Billon

FRANÇOIS DE BILLON (1522-1564+)

Féministe – Nationaliste – Secrétaire

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[Typed by Mary Ruth Seibert Reis, Dr. Meijer's former student,
and made accessible online by Dr. Meijer's daughter]

THE CATHOLIC UNIVERSITY OF AMERICA
Studies in Romance Languages and Literature
Vol. CVII Microfilm Series Vol. XLI

A DISSERTATION
Submitted to the Faculty of the
Graduate School of Arts and Sciences
Of The Catholic University of America
In Partial Fulfillment of the Requirements
For the Degree
Doctor of Philosophy
Curriculum VitaeBy

Marianne S. Meijer (1926-2019)

Washingon, D.C.
1972
Marianne Anita Schwarz Meijer (1926-2019)
This dissertation was approved by
Dr. Richard J. Schoeck as director and by Dr. Joseph P. Williman and Dr. Robert N. Nicolich as readers.

Copyright by Marianne S. Meijer 1972

À LA MÉMOIRE DE MES PARENTS
EGON et OLGA SCHWARZ
déportés de Paris à Auschwitz
le 14 septembre 1942


TABLE DES MATIÈRES
Préface - vi
Chapitre 1 François de Billon, sa vie et son oeuvre - 1
Chapitre 2 Le monde de François de Billon - 10
Chapitre 3 La présentation du livre - 18
Chapitre 4 Analyse du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin - 34
Chapitre 5 De la grandeur des dames - 118
Chapitre 6 De la divine grandeur des Gaulles - 147
Chapitre 7 De la divine grandeur des secrétaires - 172
Chapitre 8 Billon vu par les autres (contemporains sur l'époque) - 184
Chapitre 9 Les autres vus par Billon (commentaires sur l'époque) - 212
Conclusion - 234
Appendice I Foliotation corrigée du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin - 240 [not reproduced here]
Appendice II Table des Matières du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin - 242 [not reproduced here]
Appendice III Un exemplaire du paraphe de Billon - 247 [not reproduced here]
Appendice IV Trois lettres de Billon au duc de Parme - 248 [not reproduced here]
Appendice V Liste de contemporains cités par Billon - 253 [not reproduced here]
Bibliographie - 257
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Préface

 

François de Billon et son oeuvre Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin (1555) sont mentionnés dès qu'il s'agit de la Querelle des Femmes au XVIième siècle ou du Tiers Livre de Rabelais. Considéré le champion des dames, Billon est cité comme l'expert de son époque sur tout ce qui concerne les femmes. C'est ainsi qu'il a pu servir de base au jugement d'Abel Lefranc à savoir que Rabelais était le misogyne par excellence et que le Tiers Livre représente la participation de Rabelais à la Querelle en tant qu'antiféministe. Bien que ce jugement ait été contesté et l'opinion de Billon mise en doute, il n'existe pas encore d'étude entièrement consacrée à Billon, autant que je sache.

J'ai donc entrepris ce travail dans l'espoir d'éclaircir un aspect de la question des femmes, si controvers´e et invariablement liée au mariage et au célibat. S'il est vrai qu'un auteur tombe rarement dans l'oubli sans cause, et que la valeur esthétique de l'oeuvre de Billon n'est pas bouleversante, l'étude d'auteurs mineurs aide néanmoins à mieux comprendre l'atmosphère de l'époque, et par conséquent les oeuvres d'écrivains plus doués artistiquement. Les travaux des petits écrivains sont aussi utiles à l'étude de la littérature que les archives à l'étude de l'histoire.

 

Le premier à éveiller mon intérêt pour l'étude des lettres a été le professeur S. Dresden. Ses cours d'une rare lucidité sont restes inoubliables en dépit des ans et je me compte heureuse d'avoir été son élève. J'aimerais le remercier de

vii

son amitié qui a toujours été pour moi une source précieuse d'encouragement.

J'aimerais exprimer ma gratitude envers le professeur A. Crisafuli d'avoir facilité mes études en tenant compte de mes responsabilités familiales. Sans sa coopération il m'aurait été impossible de poursuivre mes études.

Le professeur É.V. Telle a su me communiquer son enthousiasme de seizièmiste. Je lui dois le sujet de cette étude et j'espère ne pas l'avoir déçu.

Le professeur J. Williman a bien voulu venir à mon aide un moment critique et je serais ingrate de ne pas m'en souvenir.

Sans le professeur R. Schoeck, mes efforts n'auraient pas abouti. Sans son savoir, son aide et sa bienveillance, il est douteux que j'eusse mené à bien mon entreprise. Qu'il trouve ici l'expression de ma profonde reconnaissance.

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Chapitre 1. François de Billon, sa vie et son oeuvre.

 

Lorsque M. André Malraux ouvrit en 1961 à l'Hôtel de Rohan à Paris l'exposition Les Français à Rome. Résidents et Voyageurs dans la Ville Eternelle de la Renaissance aux débuts du Romantisme,1 il se trouvait parmi les objets étalés un exemplaire du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe feminin, construit par François de Billon Secrétaire, 1555.2 Bien que le livre eût été publié à Paris, il avait été composé à Rome où notre auteur français était secrétaire.3 Nous sommes mal renseignés sur les circonstances qui ont mené Billon à Rome. Pierre Bayle4 croit qu'il a accompagné Guillaume du Bellay au Piémont, ce que M. de


1 Catalogue de l'exposition sous le Haut Patronage de M. André Malraux, Ministre d'État chargé des Affaires Culturelles, et sous les auspices des Municipalités de Paris et de Rome, par la Direction des Archives de France et la Direction des Archives de Rome. Introductions par J. Tardieu et U. Ciocetti. Hôtel de Rohan, février-avril 1961.
2 Numéro 52, sous la section, Secrétaires lettrés, l'exemplaire Z 872 de la Bibliothèque Nationale.
3 Billon indique que ce « Fort [est] myRomain, cest a dire fait en Rome par un Françoys » (f. A iij [recto]). La dédicace est datée « de Rome au Camp antique de Mars. Ian 1550 » (A iij [verso]).
4 Pierre Bayle, Dictionaire Historique et Critique, éd. corrigée et augmentée par Mr. des Maizeaux, article « Billon » (Amsterdam : P. Brunel, 1730), I, p. 565.
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Grève5 et M.A. Screech6 acceptent. D'autres croient qu'il était secrétaire du cardinal Jean du Bellay.7 La Croix du Maine le dit originaire de Paris,8 et ce fait est confirmé dans toutes les bibliographies sans preuve plus précise. Nos recherches personnelles n'ont pas réussi à modifier cette opinion.9 M.A. Screech le croit Daulphinois10 parce qu'il identifie Billon avec l'auteur d'un poème latin


5 M. de Grève, L'Interprétation de Rabelais au XVIième siècle (Genève : Droz, 1961), p. 66.
6 M.A. Screech, « Introduction » à l'édition facsmile du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin dans la série des Classiques de la Renaissance (New York, N.Y. : Johnson Reprint Corporation, 1970), p. VII.
7 V.-L. Saulnier, article « François de Billon » dans George Grente, Dictionnaire des Lettres Françaises (Paris : Fayard, 1951). Dictionnaire de Biographie française (Paris : Letouzey et Ané, 1954); Biographie Universelle (Paris : Michaud, 1884); Nouvelle Biographie Générale (Copenhague : Firmin Didot Frères, 1964).
8 Voir La Bibliothèque du Sieur de la Croix du Maine, article « François Billon secretaire, natif de Paris » (Paris : Abel l'Angelier, 1584), p. 92.
9 Billom, Puy-de-Dôme ayant été mentionné dans la Grande Encyclopédie et dans le Dictionnaire de Mgr. Grente comme origine du nom Billon, je me suis addressée au Conservateur en chef des Archives de la Région d'Auvergne à Clermond-Ferrand, qui n'a pas réussi à trouver de renseignements sur l'auteur ou sa famille, et qui doute fort que cette famille vienne de Billom (lettre datée du 17 décembre 1971). Il fait remarque en outre qu'il y a des lieux-dits Billon dans les départements de l'Ain, de l'Aisne, de l'Isère, de la Savoie et de la Somme, sans compter des Billion dans le Morbihan, Billions dans l'Allier, et Billons dans l'Allier, l'Indre et la Saône-et-Loire.
10 Screech, « Introduction », p. VII.
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qui se trouve dans la Rapina (seu raporum enconium) de Bigotherius, intitulé Franciscus Billionus Delphinas ad Claudium Bigotherium Segusanum.11 Un enquête auprès du Conservateur en chef des Archives de l'ancienne province de Dauphine à Grenoble n'a pas confirmé cette possibilité.12 On n'a su y trouver aucune trace de François de Billon. Une autre oeuvre lyonnaise contient des vers d'un Billon, selon M.A. Screech.13 Il s'agit d'une pièce liminaire, un quatrain intitulé Aux françois par Jean Bouchet, et de Billon. Le grand Bouchet étant mort en 1557, il me semble qu'il faut comprendre ici Jean Bouchet originaire de Billon,14 qui se distingue ainsi de Jean Bouchet de Poitiers. Si ce quatrain avait deux auteurs, on s'attendrait à lire Jean Bouchet et de Billon. Conclure que Billon vivait encore en 1579 parce que c'est la date de publication de ce poème ne semble pas convaincant.15 Huit pages de vers manuscrits, attribués à


11 Screech, « Introduction », p. VIII. Claudius Bigotherius, Rapina (seu raporum encomium) (Lyon : Thibaud Payen, 1540) ou Claude Bigothier, même titre, nouvelle édition de Joseph Borssard (Bourg-en-Bresse : imprimerie du ‹ Courrier de l'Ain ›, 1891). Voir J. Baudrier, Bibliographie lyonnaise. Recherches sur les imprimeurs, libraires, relieurs et fondeurs de lettres de Lyon au XVIième siècle (1895-1921) (Paris : F. de Nobel, 1964), IV, p. 223.
12 Dans sa lettre du 13 avril 1972, l'archiviste indique au'il ne peut en rien confirmer l'hypothèse que Billon serait originaire du Dauphiné. Il ne figure ni dans les archives, ni dans l'ouvrage de A. Rochas, Biographie du Dauphiné ... (Paris, 1856-1860), 2 vol.
13 Jean de Boyssière Troisièmes Oeuvres (Lyon : Loys Cloquemin, 1579). Voir Baudrier, Bibliographie lyonnaise, IV, p. 54, et M.A. Screech, « Introduction », p. VIII.
14 Voir p. 2, note 10.
15 Screech, « Introduction », p. VIII.
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Billon par un bibliophile en 1833, se trouvent à la fin d'une édition des Menus propos de Pierre Gringore16 que possède le British Museum. La bibliothécaire17 fait remarquer que cette identification est basée sur la signature à la fin des 149 vers mais que cette signature est d'une encre plus foncée que celle des vers.18 Le nom Fride (?) Billon apparaît aussi en tëte des vers mais cette signature est d'une main différente. La seule oeuvre que nous pouvons attribuer avec certitude à Billon, c'est Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexe fémenin, et cet ouvrage est la source principale de renseignements sur notre auteur.

Français, secrétaire et écrivant à Rome : voilà qui est certain. Le portrait sur la page de titre représente probablement l'auteur et le chiffre au bas du portrait son âge19 d'où la date de naissance de 1522 que l'on indique dans tous les dictionnaires. Une lecture attentive du livre montre que Billon connaît bien les cercles de la cour d'Henri II et la société diplomatique en Italie. Quand il nomme des dames de l'entourage de Catherine de Médicis ou de la duchesse de Berry, il ne se borne


16 Paris : Gilles Couteau, 1521.
17 Lettre du Service d'Information Bibliographique du Département des Imprimés du British Museum du 9 mars 1972.
18 Cette signature est très différente de celle qui se trouve au bas des lettres reçues des Archives de Parme (Appendice IV). Il en est de même de l'écriture. Cette identification me semble erronée. Je remercie le British Museum d'avoir bien voulu me faire parvenir des photocopies de ces pages.
19 Le chiffre est XXXIII. Voir le chapitre 3 sur la presentation du livre.
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pas à une simple énumération mais il ajoute souvent quelque remarque dénotant une connaissance personnelle. Les personnages diplomatiques que Billon loue particulièrement chaleureusement sont Guillaume du Bellay et Claude d'Urfé, ambassadeur à Rome. L'admiration exprimée à l'égard de du Bellay dans ces pages20 rappelle celle de Rabelais qui lui aussi a fait partie de la «  famiglia  » de du Bellay21 et me fait supposer que François de Billon a servi du Bellay au Piémont. La mention de personnages qui travaillaient pour Langey au Piémont et les anecdotes qu'il raconte à leur sujet confirment que Billon était bien au courant. De mëme, la description de la bataille de Cérisolles22 semble indiquer une connaissance plus précise que celle par oui-dire; cette bataille, une victoire française il est vrai, n'est qu'une bataille parmi d'autres. Si Billon y attache plus d'importance, c'est qu'il se trouvait dans les parages et décrit des souvenirs personnels. Guillaume du Bellay étant mort en 1543, Billon devait avoir 18 ou 20 ans quand il l'a connu dans sa fonction de lieutenant-gouverneur du Piémont,23 et l'admiration de Billon à l'égard de Langey s'explique aisément de la part d'un jeune homme débutant devant le diplomate célèbre.


20 Billon, ff. 123 v°, 198 r°, 236 v°, 245 v°, 246 r°.
21 F. Rabelais, « Le Tiers Livre », ch. XXI, dans Oeuvres Complètes (Paris : Garnier, 1962), I, p. 489; « Le Quart Livre », ch. XXVII, même édition, II, p. 121.
22 Billon, f. 46 v°. Elle a eu lieu le 15 avril 1544.
23 Voir sur du Bellay, V.-L. Bourrilly, Guillaume du Bellay seigneur de Langey, 1491-1543 (Paris : Société nouvelle de Librairie et d'Édition, 1905).
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Du Piémont Billon a pu passer, à un moment donné, à Rome.24 A-t-il rencontré à Turin Claude d'Urfé en route de Lyon à Bologne en 1547 ? A partir de 1548 d'Urfé est ambassadeur à Rome, et Billon a pu servir sous lui; ses louanges de d'Urfé expriment des sentiments sincères d'admiration et de reconnaissance.25 Au départ de d'Urfé en 1551, quand éclate la guerre de Parme26 il a passé sans doute au service des Farnèse qui avaient besoin d'un intermédiaire français pour leurs communications avec la cour d'Henri II. Billon est retourné à Paris en 1555. Avant de commencer ses négociations avec Philippe II en juillet 1555 Octave Farnèse a certainement voulu se débarrasser d'un témoin français. La position de Billon auprès du duc de Parme explique les nombreux commentaires sur les guerres d'Italie dans son livre. La seule certitude de la carrière de François de Billon est le fait qu'il était secrétaire d'Octave Farnèse puisqu'il existe trois lettres de Billon au duc27 qui font comprendre que Billon avait été envoyé en mission à Paris. Chargé d'obtenir de l'argent et des munitions pour la défense de Parme, il a dû rentrer néanmoins à Parme les mains vides.28


24 Certainement Billon n'a pas accompagné Langey à Rome en 1547 comme l'indique M.A. Screech (« Introduction », p. VIII), puisqu'il est mort en 1543. Quant au cardinal Jean du Bellay qui s'est rendu à Rome en 1547, Billon ne le mentionne jamais, ce qui donne à réfléchir.
25 Billon, ff. 96 r° et v°.
26 Voir à propos de la politique italienne d'Henri II, Lucien Romier, Les Origines politiques des guerres de religion (Paris : Perrin et Cie, 1913-14), 2 vol.
27 Romier, Les guerres de religion, I, p. 305.
28 Voir en appendice IV les lettres photocopies des Archives d'État de Parme, Carteggio Farnes., Francia, datées du 29 mars, du 21 avril et du 12 mai 1553. L'archiviste de Parme n'en a pas trouvé d'autres.
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Deux ans plus tard il est derechef à Paris, puisqu'il paraphe personnellement son livre, daté de 1555. Il y était encore ou de nouveau en 1564, la nouvelle page de titre empreinte de cette date étant aussi paraphée.29 A partir de là, on ne peut que conjecturer.

On croit que Billon vivait encore en 1566 parce que c'est la date de parution de l'Apologie pour Hérodote d'Henri Estienne. Billon y essuie une attaque violente car Estienne le traite de blasphémateur. La façon dont Estienne s'adresse à lui, suggère qu'il le savait en vie :

« ... lui conseilleray (s'il se veut laisser conseiller par moi) d'oster ce discours de son livre, et en la seconde impression... Je l'advertiray aussi pour la seconde impression qu'il n'y a point de Prophète en la Bible qui s'appelle Virdei, mais que Virdei est comme l'épithète de Semeia : comme si on disoit François le sot, on ne parleroit pas de deux personnes, mais le sot serviroit pour descrire la qualité dudict François, et serait comme son épithète. »30

Donne-t-on des conseils à un mort ? Et surtout, se moque-t-on d'un mort ? Le ton de ce passage semble indiquer qu'Henri Estienne croyait Billon bien vivant et prët à réimprimer son livre. C'était lui faire trop d'honneur; le livre a été oublié


29 Je n'ai pu découvrir que deux exemplaires de 1564, mais les deux portent le paraphe. Voir p. 29, note 45, les exemplaires de la Bibliothèque Nationale et de la Bibliothèque Mazarine.
30 Henri Estienne, Apologie pour Hérodote. Satire de la société au XVIième siècle (1566). Nouvelle édition faite sur la première et augmentée de remarques par P. Ristelhuber (Paris : I. Liseux, 1879), II, p. 198.
8

jusqu'en 1970.31

Les renseignements que Billon nous donne sur lui-mëme dans son livre sont rares : « l'Ingénieur du Fort »32 se croit « humble ministre de vertueuse nature »,33 « fils de la Plume »34 et se vante de connaître les lois.35 Avait-il fait des études ? Les secrétaires étaient souvent des étudiants pauvres, et il se pourrait bien qu'étudiant à l'université de Turin, il se soit trouvé un gîte chez du Bellay. Il dévoile qu'il a écrit une


31 L'édition facsimile de M.A. Screech déjà citée à la page 2, note 6. L'édition de 1564 est l'ancienne édition de 1555 (même colophon), pourvue d'une nouvelle page de titre : La Defense et Forteresse invincible de l'honneur et vertu des Dames, divisé en quatre Bastions. Le premier Desquelz contient la force et vertu, dont ells sont meublées : addressé à tres-illustre et magnanime Dame, madame Catherine de Medicis, Royne, mere du Roy. Le second Est de chasteté et honnesteté, à ma Dame la duchesse de Savoye. Le tiers Embrasse leur clemence et liberalité, à ma Dame la duchesse de Nevers. Le quart Leur devotion et pieté, à dame Anne de Ferrare, Duchesse douairiere de Guise. Par Françoic de Billon, Secretaire. Avec privilege du Roy. A Paris. Chez Nicolas Chesneau, à l'enseigne de l'escu de froben et du Chesne verd, rue sainct Jacques. 1564. Il manque les deux premières pieces luminaires : le poème en vers adressé au roi Henri II, et l'ancienne dédicace (ff. A ij r° - A iij v°).
 Je dois ces renseignements au Conservateur en chef de la Bibliothèque Mazarine à Paris que j'aimerais remercier ici de sa collaboration.
32 Billon, f. 16 r°, ligne 8.
33 Billon, f. 16 r°, ligne 8.
34 Ibid., f. 131 r°, ligne 27.
35 Ibid., f. 131 r°, ligne 27.
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Epistre au Pape Jules III;36 qu'il a dépensé tout son avoir pour la publication de son livre;37 qu'il est neveu d'Artus Fillon, évëque de Senlis et défenseur de la Normandie pour le roi;38 Enfin, aveu final : qu'il est timide.39

Voici toute l'information dont nous disposons. En matière de faits biographiques la récolte est maigre.


36 Billon, f. 219 v°, ligne 33. Une enquête aux Archives du Vatican n'a pas obtenu de résultat. J'aimerais remercier ici P.C. van Kessel de l'Istituto Storico Olandese à Rome qui a bien voulu faire des recherches sur place.
37 Ibid., f. 230 r°, ligne 3 : « l'Ingénieur de ce Fort a mis tout son Billon au batiment de celui-ci ». Admirons le jeu de mots.
38 Ibid., f. 230 r°, ligne 5. Bayle, dans son Dictionaire, se demande s'il s'agit d'une faute d'impression et si le nom ne devrait pas être Billon. Rigoley de Juvigny le refute en disant qu'il a personnellement vu le tombeau de ce personage dans le cimetière de l'église de Senlis, inscrit Artus Filon, mort en 1526. (Rigoley de Juvigny, Les Bibliothèques Françoises de La Croix du Maine et de Du Verdier, sieur de Vauprivas [Paris, 1772-73] [Graz, Autriche : Akademischen Druck- u. Verlaganstalt, 1969] III, article « François » de Billon).
 Selon du Verdier, un nommé Artus Fillon a écrit des Sermons des Commandemens de Dieu, que pourront faire les Cures ou Vicaires, à leurs paroissiens, par chacun Dimanche (Rouen : Jean le Coq, s.d.). Cf. Rogoley de Juvigny, op. cit., III, p. 169. Émile Picot, Artus Fillon, chanoine d'évreux et de Rouen, puis évêque de Senlis (Évreux : Hérissey, 1911).
39 Ibid., f. 250 v°, ligne 10.
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Chapitre 2. Le monde de François de Billon.

 

Comme il est certain que Billon a vécu en Italie de 1550 à 1555, et probablement déjà à partir de 1540, il est utile de récapituler brièvement les événements les plus importants.1 Cette période a vu le gouvernement français au Piémont et plusieurs guerres en Italie : Parme, Sienne, et Naples. La paix ne viendra qu'en 15592 mais une fois venue, elle signifiera la fin définitive des prétentions françaises en Italie. Les guerres de religion en France même vont empêcher les aventures lointaines.

Le règne du roi Henri II (1547-1559) est dominé par la lutte pour le pouvoir entre le Connétable de Montmorency et la famille de Guise. Anne de Montmorency, 1492-1567, était Maréchal de France déjà en 1522. Sa carrière se poursuit rapidement : gouverneur et lieutenant-général au Languedoc, Grand-Maître de la Maison du Roi, Connétable en 1538. Le roi le comble de richesses : la ville, le château et la seigneurie de Compiègne en 1526 et 50.000 livres en 1528. Montmorency est absolutiste, conservateur et ennemi de toutes les libertés; brutal de manières et d'abord très difficile. Aussi, défaut


1 Ce chapitre est basé surtout sur l'oeuvre de Lucien Romier : Les Origines politiques des guerres de religion (Paris : Perrin et Cie., 1913-14), 2 vols.
2 Le Traité de Cateau-Cambrésis qui rend au duc de Savoie les conquêtes d'Henri II, et lui donne Marguerite, soeur du Roi, en marriage. Henri II garde Calais; mais les Trois Évêchês ne sont pas mentionnés. Selon Romier, « c'était une veritable abdication du Très Chrétien devant la monarchie espagnole » (Romier, op. cit., II, p. 345).
11

grave pour un connétable, général inepte.3 Duc et Pair en 1551, il est père de cinq fils et de sept filles. Par le mariage de son fils François avec Diane de France, fille naturelle mais légitimée d'Henri II, il s'allie à la maison royale. S'allier à la royauté est une belle façon d'affirmer sa puissance; les Guise le savent aussi. Le premier duc de Guise, Claude de Lorraine (mort en 1550) a marié sa fille Marie au roi d'Ecosse Jacques V; leur fille Marie Stuart épousera François II. Son fils aîné François obtient la main d'Anne d'Este, petite-fille du roi Louis XII. François de Guise, duc d'Aumale et duc de Guise à partir de 1550, est un soldat héroïque et ambitieux, le plus honnête des Guise. Marié en 1548 à la fille du duc de Ferrare, il s'intéresse à l'Italie et en particulier à Naples. « Descendu de la maison d'Anjou par femme et par alliance, »4 il est à la recherche d'une couronne. Son frère Charles de Guise, charmant, séduisant, capable et amateur d'art, devient cardinal en 1547, et à la mort de son oncle Jean en 1550, il prend le titre de cardinal de Lorraine.5 Esprit politique et ambitieux, il cumule les bénéfices (ceux de Jean de Lorraine, l'archevêque de Reims, enfin St. Denis en 1557); il est chancelier de l'ordre de St. Michel à partir de 1547, et protecteur de la Compagnie de Jésus en 1550. L'ambition des Guise les pousse vers l'Italie, la guerre pouvant satisfaire leur désir de gloire et de grandeur,


3 Voir E. Lavisse, Histoire de France (Paris : Hachette, 1903-4), tome VI, p. 202.
4 Lucien Romier, Guerres de Religion, I, p. 53, note 2.
5 Ibid., I, p. 44.
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la guerre étant « le seul moyen de progrès social, comme le seul mode d'activité » pour la noblesse.6 Les Guise sont amis du Pape tandis que Montmorency est gallican. Certains cardinaux joue un rôle important en Italie en servant de protecteurs d'un pays en cour de Rome; en 1548 Hippolyte II d'Este,7 cardinal de Ferrare, ami des Guise occupe une position. Enfin les exilés d'Italie et de France, les fuorisciti, Napolitains et Florentins, accroissent leur influence. Bannis politiques, dévorés de haines et de passions, ils poussent Henri II aux guerres d'Italie. Bénéficiaires de pensions et de charges militaires, ils intriguent à qui mieux mieux. Les choses vont se précipiter en 1547 quand Pier-Luigi Farnèse, fils naturel du Pape Paul III, est assassiné à Parme. Le lendemain les forces de l'Empereur occupent Plaisance tandis qu'Octave Farnèse se proclame duc de Parme, et demande la protection du roi de France contre Charles-Quint. Le pape d'un côté veut bien placer sa famille, d'autre part ne peut pas aliéner l'Empereur. En 1549, Paul III rappelle son petit-fils à Rome pour rattacher Parme à l'Église. Octave s'enfuit, fait un coup, échoue, fâche le Pape, mais juste avant de mourir, Paul III in extremis signe un bref rendant Parme à Octave.8


6 Lucien Romier, Guerres de Religion, I, p. 49.
7 Hippolyte II d'Este, grand mécène, est le frère d'Hercule II, duc de Ferrare, et donc allié aux Guise.
8 Octave Farnèse, qui a épousé Marguerite d'Autriche, fille naturelle de Charles-Quint en 1538, est rusé et avare, et se distingue par son manque de scrupules. Il figure, « pendant sept ans, parmi les bénéficiaires de la politique italienne d'Henri II » (Romier, op. cit., I, p. 213).
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En 1550, Parme est officiellement restitué à Octave qui, pour pouvoir se défendre contre l'Empereur toujours installé à Plaisance, va faire des demandes continuelles d'argent à Henri II. Le nouveau Pape Jules III, devant mener à bien le Concile et la réforme de l'Eglise,9 décide de restaurer le Concile de Trente, à la grande fureur d'Henri II et des Gallicans. Henri convoque une « Assemblée Nationale » du clergé pour abolir les abus dans l'église le 10 mars 1551; Jules III la dénonce en termes violents le 6 avril 1551.10

Le pape, sous pression de l'Empereur, va faire un fief de Parme et Plaisance et le remettre à l'Autriche; il est en colère contre Henri II qui résiste au Concile général. Octave en appelle au roi de France. Strozzi11 est envoyé en Italie; les liens avec les Farnè se sont renforcés par les fiançailles de Diane de France12 avec Horace Farnèse. Jules III proclame Octave rebelle, déchu de ses titres et de son duché, et lui déclare la guerre. Don Ferrante Gonzague, occupant déjà Plaisance pour l'Empereur, envahit le Parmesan.13 Ainsi éclate la première guerre italienne, la guerre de Parme (1551). Le


9 Lucien Romier, Guerres de Religion, I, p. 217.
10 Ibid., I, p. 232.
11 Pierre Strozzi, 1510-1558, fils de Filippo Strozzi, mort en prison en 1538, et de Clarisse de Medicis, fille du banni Pierre de Medicis; cousin de Catherine de Medicis; lettré, riche, violent et athée; ennemi du Cardinal de Ferrare (Romier, op. cit., I, p. 156).
12 Voir le chapitre 4, p. 57, note 98.
13 Romier, op. cit., I, p. 242.
14

17 juillet 1551 François d'Andelot (neveu de Montmorency) tombe aux mains des Impériaux; il ne sera libéré qu'en 1556.14 Les relations entre Henri II et le pape Jules III empirent jusqu'à la rupture totale, le 4 août. Le roi n'envoie qu'un représentant (Amyot) au Concile de Trente, et aucun cardinal n'y met pied. Il a fini par renoncer à la nomination d'un patriarche français, et ainsi à l'indépendance jésuite par l'entremise du cardinal Charles de Lorraine, Hercule d'Este et le cardinal Alexandre Farnèse.15 Le 3 septembre, le roi défend l'exportation des revenus des bénéfices; le 4 octobre il lance son « Ordre à Monsieur le garde des sceaux de pourvoir aux moyens d'obvier aux censures et interdits du pape. »16 Le gallicanisme triomphe. Le 4 septembre, à court d'argent, Jules III fait ses excuses à Henri II. Les ultramontains réussissent à dominer les gallicans, et en avril 1552, la trêve est signée pour deux ans : l'exportation d'argent est reprise, Octave Farnè se reste à Parme, et son frère Horace à Castro. C'est une victoire pour Henri II. Marguerite d'Autriche, comme compensation de ses biens confisqués par Charles-Quint, reçoit ceux de la reine Eléonore, soeur de Charles-Quint.17 Malgré cela, et le fait


14 Voir le chapitre 4, p. 60, no. 103.
15 Sur Hercule d'Este, voir Ch. 4, p. 36, n. 12. Le cardinal Alexandre Farnèse est le frère d'Octave et d'Horace Farnèse, et intrigue pour sa famille à famille à Paris comme à Rome.
16 Lucien Romier, Guerres de Religion, I, p. 269.
17 Voir Ch. 4, p. 54, n. 86.
15

que Parme est défendu par les troupes et l'argent d'Henri II, Octave continue à harceler la cour de France de continuelles demandes d'argent.18 Les noces de Diane de France et d'Horace Farnèse ont lieu le 14 février 1553; la mort d'Horace cinq mois plus tard.19 La trêve de 1552 est renouvelée en 1554.

Mais cette trêve ne s'applique qu'à Parme. La guerre qui continue en Toscane, est désignée souvent sous le nom de Guerre de Sienne à cause de la révolte de Sienne contre les Espagnols, et l'entrée des Français en juillet 1552. La guerre se fait surtout contre Cosme de Medicis, objet de la haine des fuorisciti. Le 2 août Strozzi subit une défaite rentissante à Marciano, et le siège de Sienne en résulte. Bien qu'Henri II transporte son artillerie de Parme à Sienne, les Siennois capitulent le 17 avril 1555.20

La guerre de Parme et celle de Sienne ont causé de grandes difficultés financières à Henri II car les champs de bataille s'étendaient du Piémont jusqu'au nord de la France. Il a fallu de grosses contributions à Paris et en province; suspensions de salaires d'officiers et de juges, vente d'offices et de lettres de noblesse, et emprunts, ce qui ne manque pas de susciter du mécontentement.21


18 Voici le role de François de Billon. Romier cite des lettres manuscrites de Billon à Farnèse où il lui rend compte de ses démarches à Paris (Romier, Guerres de Religion, I, p. 305, et même page, notes 3 et 4). Voir l'Appendice IV.
19 Voir Ch. 4, p. 57, note 98.
20 Romier, op. cit., I, p. 449.
21 Billon, ff. 204 v° et 205 r°.
16

Jules III meurt fin mars; le pape Marcel II, ami des Farnè se, meurt trois semaines après son élection, et le pape Paul IV Carafa lui succè de.

Des juillet 1555 le cardinal Farnè se pousse Octave à se rapprocher des Espagnols. En février 1556, Octave est informé par Henri II que la Trêve de Vaucelles22 rend à la reine Eléonore ses biens confisqués qui avaient été donnés à Marguerite de Parme; en juin on lui fait savoir que ses fonds seront réduits.23 Octave apprend à Henri II qu'il négocie avec Philippe d'Espagne pour obtenir la restitution de la dot confisquée de Marguerite d'Autriche, et Plaisance. En 1556, au lieu de garder la neutralité promise, les Farnè se se joignent aux Espagnols pour attaquer Henri II. La fureur est grande en France. Tous les bénéfices du cardinal de Farnèse en France sont confisqués en 1557, et tous les agents et serviteurs de la famille sont chassés de la cour en 1557. On se demande à ce point si François de Billon s'est vu perdu en tant que serviteur des Farnèse, ou s'il avait habilement préparé son salut par son livre. Son insistance sur le fait qu'il est Français,24 le grand nombre de remarques anti-italiennes, en particulier l'accusation qu'ils sont fourbes, et les nombreuses pages célébrant la grandeur du roi de France et de son royaume, prennent un aspect plus sérieux en fonction de ces circonstances.


22 5 février 1556 : la France garde le Piémont, le Montferrat, et les Trois évêchés.
23 Lucien Romier, Guerres de Religion, II, p. 88.
24 Billon, dans les pages luminaires A I v°, et A iij r°.
17

L'avant-dernier chapitre25 devient particulièrement ambivalent : la supplication aux dames de protéger les secrétaires, dont la profession est méprisée, cessera d'être théorique en 1557 : le secrétaire des traîtres Farnè se en aura bien besoin. Mais en novembre 1555 Billon ne semble pas être en difficulté si nous en croyons le privilè ge royal adressé au « cher et bien aymé François de Billon ».26


25 Billon, chapitre XIIII, f. 229 r°.
26 Billon, f. 260 r° (non marqué).
18

Chapitre 3. La présentation du livre.

 

Billon a fait imprimer son livre en caractères romains, à longues lignes, illustré de gravures sur bois. Le caractère romain, redécouvert par Pétrarque et quelques humanistes, avait été imité par les premiers imprimeurs dans leurs éditions de textes classiques. Un Français à Venise, Nicholas Jenson, était renommé pour le superbe alphabet romain dont il se servait exclusivement jusqu'en 1474;1 à partir de ce moment, la lettre gothique a fait sa réapparition, probablement pour des raisons d'économie, dans les livres religieux et ceux de droit canon. Les lettres étant plus serrées, il était possible d'économiser le papier et de vendre les livres en caractères gothiques à meilleur marché. En France, les imprimeurs Josse Bade et Henri Estienne se servaient de caractères romains pour imprimer les Anciens et les travaux de savants humanistes2 mais ce n'est que 60 ans après l'introduction de l'imprimerie à Paris en 1470 que les oeuvres en langue vulgaire commencent à paraître en caractères romans : le Roman de la Rose en 1529, le Grant Testament en 1532.3 Pourtant on continue à imprimer les almanachs, les chroniques gargantuines, et autres oeuvres populaires en


1 La Bibliothèque du Congrès à Washington possède un bel exemplaire de son édition des Commentaires de Jules César (Caius Julius Caesar, Commentarii, f°, Venise, 1471).
2 Le future best-seller, Les Adages d'Érasme, avait été imprimé par Johann Philipp à Paris en 1500 en caractères romains. Voir Margaret Mann Phillips, The "Adages" of Erasmus (Cambridge University Press, 1964), pp. 44-45.
3 Voir L. Febvre et H.-J. Martin, L'apparition du livre (Paris : A. Michel, 1958), chapitre III.
19

caractères gothiques. Finalement dans la deuxième moitié du siècle le caractère romain devient courant pour les masses en France.

La page de titre indique le nom de l'oeuvre (Le Fort inexpugnable de l'Honneur du Sexe Femenin), le nom de l'auteur (Françoys de Billon), la profession de l'auteur (secrétaire) au lieu de son origine, Percheron ou Vendosmoys, le privilège du Roi, le nom et l'adresse du libraire avec la date 1555. L'indication de la profession de l'auteur n'est pas une nouveauté (il suffit de se rappeler la page de titre du Tiers Livre par M. Franç. Rabelais, docteur en Médicine, Paris, par Chrestien Wechel, 1546) mais dans le cas de Billon, il s'agit d'un acte conscient et voulu. Il insiste sur sa profession de secrétaire parce que le but sous-entendu de son livre est de faire l'éloge de cet honorable état, si peu apprécié.4 La plus grande partie de la page est occupée par une gravure sur bois représentant un portrait, vraisemblablement celui de l'auteur, décoré de la devise Secutus semper probata,5 au bas duquel se trouve le chiffre A.A. XXXIII, probablement l'âge de l'auteur.6


4 Voir Billon, chapitre XIV de la Contremyne, ff. 229 r° - 253 v°.
5 Toujours à la recherche du bien.
6 Voilà pourquoi diverses bibliographies, e.a. celle d'Alexandre Cioranesco, Bibliographie de la littérature française du seizième siècle (Paris : Klincksieck, 1959), p. 131, donnent 1522 ? comme date de naissance. Dans ce cas, le Billonio dans Gargantua (chap. XIV) ne pourrait pas être Billon, puisqu'il n'aurait que 12 ans en 1534, date de la publication. (Voir la suggestion d'É.V. Telle dans L'Oeuvre de Marguerite d'Angoulême, reine de Navarre et la Querelle des Femmes [Toulouse, 1937], Genève : Slatkine Reprints, 1969, p. 60, note 37).
20

Le livre « se vend chez Ian d'Allyer, libraire »,7 mais est-ce l'imprimeur ? Voilà qui est douteux.

Un des premiers historiens de l'imprimerie à Paris, La Caille, mentionne Jean Dallier et son premier travail « L'Ordre et forme tenue au Sacre et couronnement de Catherine de Medicis Reine de France, in octavo en 1545 ».8 Il avait indiqué auparavant les oeuvres d'Estienne Roffet, dit Le Faulcheur, libraire et relieur du Roi. Or ces deux libraires avaient la même adresse : ‹ sus le pont sainct Michel, à l'enseigne de la Rose blanche ›. Le nom d'Estienne Roffet disparaît après 1548; celui de Dallier fait son apparition vers cette date. Georges Caille réfute la date de 1545 pour Dallier.9 Il accuse La Caille de deux erreurs : premièrement, d'avoir mentionné Marie de Médicis au lieu de Catherine, et deuxièmement d'avoir écrit 1545 au lieu de 1547. Le second reproche est juste mais le premier reproche ne l'est pas car en vérifiant le texte, j'ai pu m'assurer que La Caille ne fait aucune mention de Marie de Medicis, et qu'il a bien écrit Catherine de Medicis. La Caille ajoute le renseignement que Dallier « fut pourveu par Lettres Patentes de la Charge d'Imprimeur du Roy pour les Monnoyes le


7 Seule indication imprimée. Le colophon à la fin du livre ne donne que le lieu, Paris, et la date, le premier avril 1555. Voir la discussion plus détaillée de cette date à la page 25.
8 Jean de la Caille, Histoire de l'Imprimerie et de la Librairie, où l'on voit son origine et son progress jusqu'en 1689 (Paris : Jean de la Caille, 1689), p. 120.
9 Georges Lepreux, Gallia Typographica (Paris : Champion, 1911), tome I, livre II, p. 177.
21

23 avril 1559. vérifiées le trente juillet 1559 ».10 Lepreux confirme ce fait en citant un document11 où Jean Dallier se nomme : libraire et imprimeur juré en l'Université de Paris. Selon Lepreux, Dallier était libraire à partir de 1549, imprimeur de 1567 jusqu'à sa mort en 1575, et imprimeur du Roi pour les monnaies de 1559 à 1575, car la formule habituelle pour Jean Dallier ou on les vend par ou chez Jean Dallier fait place à partir de 1567 à par Jean Dallier. Ces faits sont contestés par Renouard12 qui affirme que Dallier n'imprime jamais lui-même bien qu'il soit qualifié 'imprimeur du roi'.

Un examen personnel de 9 volumes de Jean de Marconville dont sept sont marqués pour Jean Dallier, un par Jean Dallier et un marqué pour la veufve Jean Dallier et Nicolas Roffet révèle une telle variété de caractères typographiques qu'il est évident que Dallier n'a pas imprimé tous les livres qui portent son nom. Un de ces volumes intitulé :

La Manière de bien policer la République Chrestienne (selon Dieu, raison et vertu) contenant l'estat et office des Magistrats, Ensemble la source et origine de proces, et detestation d'iceluy, auquel est indissolublement conjoinct le mal, et misere qui procede des mauvais voisins,

par Iean de Marconville, A Paris 1562 pour Iean Dallier, Libraire demourant sur le pont Sainct Michel, à l'enseigne de la Rose blanche, diffère du Fort inexpugnable que par une seule


10 La Caille, Imprimerie, p. 120.
11 Lepreux, Gallia Typographica, p. 179. Ce document fait partie d'un arrêt du Parlement du 10 janvier 1573.
12 Philippe Renouard, Répertoire des Imprimeurs Parisiens. Libraires, Fondeurs de caractères et correcteurs d'imprimerie depuis l'introduction de l'Imprimerie à Paris (1470) jusqu'à la fin du seizième siècle (Paris : Minard, 1965), p. 104.
22

lettre, le -l'- s'écrit -I-. Or cet ouvrage se termine par le colophon suivant : Imprimé à Paris, par Nicolas du Chemin, pour Iean Dallier libraire demourant sur le pont Sainct Michel, à l'enseigne de la Rose blanche, 1562. Ce livre vendu mais non imprimé par Dallier porte pourtant bien une des marques de Jean Dallier, i.e. celle de la rose encadrée,13 et le privilège du Roi est accordé à Dallier.

Supposons que Nicolas du Chemin ait imprimé l'oeuvre de Billon, Le Fort inexpugnable se distingue encore d'autres volumes par les détails suivants : il n'y a pas de marque typographique de Dallier; le privilège du roi est donné à Billon; et l'orthographe du nom du libraire est bizarre. Examinons en détail ces trois points. Les travaux de L.-C. Silvestre et Ph. Renouard indiquent six marques employées par Dallier14 dont je n'ai pu trouver aucune trace dans le livre, tandis qu'une toute petite fleur qui se trouve en trois endroits15 ne paraît pas dans les travaux sus-mentionnés, et me semble être


13 L.-C. Silvestre, Marques typographiques ou Recueil des monogrammes, chiffres, enseignes, emblems, devises, rebus et fleurons des libraires et imprimeurs qui ont exercé en France, depuis l'introduction de l'Imprimerie, en 1470, jusqu'à la fin du seizième siècle : à ces marques sont jointes celles des libraires et imprimeurs qui pendant la même période ont publié, hors de France, des livres en langue française (Paris : P. Jannet, 1853), I, p. 57.
14 Silvestre, op. cit., pp. 56 & 57; 160 & 161 et Philippe Renouard, Marques typographiques parisiennes des XVe et XVIe siècles (Paris : Champion, 1926), p. 63, reproduisent les marques de Dallier.
15 Billon, ff. Ai v°, 257 v° et 259 v°.
23

une simple décoration plutôt qu'une marque d'identification. La marque typographique manque aussi dans deux des neuf volumes de Marconville mentionnés plus haut mais le privilège dans tous ces volumes est toujours accordé au libraire et jamais à l'auteur. Or, dans notre ouvrage c'est Billon qui obtient le privilège. Ce privilège se distingue nettement des autres par le langage amical et personnel. La comparaison suivante clarifiera la différence. Voici un exemple d'un privilège de Dallier :

« Le Roy a permis et permet à Iehan Dallier Libraire en ceste ville de Paris, d'imprimer ou faire imprimer, vendre et debiter par tout ou bon luy semblera en nostre royaume deux livres intitulez La bonté et mauvaistié des femmes. L'autre l'heur et malheur de mariage... » ?16

Voici l'extrait du privilège accordé à Billon :

« Receue avons l'humble supplication de notre cher & bien aymé François de Billon, contenant que a grand soin, labeur & despense il auroit fait & composé en Italye, certain Livre intitulé Le FORT inexpugnable de l'honneur du Sexe femenyn, & d'iceluy fait faire & tailler les figures convenables. Enquoy il auroit longuement vacqué, Lequel livre il feroit maintenant voluntiers imprimer en notre Royaume, mais il doute qu'apres avoir fait de nouveau à ses propres despens (outre les premiers) ledit livre, aucuns Imprimeurs de notre Royaume ou au très plus irreguliere cupidité de gaigner le veynssent a frustrer du recueil de ses fraiz par occultes impressions, distributions & façons de contrefaire ou pocher figures dont aucuns savent user, outre l'incorrection qui en telz cas communément entrevient es livres ainsi contrefaitz et imprimez Qui ne se peult faire sans le deshonneur de l'Autheur ... POUR CE ... que ledict Billon puisse recouvrer partie de ses labeurs frayz & myses faictz & a faire »17

16 Privilège qui se trouve à la fin du livre De l'heur et malheur de marriage, Ensemble les loix connubiales de Plutarque traduictes en François, par Jehan de Marconville Gentil'homme Percheron, revue et augmenté (Paris, 1571).
17 Italiques de moi.
24

Il est clair que François de Billon a fait imprimer son ouvrage à ses frais et qu'il ne s'est servi de Jean Dallier que comme intermédiaire pour la vente.

L'orthographe du nom du libraire me semble indiquer aussi que ce n'est pas lui qui a imprimé ou dirigé l'entreprise. Dallier publie tantôt seul, tantôt avec des confrères; son nom se trouve écrit de façons diverses18 mais je n'ai pas su découvrir un second exemple de d'Allyer.

Selon Lepreux, Jean Dallier avait succédé à Estienne Roffet à la même adresse et avait commencé par publier avec Jacques Roffet, frère d'Estienne.19 A sa mort en 1575, prennent sa succession sa veuve Nicole Place et son gendre Nicolas Roffet. Selon Renouard20 la veuve s'appelle Nicole Pléau, nom imprimé dans de nombreux privilèges,21 et Nicolas Roffet est son beau-fils, c'est-à-dire le fils d'Estienne Roffet et de Nicole Pléau, en secondes noces la femme de Dallier. Ou bien Nicolas Roffet pourrait être le fils de Jacques ou de Ponce Roffet, tous


18 Le nom s'écrit le plus souvent Jean Dallier, mais on trouve aussi Jean Dalier, Jehan Dallier, Jan Dallier, Jean D'Allier, parfois avec l'indication « libraire », parfois non; parfois en combinaison avec d'autres libraires tells que Gilles Corrozet ou Jean Canivet.
19 Lepreux, Gallia Typographica, pp. 177, 179.
20 Renouard, Le Répertoire des imprimeurs parisiens, pp. 104, 376-378.
21 Ce nom se trouve en effet dans le privilege du livre de Marconville marqué pour la veufve Jean Dallier et Nicolas Roffet, cf. page 21.
25

libraires, frères et surnommés « le Faulcheur », et donc neveu de Jean.

A la mort de Dallier, Nicolas Roffet obtient ses privilèges et continue l'imprimerie au même lieu sous le nom « la veufve Jehan Dallier et Nicolas Roffet ». En 1581, la veuve de Nicolas Roffet, Jeanne Le Roy, obtient ses privilèges et continue l'imprimerie jusqu'en 1628.22 Après quelques déménagements, elle revient et termine ses opérations à la vieille adresse du pont Saint-Michel.

La date 1555 de la page de titre est précisée par le colophon23 qui indique le premier avril 1555 comme fin d'impression. Cette date ne s'accorde ni avec le privilège daté du 9 novembre 1555, ni avec le contenu du texte. Ainsi Billon mentionne « le bon pape Marcel »24 qui n'a été élu que le 8 avril 1555. Il cite25 le grand-père du roi de Navarre récemment décédé,26 et ce décès a eu lieu le 29 mai 1555. La dédicace mentionne que Jeanne d'Albret est « à présent » reine de Navarre, correction qui n'a pu être faite qu'après le 29 mai 1555. Pourtant Billon fait allusion au pape Marcel comme s'il était


22 Cf. Le Catalogue méthodique de la Bibliothèque de la ville de Paris (Paris : Imprimerie Nationale, 1898), vol. I.
23 Billon, f. 259 v°.
24 Marcello Cervini de Montepulciano, cardinal de Sainte-Croix (Santa-Croce), pape du 9 avril au 30 avril 1555.
25 Billon, f. 116 r°, ligne 18.
26 Henri II d'Albret, roi de Navarre, époux de Marguerite de Navarre et père de Jeanne d'Albret.
26

en vie, et il ne souffle mot du pape Paul IV.27 S'agit-il de corrections de dernière heure, ou la date est-elle erronée ? Comme le colophon se trouve imprimé à la suite du privilège et que ce privilège n'a été imprimé qu'en novembre, il se peut que l'on ait oublié à ce moment-là la date précise de la fin du livre. Le décès d'Henri II de Navarre étant le dernier événement contemporain mentionné, il semble raisonnable de mettre la fin d'impression vers le premier juin, date que l'imprimeur en novembre ne se rappelait plus exactement. Dans ce cas-là, il s'agit d'une simple erreur. On peut suggérer néanmoins que l'erreur a été voulue à cause d'événements politiques. Billon espérait peut-être ignorer ainsi la capitulation de Sienne28 et le refroidissement des relations entre les Farnese et la Cour de France,29 peu favorables au succès de son livre. En prétendant avoir terminé son livre avant les échecs en Italie, Billon évitait la nécessité de nombreuses révisions. Quoi qu'il en soit, voulue ou non, la date du premier avril est une erreur.

Le format du livre est en quarto. L'imprimeur se sert de mots-souches mais il n'y a pas de pagination. La foliotation


27 Giovanni Pietro Carafa, cardinal Théatin, élu pape le 23 mai 1555.
28 La capitulation de Sienna est signée le 17 avril 1555 (Romier, Guerres de religion, I, p. 449).
29 La prise de Porto-Ercole en juin 1555 marque la défaite definitive de Piero Strozzi (ibid., p. 451). Les relations d'Henri II avec les Farnèse s'enveniment à partir de Noël 1555 (Romier, op. cit., II, p. 80).
27

est en chiffres arabes, mais fautive.30 Les cahiers sont marqués alphabétiquement. Il n'y a ni index ni table des matières31 mais une division en parties et chapitres numérotés en chiffres romains.

L'ouvrage consiste en deux sections, chacune introduite par le portrait de l'auteur.32 La première est sous forme allégorique d'une forteresse, sous prétexte de faire la guerre aux ennemis de la femme. La première partie de cette section représente une escarmouche, c'est-à-dire une attaque contre les adversaires des femmes, et les cinq parties suivantes représentent les quatre bastions et la grosse tour du fort, les canonnades étant faites au moyen de la raison et de la vérité. Chacune de ces parties33 est illustrée d'une image identique, un bastion surmonte d'un étendard à fleur de lys et d'un oriflamme portant l'image de la Vierge et de l'Enfant, et les mots Nihil in humanitate pura perfectius.34 Le titre et le texte de la première page de chaque partie sont encadrés de canons et de munitions; au bas de la page une vieille femme met le feu aux poudres et en haut de la page se trouve l'inscription :


30 Une foliotation corrigée se trouve en appendice (Appendice I) et les références se rapportent toujours à la correction de cet appendice.
31 Une table des matières forme l'appendice II.
32 Billon, page de titre et f. 121 v°.
33 Billon, ff. cij v°; 21 v°; 39 v°; 62 v°; 94 v° et 106 v°.
34 Il n'y a rien de plus excellent parmi les humains chastes.
28

guerre, guerre, guerre.35 Chaque chapitre commence par un lettre capitale illustrée. De temps en temps, quand l'auteur croit énoncer une vérité particulièrement forte, on trouve en marge le mot cannonade et un petit dessin d'un canon à tête de lion, de profil ou de face.

La deuxième section, introduite par le Fundement et Préparation de la Contremyne (une apologie de l'art d'écrire)36 est sous forme de déclamation.37 C'est la Plume qui prend la parole au lieu de Billon. Les trois parties de cette section sont précédées d'une nouvelle illustration :38 une Minerve, debout sur un socle, s'adresse à une audience de femmes. Elle tient à la main un étendard marqué d'une plume et d'un poignard croisés, et des mots semper volitans.39 Le socle est inscrit : adlocutio pennae,40 le haut de la page : penna et armis.41 La première partie traite de la supériorité des femmes; la seconde de la supériorité des Rois de France, et la troisième de la supériorité des secrétaires.

La description de l'oeuvre de Billon ne serait pas complète sans une discussion du recto du feuillet cij qui a provoqué la réaction suivante de l'imprimeur Henri II


35 Billon, ff. 1 r°; 22 r°; 40 r°; 63 r°; 95 r° et 107 r° (pages non marquees).
36 Billon, f. 121 v°.
37 Ibid., le Prologue, f. c r°, ligne 15.
38 Ibid., ff. 125 v°, 182 v° et 229 v°.
39 Toujours en movement.
40 Discours de la plume.
41 Par la plume et par les armes.
29

Estienne :42 « (François de Billon) a faict ce que je pense jamais n'avoir esté faict auparavant : c'est qu'il a adjousté son paraffe à chacun exemplaire, comme aussi ses vers qu'il adresse au lecteur vers le commencement du livre, en font mention ».43 Voici les vers dont il s'agit :

Et qui voudra fuir les contrefaictes
 Impressions, qu'on pourroit bien tyrer
 De cete cy, par nature incorrectes,

Qu'il tienne au seür, que pour l'en retyrer,
 L'Autheur a fait de sa main ce Paraffe
 Es livres bons, Espérant attyrer
 Quelque Imprimeur, qui a son Don s'agraffe.44

Ce paraphe, dont une copie constitue l'appendice III, est un griffonnage, fait à la main par l'auteur. Une étude de 20 exemplaires45 de cette page provenant de quatre pays différents


42 Henri Estienne, Apologie pour Hérodote : Satire de la société au XVIe siècle (1566), éd. P. Ristelhuber (Paris : Liseux, 1879), I, p. 195.
43 Ce passage a été déjà cité par Émile V. Telle, Querelle des Femmes, p. 58, note 29.
44 Billon, f. cij r°.
45 Voice les exemplaires que j'ai examines ou dont j'ai une photocopie :
The Library of Congress, Washington, D.C.
The Folger Shakespeare Library, Washington, D.C.
The Newberry Library, Chicago, Ill.
The Boston Public Library, Boston, Mass.
Koninklijke Bibliotheek, La Haye, Hollande (l'exemplaire de la photo de l'app. III).
Universiteitsbibliotheek, Utrecht, Hollande.
Bibliothèque Nationale, Paris, France (trois exemplaires).
Bibliothèque de l'Arsenal, Paris, France.
Bibliothèque de la Sorbonne, Paris, France.
Bibliothèque Mazarine, Paris, France (trois exemplaires, dont un de l'édition 1564).
British Museum, Londres, Angleterre (trois exemplaires).
Chapin Library, Williams College, Williamstown, Mass.
Houghton Library, Harvard University, Cambridge, Mass.
Bibliothèque Municipale de Grenoble, France.
Bodleian Library, Oxford (Angleterre), Yale University et le Musée Plantin à Anvers (Belgique) possèdent le livre mais ne m'ont pas fait parvenir les photocopies demandées.
30

montre qu'il s'agit bien d'une signature manuscrite, puisque le dessin est le même sans qu'il soit parfaitement identique.46

Le témoignage d'Henri Estienne n'est pas négligeable. Dans le contexte, le passage cité est moqueur; Estienne considère comme ridicule l'idée d'autographier le livre. Imprimeur lui-même et descendant d'imprimeurs, « je pense jamais n'avoir esté faict auparavant » est l'opinion d'un expert. Voilà une originalité. Quel a été le but de Billon ? Etait-ce de la vanité, un signe de stupidité de « François le sot »,47 ou « pensait-il en activer la vente ? »48 Que le personnage ait été vain, voilà qui n'est pas douteux. Le ton du livre l'indique, comme il s'ensuivra de cette étude; le portrait en tête du livre et la devise le suggèrent encore plus que cette griffe. Que le sujet du livre donne cause à l'érudit Henri


46 Les trois points qui se voient dans Presque tous les paraphes ne forment pas un triangle équilatéral () et ne sont donc pas un symbole de la Franc-Maçonnerie. M. James D. Carter 33°, G.C., Ph.D., du Conseil Suprême Mondial à Washington, D.C., a bien voulu m'informer que l'organisation de la Fraternité date de la formation de la Grande Loge de Londres en 1717, et que jusque-là, les activités des loges se limitaient aux domaines du bâtiment et de l'architecture.
 Le triangle équilatéral est un symbole de la Sainte Trinité pour les Francs-Maçons chrétiens, mais la position des trois points de Billon n'a aucune signification maçonnique. L'intention de Billon est obscure.
47 Henri Estienne, Apologie, I, p. 198.
48 Émile V. Telle, Querelle des Femmes, p. 58, note 29.
31

Estienne de juger notre auteur d'intelligence limitée, n'est pas surprenant non plus. Mais est-ce que l'idée de l'autographe est vraiment si sotte ? Le privilège du Roi n'avait de valeur que dans les limites du royaume. Copier un texte, ou une impression était commun; Érasme n'était pas le seul à s'en plaindre hautement.49 Billon qui avait payé l'imprimeur comptait recouvrer ses frais par la vente du livre,50 comme il ressort de ces passages du privilège du Roi :

« Receüe avons l'humble supplication de notre cher & bien aymé François de Billon, Contenant que à grand soin, labeur & despense51 il auroit fait & composé en Italye, certain Livre intitulé Le Fort inexpugnable de l'honneur du Sexe femenyn, & d'iceluy fait faire & tailler les figures convenables, Enquoy il auroit longuement vacqué, Lequel livre il feroit maintenant voluntiers imprimer en notre Royaume, mais il doute qu'apres avoir fait faire de nouveau a ses propres despens (outre les premiers)52 ledit livre, aucuns Imprimeurs de notre Royaume ou au très plus irreguliere cupidité de gaigner le veynssent a frustrer du recueil de ses fraiz53 par occultes impressions, distributions & façons de contrefaire ou pocher figures dont aucuns savent user, outre l'incorrection qui en telz cas communément entrevient es livres ainsi contrefaitz et imprimez

49 Voir Craig Thompson, The Colloquies of Erasmus (Chicago and London : The University of Chicago Press, 1965), Introduction, xxi.
50 Billon, f. 258 r°, extrait du Privilège du Roi.
51 Italiques de moi.
52 Italiques de moi.
53 Italiques de moi.
32

Qui ne se peult faire sans le deshonneur de l'Autheur ... Plus bas, on indique :54 ‹ POURCE ... que ledict Billon puisse recouvrer partie de ses labeurs frayz et myses faictz & a faire › ... ne seront vendus que ces livres « que ledit Billon aura fait imprimer & qui seront de sa main paraffez. »55

Le paraphe se trouve donc bien dans un contexte indiquant son usage dans le but de récupérer les frais de Billon, et peut-être dans l'espoir d'en tirer profit. Les frais ont dû être considérables vu les dimensions et l'exécution de l'oeuvre.56

Avant de commencer l'analyse de notre ouvrage, récapitulons brièvement les résultats de notre enquête. François de Billon a vécu à fond les aventures italiennes des rois de France, au service d'abord de Guillaume du Bellay et François I en Piémont, à Rome ensuite chez Octave et Marguerite Farnèse, protégés du Roi Henri II. Défenseur des aspirations françaises en Italie, gallican, mais personnage d'ordre secondaire et se croyant méconnu, Billon a voulu s'imposer par la publication d'un livre, qui ferait mieux apprécier son patriotisme, sa loyauté et sa position sous-estimée. Visant la noblesse de la cour parmi laquelle il vit et dont il dépend, il croyait s'attirer des lecteurs en se servant d'un vocabulaire militaire (la vie militaire étant l'intérêt principal de la noblesse) et d'un sujet à la mode, la défense des femmes, espérant que


54 Billon, f. 258 v°.
55 Billon, f. 258 v°.
56 Format in-4°; 260 feuillets, avec gravures sur bois : trois illustrations différentes d'une page entire, et un bordereau.
33

le livre, une fois ouvert, serait lu jusqu'à la fin.57 Les femmes auxquelles Billon s'adresse, pouvaient en effet influencer sa carrière.58


57 Billon, f. c v°, ligne 11, exprime ouvertement cet Espoir : « il fault voir le fons du sac avant que juger ! »
58 Marguerite de Parme, Catherine de Médicis, Marguerite de France, la reine de Navarre ou la duchesse de Guise avaient certainement leur mot à dire. La position des femmes de très haute noblesse est exceptionnelle, bien entendu.
34

Chapitre 4. Analyse de l'oeuvre.

 

Le livre consiste en quatre parties principales. La première est une réfutation des reproches que l'on fait traditionnellement aux femmes.1 La critique énoncée, l'auteur essaie de la réduire à néant, soit par une discussion théorique basée de préférence sur la Bible, soit par l'énumération de « cas merveilleux », c'est-à-dire d'exemples célèbres de femmes exceptionnelles, exemples tirés de la Bible, de la mythologie, et de légendes de l'histoire ancienne et moderne, le tout sous forme allégorique d'une forteresse à quatre bastions et une grosse tour.2 La deuxième partie, la Contremyne, doit prouver la supériorité de la femme.3 La troisième partie traite de la généalogie des rois de France pour établir leur supériorité sur tous les autres gouvernants du monde.4 Le féminisme ne sert que de trait d'union et ne joue pas de rôle dans ce chapitre. Enfin la dernière section est une apologie de l'état de secrétaire en général, et des secrétaires du roi de France en particulier.5 Le secrétaire François de Billon,


1 H. Busson, dans Le Rationalisme dans la littérature française de la Renaissance, 1533-1601 (Paris : Vrin, 1957), pp. 520, 521, remarque avec justesse que « les livres qui pretendent refuter les hérésies sont souvent, par l'insuffisance de la refutation ou par le trop conscientieux exposé des erreurs, un véhicule puissant des theories qu'ils croient combattre ».
2 Billon, ff. 1-121 r°.
3 Ibid., ff. 121 v° - 182 v°.
4 Ibid., ff. 183 r° - 228 v°.
5 Ibid., ff. 229 r° - 253 v°.
35

s'étant dévoué à défendre les femmes contre les préjugés, leur demande à son tour de donner leur dû à ces aides indispensables à la grandeur de la France. Voilà l'ouvrage en grandes lignes; suivons maintenant à la trace la pensée de l'auteur.

Le titre curieux de l'ouvrage : Le Fort inexpugnable de l'Honneur du Sexe femenin, construit par François de Billon Secrétaire, suggère que l'auteur s'adresse à la noblesse, classe sociale préoccupée avant tout d'activités militaires. Le Fort, l'Honneur et construit indiquent l'allégorie militaire dont Billon se servira et contrastent avec le mot Secrétaire, et non Gentilhomme; profession plutôt qu'origine; mérite plutôt que naissance. Le titre trahit bien l'intention de l'écrivain et le contenu de l'oeuvre, comme il se verra. Le Sonnet au Roy (Henri II détestait « les calomniateurs de l'honneur des dames, » selon les contemporains, remarque E. Bourciez6) intitulé : La Vertu, la Plume et la France, précise que ce Fort « my-Romain » contribuera à la future maîtrise sur toute l'Europe du Roi de Gaule, Henri II. Cette entrée en matière patriotique n'est pas flatterie seulement car un long chapitre y sera consacré.7 Fort « my-Romain » parce que construit en Italie par un Français, information répétée à trois reprises dans la dédicace adressée à cinq princesses : La Reine de


6 E. Bourciez, Les Moeurs polies et la littérature de cour sous Henri II (Paris : Hachette, 1886), p. 347.
7 Billon, f. 183 r° - f, 228 r°.
36

France,8 la duchesse de Berry,9 la reine de Navarre,10 la duchesse de Nevers11 et la duchesse de Guise.12 Emu par la


8 Catherine de Médicis, 1519-1589, originaire de Florence, a épousé le dauphin Henri en 1533 et est devenue reine de France à l'avènement de son mari Henri II en 1547. Elle sera la mère e.a. des futurs rois François II, Charles IX et Henri III, d'Eléonore, reine d'Espagne, et de Marguerite de Valois, première épouse d'Henri de Navarre. Elle sera Régente en 1560 à l'avènement de Charles IX et quelques mois en 1574, en attendant le retour de Pologne d'Henri III.
9 Marguerite de France, 1523-1574, fille du roi François I, et de la reine Claude de France (décédée en 1524), a été élevée par Marguerite d'Angoulême. Soeur du roi Henri II, son marriage en 1559 au Duc Emmanuel-Philibert de Savoie fait partie des conditions du Traité de Paix de Cateau-Cambresis. Intelligente et cultivée, elle protège les savants et s'intéresse particulièrement à l'Université de Bourges.
10 Joanne d'Albret, « à present Reine de Navarre » 1528-1572, succède à son père Henri II d'Albret au trône de Navarre en 1555. Fille unique de Marguerite d'Angoulême, elle avait été force encore enfant à épouser le Duc Guillaume de Clèves, marriage non consommé et annulé. En secondes noces elle deviant l'épouse d'Antoine de Bourbon et la mère du future Henri IV. Elle imposera le Calvinisme au Béarn.
11 Marguerite de Bourbon, 1516-1589, est la fille de Charles de Bourbon, Duc de Vendôme et la soeur d'Antoine de Bourbon (voir note 10). Elle est doc la belle-soeur de la reine Jeanne de Navarre. Elle épouse François I de Clèves, Duc de Nevers, en 1538; et le couple est célèbre par le roman de Mme de Lafayette, La Princesse de Clèves. Sa fille Marie de Clèves épouse le prince Louis de Condé en 1572 mais meurt en couches en 1574; sa fille Henriette est mariée à Louis de Gonzague.
12 Anne de Ferrare, 1531-1607, est la fille de Renée de France et d'Hercule II d'Este, duc de Ferrare et de Modène. Sa mère, fille de Louis XII, est protectrice des arts et des lettres, et donne refuge aux Calvinistes. Pour sauver Anne du protestantisme, son père lui fait épouser François de Lorraine, duc d'Aumale, devenu duc de Guise en 1550, chef militaire d'Henri II, assassin par les protestants en 1563. Elle sera mère d'Henri de Guise le Balafré, assassin par Henri III en 1588. Elle épouse en seconds noces Jacques de Savoie, duc de Nemours, le 3e personage du roman de Mme de Lafayette.
37

servitude des femmes de son temps, l'auteur a construit une forteresse d'Honneur, et traitera trois points principaux : « la réputation du Sexe peu prisé, la divine grandeur de la Couronne Gaulloyse et la vive recommendation de la Vertu »13 (ce dernier point signifiant la défense de la réputation des Secrétaires peu prisés), dans l'espoir de faire taire tous les médisants une fois pour toutes grâce à la puissance de la vérité et de la raison.

La dédicace est datée de Rome, de l'an 1550, ce qui explique l'expression « à présent » dans le titre de Jeanne d'Albret; Billon a dû changer ce titre au moment de l'impression en 1555.

La dédicace est suivie du Prologue au lecteur qui explique l'organisation du Fort : quatre Bastions, une grosse Tour au milieu (chaque princesse étant en charge d'un de ces édifices) précédée d'une Escarmouche. La Contremyne sera menée par la Plume qui, à la seconde édition de l'oeuvre (sic), espérera montrer une France toute puissante.14 L'auteur demande au lecteur de lire l'oeuvre entière avant de la critiquer; il défend son langage recherché et son mélange de sujets graves et frivoles.15

Un poème au Lecteur de 13 strophes, en décasyllabes comme le sonnet au Roi, et à rimes alternées : aba, bcb, cdc,


13 Billon, f. Aiij r°.
14 Allusion à une fin heureuse des guerres d'Italie.
15 Malheureusement, l'auteur ne precise pas ce qui est frivole et ce qui est grave; il est possible que les deux derniers chapitres soient serieux, et que toute la partie consacrée aux femmes soit frivole.
38

précède le premier chapitre. Il résume les points essentiels à traiter : le mariage, la signification des noms, une énumération de cas merveilleux, une discussion sur la justice, la vérité au sujet de Ganelon, le destin divin de la France, l'état de secrétaire, la dignité et l'excellence de la Femme, et enfin l'affirmation que grâce au privilège du Roi, seuls les livres pourvus du paraphe de l'auteur sont corrects et légalement vendus.16

Le premier chapitre, intitulé : Motif et Attache d'Escarmouche traite de l'égalité des sexes et des avantages du mariage.

Quand Dieu a créé l'homme à son image, Il l'a créé mâle et femelle. Malgré les différences physiques, homme et femme ont la même âme, le même entendement et les mêmes aspirations.17 Ce raisonnement s'appuie sur l'Évangile (i.e. Saint Matthieu).

La femme sage est l'édification et l'ornement de la maison (Salomon dans les Proverbes) d'où il s'ensuit que sans femme l'on n'a ni maison, ni amis, ni héritier légitime, ni aptitude aux charges publiques puisqu'on manque alors d'expérience.

Tout en donnant en passant un coup de chapeau à la chasteté du Christ et de la Vierge, Billon affirme que

« la vie conjugale, tant a l'occasion de la nécessité de soy : que comme étant comprinse en la vertu de Chasteté, approche de si pres cete Virginalle, qu'elle étant bien conduite, se rend fort sa voysine en titre d'excellence. veu, outre ce,

16 Voir le chapitre 3 sur la presentation du livre.
17 Billon, f. 1 r°.
39
que l'Homme non marié est hors du monde, il veit seul pour luy : et comme tel, ne prend jamais grand'cure des Siens, ny de la chose publique de son pais ».18

Les arguments suivants, que l'homme n'est pas né pour soi mais pour son pays, ses parents et amis, qu'il doit se reproduire pour continuer l'espèce humaine, et que Jésus a fait son premier miracle aux Noces de Cana, faisant ainsi honneur au mariage, sont courants dans les éloges du mariage.19 Quoique la femme soit indispensable à l'homme, elle est pourtant méprisée (exception faite de sa beauté), étant considérée « Imbécile, Superbe, Incapable, vil, Inconstant, Pusilanime, Fragile, Ostiné, Venimeux, Occasion de mal, et Imperfait. »20 Ce livre attaquera tous les anti-feministes, et la discussion du mariage se termine par l'affirmation que la plupart des hommes « du temps present » sont de mauvais maris et qu'il faudrait des lois pour leur faire peur.

Le chapitre suivant21 traite de la perfection naturelle de la femme et de son rôle particulier. Les interprètes d'Aristote prétendent que « La Femme est un Masle occasionné »22 et donc être imparfait, défectueux. Or selon la Bible, la femme a été créée pour l'aide, le soulagement et la génération des hommes : elle est donc nécessaire et bonne. En offensant la femme, on offense Dieu.


18 Billon, f. 3 r°.
19 Voir par ex. Encomium matrimonii (1518) d'Érasme.
20 Billon, f. 3 v°, ligne 25.
21 Intitulé : L'Ecarmouche.
22 Billon, f. 4 v°.
40

Quant au péché, il nous a valu la venue du Rédempteur. La femme a été créée de l'homme, mais l'homme ne peut créer sans elle. La femme a sa perfection à elle, différente de celle de l'homme.

L'être masculin et l'être féminin font tous deux partie de l'espèce « Homme »23 et sont égaux en essence, aussi parfaits l'un que l'autre. De nouveau Billon oppose l'Ecriture (i.e. St. Paul) à Aristote pour expliquer que la faiblesse physique de la femme ne l'empêche pas de dompter la force physique de l'homme, et que la supériorité intellectuelle de l'homme n'est dûe qu'à l'éducation dont on prive la femme. Si les femmes avaient le même enseignement que les hommes, elles égaleraient ou surpasseraient les hommes. Mais on accuse la femme d'être un monstre dont l'éducation ne servirait qu'à la recouvrir d'un fard intérieur. Cause de la rébellion actuelle des femmes, cette croyance masculine sert de base à l'usage commun qui fait que :24

  1. la femme est tenue, dès sa naissance, dans sa maison, condamnée à une vie oisive, comme elle était incapable d'apprendre, n'ayant que le droit de s'occuper du fil et de l'aiguille;
  2. qu'elle est soumise soit à un mari jaloux, soit aux autorités du couvent, comme en une prison, dès qu'elle atteint l'âge de la raison;
  3. que toutes les charges publiques lui sont défendues par la loi;

23 Billon, f. 6 v°, chapitre III : Recharge d'Ecarmouche.
24 Ibid., ff. 7 v° - 8 r°.
41
  1. qu'elle n'a pas le droit d'initiative en justice, que ce soit pour la défense, la procuration, l'adoption, la tutelle, la garde, ou les causes testamentaires et criminelles.

Ce réquisitoire effraie notre auteur masculin qui s'empresse d'assurer son lecteur que si les hommes montraient un peu plus d'humilité et moins d'arrogance, les femmes accepteraient d'être considérées « plus basses »25 que les hommes, puisqu'il faut de l'ordre dans le monde et une hiérarchie parmi les humains. Mais les législateurs se sont rendus coupables d'avoir suivi la coutume plutôt que la raison. Ils ont fait de l'homme un tyran au lieu d'un supérieur. St. Paul dit bien que « l'homme est la Teste de la Femme »,26 mais ne vous imaginez pas que la tête soit la partie la plus noble du corps! C'est le coeur où réside l'âme;27 voilà pourquoi le coeur se trouve au centre du corps! La phrase de St. Paul n'est plus du tout péjorative.

D'ailleurs si vraiment les hommes étaient les « têtes » des femmes, les reproches qu'ils font aux femmes, c'est à eux-mêmes qu'ils devraient les adresser puisqu'ils en seraient alors responsables.

Un autre argument28 des médisants cite le soulagement du


25 Billon, f. 8 r°, ligne 27.
26 Ibid., f. 9 r°.
27 Ibid., f. 9 v°. Billon réfute Platon, et se réfère à un commentaire de Béda sur l'Évangile de St. Marc. Plus bas, il oppose Averroès à Avicenne. Voir Henri Busson, Le Rationalisme dans la Littérature Française, sur les différentes interpretations d'Aristote et de Platon.
28 Billon, chapitre IV, intitulé Autre Recharge d'Ecarmouche, f. 10 r°.
42

divin Platon d'être :

  1. homme, et non pas bête;
  2. Grec, et non pas barbare;
  3. né à Athènes, au temps de Socrates;
  4. mâle, et non femelle.

Il ne faut pas interpréter trop à la lettre; Platon a voulu dire que s'il avait été femme, vu les coutumes, il n'aurait pas su devenir philosophe.

Au contraire, Platon recommande l'éducation des femmes, leur préparation aux charges publiques (voyez les exemples récents de la régente Marguerite d'Autriche et de la reine Isabelle d'Espagne), et même l'exercice des armes en cas de guerre.

Une autre autorité souvent citée est Érasme29 qui, dans son Éloge de la Folie,30 a dit qu'une femme reste femme, c'est-à-dire folle, même si elle est instruite. Il faut lui pardonner cette erreur, dûe à la folie du-dit Érasme, vu que dans le Livre du Soldat Chrétien,31 il affirme qu'il faut aimer sa femme en tant qu'image de Dieu pour la piété, la modestie, la sobriété et la chasteté. Voilà qui rachète la Folie!

Le troisième point du Chapitre IV32 plaide l'éducation des femmes en montrant que dans la Bible, la femme contemplative


25 Billon, f. 8 r°, ligne 27.
29 Billon, f. 12 r°.
30 Erasmus, The Praise of Folly, trad. Hoyt Hopewell Hudson (Princeton, N.J. : Princeton University Press, 1947), pp. 23-24.
31 R. Himelick, The Enchiridion of Erasmus (Bloomington, Ind. : Indiana University Press, 1963), p. 83.
32 Billon, f. 12 v°.
43

est particulièrement louée.33

Que dit-on encore ? Que les femmes se fardent pour paraître plus belles en apparence,34 et qu'elles feignent de même la douceur pour cacher leur vraie nature sensuelle : bref, qu'elles sont trompeuses. Mais si elles se maquillent c'est justement pour plaire aux hommes, qui sont ainsi les vrais coupables. D'ailleurs le maquillage est rare en France, et se voit surtout en Italie.

On leur reproche aussi d'être imprudentes, malicieuses, méchantes, incorrigibles, coléreuses et haineuses, bavardes, incapables de garder un secret, jalouses (au cas où elles aiment leurs maris); de vouloir commander, de ne vouloir obéir à personne; de désirer leur propre liberté mais la soumission des hommes; de vouloir être hommes parce qu'elles se savent imparfaites et l'homme parfait; enfin d'être lubriques.35


33 St. Luc, 10:42.
34 Billon, f. 13 r°.
35 Ibid., ff. 13 v°, 14, 15 r°. Il est intéressant d'observer que le reproche mentionné en dernier lieu, la lubricité, est considéré le plus grave, puisque la femme n'est jugée que selon sa chasteté, seule vertu d'importance. Montaigne est un des rares auteurs masculins qui aient montré le ridicule de cette opinion dans son Essai : « Sur quelques vers de Virgile », Livre III, 5 (Montaigne, Les Essais (1588), édition Maurice Rat. Paris : Garnier, 1962, pp. 286 et suivantes).
44

Eh bien, voyez donc les propos de table des hommes! Il n'y a rien de plus obscène!

Le chapitre V : Fuite et Prise d'Ennemis, décrit la déroute des adversaires. Trois capitaines ont échappé :36

  1. l'Arioste, qui s'est montre ambigu, ayant dit du mal et du bien des femmes;
  2. l'auteur des Mots dorés de Caton, puisque les morsures sont en réalité de Caton;37
  3. Clément Jennequin, musicien et auteur du « Caquet des Femmes », chanson de si peu de mérite.38

Ont été faits prisonniers :


36 Billon, f. 16 r°.
37 Il s'agit de Pierre Grognet ou Grosnet, Les Mots dorez de Cathon en francoys et en latin, avecques bons et très utilles Enseignemens, Proverbes, Adages, Auctoritez, et ditz moraulx des Saigres, prouffitables à ung chascun (Paris : Jehan Longis, 1531; 2 volumes en 1534).
38 Antoine du Verdier mentionne dans sa Bibliothèque les Inventions musicales de Clement Jennequin; premier, second, troisième et quatrième Livre, où est contenue le Caquet des femmes à cinq parties; la Guerre; Bataille de Jalousie; Chant des Oiseaux; Chant de l'Alouette; Rossignol; Prise de Boulogne etc. imprimés à Lyon, par Jaques Moderne (éd. Rigoley de Juvigny, III, p. 396).
39 Billon, f. 16 v°.
45
  1. Boccace à cause de son Labyrinthe d'Amour,39 mais peut-être est-ce une forgerie de quelque méchant auteur qui ait voulu seservir du nom d'un bon, comme il est arrivé à Marot et les Adieux contre les Dames de Paris.40 Il y a une autre forme de forgerie : les livres aux titres déceptifs comme La Dignité des Femmes de Spéron,41 et La Louenge des Femmes de Jean du Pontalais,42 qui sont en réalité anti-féminins. Publier de façon anonyme est sans honneur.
  2. Jean de Nevizan,43 de Turin, auteur de La Forest de Mariage, qui a été banni, et qui, revenu, a dû faire ses humbles excuses.
  3. Drusac, de Toulouse,44 auteur du Livre de la Controverse du Sexe Masculin et Femenin. Billon en appelle aux Toulousaines d'imiter les femmes de Turin, et de punir Drusac. Voilà les prisonniers; quant au butin, c'est le pire ennemi des dames, le docteur Rabelais et ses Pantagruélistes,45 bande d'ivrognes, vrai philosophe du tonneau, « La plus belle Hapelourde qui feust de Paris à Chinon ».

40 Billon, f. 17 r°. Il s'agit des Gracieux Adieux Faitz aux Dames de Paris, paru en 1529, après le depart précipité de Marot, et de suite attribué à ce poète; Marot le désavoue par son Epistre des excuses de Marot faulsement accuse d'avoir faict certains Adieux au disadvantage des principals Dames de Paris, cf. page 74 de l'édition critique de C.A. Mayer (London : Athlone Press, 1962), tome II. M. Mayer, comme François de Billon d'ailleurs, croit Marot.
41 Sperone Speroni, Dialogo della dignità delle donne, 1542. Traduction française : De la cure familiere avec aucuns preceptes de marriage extraicts de Plutarque. Aussi un dialogue de la dignité des femmes (Lyon : J. de Tournes, 1546).
42 Dans sa Bibliothèque Française, Du Verdier mentionne Jean de Pont-Alais en tant qu'auteur d'un petit livre, intitulé La Louenge des Femmes, mais il mentionne Billon comme source d'information.
43 Billon, f. 17 v°. Jean de Nevizan, Silva nuptialis in libros sex distribute, quibus haec praecipua quaestio, au sit utile nubele ? Indeque manantes plurimae quae in usu quotidiano occurrunt, necdum tamen examinatae sunt, copiosa brevitate enucleantur (Paris : J. Kerver, 1521).
44 Billon, f. 18 r°. Gratien du Pont, seigneur de Drusac, Les Controverses des sexes masculine et foemenin (Toulouse : J. Colomies, 1534).
46

Pourquoi donc blâmer les femme de tout, puisqu'elle n'a « pour le présent »46 aucune puissance ? Il attaque Rabelais en tant que Rondibilis (Ch. 32 du Tiers Livre)47 et sa théorie sur le petit animal dans les boyaux de la femme qui la prive de sens. N'a-t-il pas dit aussi que la nature a manqué de bon sens quand elle a créé la femme ? Ce fut un médecin fort réputé en littérature, mais ennemi des femmes.

Escarmouche finie, on chantera les louanges des femmes, qui sont à révérer pour cinq doubles vertus, enfermées dans les cinq tours de cette forteresse.

 

La GROSSE TOUR D'INVENTION, ET COMPOSITION DES FEMMES48 est placée sous la bannière de Jeanne de Navarre, femme d'entendement, et de sa fille Marie de Bourbon, qui se montrera adroite à manier la plume.

Le premier chapitre fournit une énumération d'inventions faites par des femmes : personnages bibliques, mythologiques


45 Billon, ff. 19 r° - 20 v°. François Rabelais, Le Tiers Livre (Paris : Chrestien Wechel, Paris, 1546).
46 Billon, f. 19 v°, ligne 15.
47 Rabelais, Oeuvres complètes, éd. Pierre Jourda (Paris : Garnier, 1962), tome I, p. 539. Sur la dispute Billon-Rabelais, voir le chapitre 8.
48 Billon, f. 22 r°.
47

et saints dans un ordre chronologique fantaisiste où il s'agit d'inventions pratiques aussi bien que de prophéties.

Il y a deux digressions d'intérêt : la première à propos du remariage est une réflexion sur le fait que la plupart des mariages tiennent compte des finances plutôt que de la vertu, ce qui livre les femmes à des avaricieux, et fait du mariage une prison détestable;49 la seconde explique la signification de la fleur de lys, emblème des rois de France. Le premier lys signifie que les rois sont « les successeurs et Ministres de l'Autel du Vicaire de IESUSCHRIST »;50 le second que ces rois sont les colonnes de la Chrétienté dans l'Occident, et le troisième que ces rois sont « Advocatz de l'Espouze de CHRIST ».51 Ce passage se termine par l'exclamation patriotique « O grand beauté du Lys reluysant en l'Eglise : De l'Ange apporté, De sainct Remy sacré, De sainct Denis demontré, De sainct Loys exalté, et de la France en france decoré, et ores bien entretenu du Prince, qui à ja commencé a d'autant abaisser la grandeur de ses Adversaires, comme la sienne sera un jour exaltée par l'envye qu'on portera à sa Felicité. »52

 

Le Chapitre II, intitulé Composition d'aucunes Femmes du temps antique, fait l'apologie de la poésie et la défend contre l'accusation d'être un art ridicule. Le poète a


49 Billon, f. 23 r°.
50 Ibid., f. 27 r°, ligne 29. Voir le chapitre 6.
51 Ibid., f. 27 r°, ligne 35. Le Gallicanisme sera discuté au chapitre 6.
52 Ibid., f. 27 v°, ligne 1.
48

« quelque espèce d'Esprit non vulgaire »;53 c'est un prophète, un docte et un savant, l'interprète des Dieux. Ayant mentionné Homère en tant que premier écrivain et réformateur de la langue grecque, Billon se lance dans une disgression sur les grammairiens français contemporains et leurs tentatives de réforme de l'orthographe et de la grammaire. Il leur reproche leurs disputes, leurs confusions, et leur tendance à vouloir trop réglementer. Il faut quatre personnes pour perfectionner la langue : « un bon Courtisan, un bon Praticien, un Docte, et un Secretaire ou bon Financier, fort élégant et clair en ses Décharges ».54

La poésie, et sa servante, la musique, sont nécessaires à l'enseignement de la vertu, et s'y dévouent les poètes français contemporains : Salel, le Poète Royal, Héroët, le Poète philosophique, « Ronsart, le Pindare François, de toute gravité revétü, Du Bellay, l'Horace François, Saint Gelais, des Muses le mignart, Marot le regreté, Jodelle le prompt, et Bayf le Docte, Pelletier, de la Nature Imitateur, Belleau, Thiard, Mailly, et autres. »55 Ils améliorent la langue mais attention : qu'ils n'exagèrent pas!

S'ensuit une longue liste de femmes poètes, et d'inspiratrices de poètes.

Si on éduque les femmes, elles seront aussi capables, sinon plus capables que les hommes.56 Les femmes ont jadis


53 Billon, f. 28 r°, ligne 29.
54 Ibid., f. 29 r°, ligne 25.
55 Ibid., f. 29 v°, ligne 24.
56 Ibid., f. 31 r°.
49

plaidé à Rome; elles ont enseigné; le pape Jean était en réalité une femme, Jeanne, et les fautes même des femmes sont mieux considérées dans la Bible que les bonnes actions des hommes.57

 

Le Chapitre III : Compositions de Dames de ce temps, est voué aux exemples d'écrivains modernes, et Billon cite en premier lieu Marguerite de Navarre, auteur du Miroir de l'Âme pécheresse, oeuvre d'or, et femme sainte, accusée à tort par le « vulgaire ignorant »58 de mauvaise foi. Marguerite, la soeur d'Henri II,59 et son oeuvre non encore imprimée, la reine de Navarre60 qui s'intéresse à toutes les sciences, les trois soeurs Seymour61 et leurs vers sur le décès de Marguerite de Navarre, et la reine Catherine de Médicis, si bonne en mathématiques et grâce à qui la France a droit à Florence,62 sont


57 Ce point est développé dans le chapitre XV de la Contremyne, f. 254 r°.
58 Billon, f. 33 r°, ligne 18.
 Marguerite de Navarre, 1492-1549, soeur du roi François I, reine de Navarre, mère de Jeanne d'Albret, protectrice des évangélistes, auteur fécond. Son oeuvre la plus lue aujour'hui est l'Heptaméron, publiée seulement en 1559, et donc inconnue de Billon.
59 Ibid., f. 33 r°. Voir page 36, note 9.
60 Ibid., f. 33 v°. Voir page 36, note 10.
61 Ibid., f. 44 r°. Anne, Marguerite et Jeanne Seymour, filles d'Edouard, duc de Somerset, mort décapité en 1552, nièces de la reine Jeanne, troisième femme du roi Henri VIII, ont écrit 100 distiques en latin sur la mort de Marguerite de Navarre, traduits en français, en grec et en italien, et imprimés à Paris en 1551 sous le titre : Le tombeau de Marguerite de Valois, reine de Navarre.
62 Voir page 36, note 8. Voici une allusion aux guerres d'Italie.
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toutes décrites en termes élogieux. Les femmes de condition plus modeste ont plus de difficulté à s'instruire, à cause de l'opposition paternelle. Pourtant il y a des exemples de femmes écrivains de moindre qualité : Marguerite de Bourg, de Lyon63 et ses deux filles; Claudine et Jeanne Scève,64 soeurs du Pétrarque Lyonnais Scève; Jeanne Gaillarde, Pernette du Guyllet65 toutes à Lyon. A Macon : Anne Tulonne;66 en Picardie :


63 Billon, f. 35 r°. Marguerite de Bourg, dame de Gage, femme d'Antoine Bullioud, général des finances de Bretagne, à qui a été dédié l'édition du Décameron de Boccace, faite par Guillaume Roville (Lyon, 1555).
64 Claudine, Jeanne et Sybille Scève, très probablement les soeurs de Maurice Scève à Lyon. Claudine meurt en 1551. Voir V.-L. Saulnier, Maurice Scève (Paris : Klincksieck, 1948-49), vol. I, p. 26.
65 Billon, f. 35 v°. Jeanne Gaillarde et Maurice Scève ont entretenu une correspondence poétique. Scève la compare à Christine de Pizan, selon Baur, dans Maurice Scève et la Renaissance lyonnaise (Paris, 1906), p. 44. Il la croit courtisane. Pernette du Guillet, aimée par Maurice Scève, et probablement l'inspiratrice de la Délie, savait l'italien, l'espagnol, le latin et un peu de grec. Les Rymes de gentile et vertueuse dame D. Pernette de Guillet, Lyonnoise, ont été publiées à Lyon en 1545, chez Jan de Tournes, et à Paris en 1546 par Antoine du Moulin, secrétaire de Marguerite de Navarre, avec une épitre dédicatoire aux Dames Lyonnaises. Était-elle courtisane, comme Jeanne Gaillarde (Baur, op. cit., pp. 79-81) ? V.-L. Saulnier ne le croit pas (op. cit., I, p. viii).
66 Anne Tullon, jeune femme de l'entourage de la reine Catherine, mentionné aussi par J.-B. du Four dans sa lettre décriyant la cour, imprimée dans le livre d'E. Picot, Les Français italianisants au XVIe siècle (Paris : Champion, 1906-7), II, p. 15.
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Hélisenne;67 à Rouen : la fille du président Raymond. A Paris on se tait par peur de soupçons d'hérésie;68 mais deux collèges de l'« Université au Monde sans pareille »69 avaient été fondés par des femmes.

Louise de Montmorency,70 maréchale de Châtillon, protectrice de théologiens et de savants, a donné une bonne éducation à ses enfants : le Cardinal de Châtillon,71 évêque de Beauvais et Pair de France, à Rome pour le sacre de Jules III,72 et ses frères, l'Amiral de France,71 et le seigneur d'Andelot.71 Paris a tant de femmes savantes : les demoiselles de Conan, issues des Hennequins; la présidente de Roffignac, Marie de l'Hospital. En Italie, Renée de France,73 duchesse de Ferrare, protectrice,


67 Hélisenne de Crenne, de son vrai nom Marguerite Briet, a publié en 1538 Les Angoysses douloureuses qui precedent d'amours, contenant troys parties composes par dame Hélisenne de Crenne, laquelle exhorte toutes personnes à ne suyvre folle amour (Paris : Denys Janot, 1538).
68 Allusion à la Chambre Ardente, créée en 1547 et à la legislation du roi Henri II (17 juin 1551) soumettant les laïques à une étroite surveillance. Cf. Henri Hauser et Augustin Renaudet, Les Débuts de l'âge modern (Paris : Presses Universitaires de France, 1956), p. 522.
69 Billon, f. 36 v°, ligne 16.
70 Ibid., f. 36 v°. Louise de Montmorency, maréchale de Châtillon, est la soeur du Connétable, la femme de Gaspard I de Coligny et la mère d'Odet, cardinal de Châtillon, Gaspard II de Coligny, amiral de France, assassiné à la St. Barthélémy en 1572 et François d'Andelot, colonel général d'infanterie.
71 Billon, f. 37 r°. Voir note précédente.
72 Ce sacre a eu lieu en 1550.
73 Billon, f. 37 v°. Voir page 36, note 12.
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des sciences et des arts, a donné asile à Marot, étudie la philosophie et est un exemple de vertu chrétienne pour toute Italienne quoique « le Vulgue en ayt peu murmurer ».74 Elle a été pourtant poursuivie à tort comme Jésus par les Juifs. Ses filles, Anne, duchesse de Guise, et Lucrèce, Olympia Morata,75 la marquise de Pescare,75 et Isabelle de Vilemarine, princesse de Salerne75 sont toutes savantes, bien que ces pauvres femmes italiennes soient prisonnières dans leurs chambres, selon la coutume du pays. Enfin à Naples résident la comtesse de Nolle, Violante Carlone et Violante Sanseverine.75

 

LE PREMIER BASTION DE CE FORT SUR LA FORCE ET MAGNANIMITE DES FEMMES81 est sous la protection de Catherine de Médicis,76 reine de France, qui sera rejointe bientôt par la jeune reine Marie Stuart.78 Par magnanimité, Billon entend la vertu morale


74 Billon, f. 37 v°, ligne 22.
75 Oympia Morata a accompagné Anne d'Este en France, lors de son marriage avec le duc d'Aumale. Voir Lucien Romier, Les Origines politiques des guerres de religion (Paris, 1913-13), I, p. 61.
 Vittoria Colonna (1490-1547), marquise de Pescaire, femme poète illustre. Son mari, le vainqueur de Pavie, mort à la suite de blessures reçues à la bataille, elle ne s'est pas remariée mais l'a pleuré dans ses vers. Les Rime de la divina Vittoria Colonna de Pescara ont été publiés en 1538. Les familles San Severino et Salerne étaient parmi les fuorusciti napolitains protégés par le roi de France. Voir le chapitre 2.
76 Billon, f. 40 r°.
77 Voir page 36, note 8.
78 Marie Stuart, fille du roi d'Écosse, Jacques V et de Marie de Lorraine, nièce des Guise, reine d'Ecosse, est née en 1542, fiancée toute jeune au dauphin François et élevée à la Cour d'Henri II. Reine de France de 1559-1560, elle retourne en Écosse en 1561 et finit une vie mouvementée sur l'échafaud en 1587.
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qui mène directement à l'honneur. Le premier chapitre discute les faits d'armes accomplis par des femmes, choisies pêle-mêle de l'antiquité, de la Bible, et de l'histoire. Il n'y a que l'amour qui sache vaincre les femmes, et c'est à l'amour seul que les femmes devraient se soumettre, et non pas aux « rudes et renfrongnéz Marys ».79

Billon cite deux Françaises : l'une est la reine Isabelle d'Angleterre, soeur du Roi de France, Charles le Bel, qui a chassé son mari Edouard du trône et l'a remplacé par son fils vers 1326;80 l'autre est « la Pucelle Jane, dit d'Orleans »,81


79 Billon, f. 42 v°, ligne 30.
80 Billon, f. 43 r°. Isabelle, partie en France en 1325, est rentrée en Angleterre en 1326 avec des troupes, a conquis Londres, et a force l'abdication de son mari Edouard II (1307-1327) au profit de son fils Edouard III. Edouard II est mort assassiné en prison. Les aspirations d'Edouard III au trône de France par sa mère Isabelle seront une des causes de la guerre de Cent Ans (1337-1453).
81 Billon, f. 43 v°, ligne 27. Selon Régine Pernoud, Jeanne d'Arc (Paris : Éditions du Seuil, 1959), p. 25, l'appellation « Pucelle d'Orleans » apparait ici pour la première fois. En son temps, Jeanne n'a jamais été appelée Jeanne la Pucelle. Il est possible que l'érection de la statue sur le pont d'Orléans, mentionnée par Billon, ait joué un role dans la genèse de cette expression. En effet, une comparaison avec le livre d'Agrippa von Nettesheim qui a fortement inspiré Billon est significative :
« Iam quis satis laudare poterit puellam illam nobilissimam (licet humili genere ort#0101;) quae anno Christianor#016B; M. CCCC. XXVIII. Occupato per Anglos Franciae regnó, Amazonis more sumptis armis, primam'q; aciem ducens, tam strenue feliciter'q; pugnavit, ut pluribus praeliis superatis Anglis, Francorum regi iam amissum regnú restitueret. In cuius rei perpetuam memoriam apud Genabum oppidum, quod Aurelianum vocant, in ponte qui est super Ligurim fluvium sacra statua puellae erecta est ».
(H.C. Agrippa von Nettesheim, Opera (Lyon, s.d.) éd. R. Popkin, Hildesheim-New York : Reprint George Ohns Verlag, 1970, tome II, p. 530).
 Pourtant J. Quicherat a trouvé le terme dans des pieces judiciaires du siècle precedent : « processum Puellae aurelianensis » (Procès de condemnation et de rehabilitation de Jeanne d'Arc (Paris : Renouard, 1849 tome V, p. 219). Un manuscript du temps de Charles VIII, cartonné et couverte n parchemin, porte le titre au dos « Procez de la Pucelle d'Orléans » (op. cit., p. 395).
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qui sous Charles VII en 1428, a battu les Anglais et « restitua quasi tout le Royaume perdu ».82 Ensuite elle a été vendue aux Anglais et brûlée : voilà comment on traite « les louenges et celestes qualitéz de votre Sexe ».83 Les femmes lui ont érigé la statue sur le pont d'Orléans.

Le chapitre se termine par la description d'une bataille entre la Reine de Scythie et Cyrus qui représente en réalité la bataille de Cérisoles.84

 

Le chapitre II : Magnanimite de Femmes en choses Sainctes,85 décrit le dévouement de femmes martyres, de femmes exemplaires de l'Ancien Testament, de femmes qui ont converti leurs maris, ou leurs peuples. Il donne des exemples de femmes qui ont supporté leurs maux avec courage comme l'a fait la reine Eléonore86 pendant les guerres, ou bien qui se sont distinguées


82 Billon, f. 43 v°, ligne 37.
83 Ibid., f. 44 r°, ligne 12.
84 La Bataille de Cérisoles a eu lieu en 1544 entre les troupes de l'Empereur Charles-Quint et celles de François I au Piémont. Elle a été gagnée par le comte d'Enghien (François de Bourbon), malgré la supériorité numérique des Impériaux.
85 Billon, f. 47 r°.
86 Eléonore d'Autriche, soeur de l'empereur Charles-Quint, a épousé François I en 1530, à la suite du Traité de Cambrai (la Paix des Dames) de 1529.
55

autrement comme Isabelle de Castille.87

 

Le chapitre III : Autre magnanimité de Femmes en fait de Guerre, continue l'énumération de femmes de l'Antiquité qui se sont distinguées par leurs faits d'armes ou par leur conduite courageuse en temps de guerre. (Pourtant Billon fait allusion à des exemples de prouesses militaires modernes et masculines! comme le siège de Metz en 1552,88 et la prise de Boulogne en 1549.89) Les exemples montrent que la femme a autant de courage90 que l'homme. C'est pour récompenser les femmes de leurs actes de bravoure que les hommes les saluent par un coup de chapeau, ou un genou à terre, et qu'elles ont obtenu toute liberté de s'habiller et de se parer, liberté qui subsiste encore en Italie, et que la France devrait établir. (Par association de pensée suit une digression sur l'Italie, pays d'usuriers, de changeurs malhonnêtes, et d'avares !)91


87 Isabelle de Castille, 1451-1504, femme de Ferdinand d'Aragon, surnommé la Catholique, est la grand'mère de l'empereur Charles-Quint. Elle a fait l'unité de l'Espagne en expulsant les Maures en 1492.
88 Billon, f. 52 r°. Pendant la guerre entre Charles-Quint et Henri II de 1552-1556, les Français ont occupé les Trois évêchés Metz, Toul et Verdun. Metz assiégé a été défendu par François de Guise contre Charles qui a dû lever le siège. À la Trèye de Vaucelles, en 1556, la France a pu garder les Trois évêchés.
89 Ibid., f. 55 v°. Boulogne avait été pris par les forces d'Henri VIII, allié à Charles-Quint. Une expedition française en Écosse pour enlever Marie Stuart en 1548 rouvre la guerre contre l'Angleterre. A la paix en 1550, la France peut garder Boulogne reconquis pour 400.000 écus.
90 Ibid., f. 56 v°. Le mot vertu dans le texte a le sens de courage, le virtù italien.
91 Ibid., f. 58 v°.
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La terre produit les pierres précieuses pour les femmes comme récompense de services rendus. C'est aux femmes de porter des bijoux, et non aux hommes. La Terre est la mère de tous; les femmes sont mères, donc la terre produit pour les femmes! Il ne faut pas interpréter littéralement la défense d'habits somptueux faite aux femmes par St. Paul :92 il voulait dire qu'au Baptême le chrétien renonce au luxe de Satan, et il s'adressait aux femmes pour parler aux hommes. Moins les femmes ont de parures, moins les hommes en auront. Les femmes doivent toujours en avoir plus, ce que confirment les ordonnances du roi Henri II sur les vêtements qui sont plus dures pour les hommes.93

Quand les femmes reprendront des habits masculins,94 elles pourront monter à cheval comme les hommes, et faire la guerre; elles en seront plus capables que les hommes « pour lemoins d'empeschement qu'elles ont sur le devant, de la


92 Billon, f. 60 r°.
93 Billon, f. 60 v°. Il s'agit de l'Ordonnance du roy Henry II sur la reformation des habillemens de draps d'or et de soye (Paris, 12 juillet 1549), avec la declaration faicte par dedict seigneur sur ladicte ordonnance (Folembray, 17 octobre 1549), ensemble l'arrest de la Court, publié à Paris, le vendredy, vingt-troisième jour de may, mil cinq cens cinquante. Une nouvelle édition a paru en 1573 chez Jean Dalier, le libraire de Billon.
94 Billon semble suggérer que les femmes devraient pouvoir porter des vêtements d'homme. Vivès dont le De Institutione feminae christianae, 1524, a été très populaire vu le nombre d'éditions et de traductions, en parle avec horreur :
 « ... Quant a l'habit viril, il est totallement prohibé aux femmes de droict divin & civil. Femme ne le peult attempter, a laquelle peu serviront nos presents remonstrances » (J.-L. Vivès, Livre de l'instruction de la femme chrétienne, trad. Pierre de Changy, 1542, reimpression de Delboulle, Le Havre : Lemale et Cie, 1891, Livre I, ch. IX, p. 73).
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Malette des Turcs abhorée ».95 Les rois font usage des services de femmes dans les affaires politiques et militaires (par ex. Marie de Hongrie et la duchesse de Parme),96 recommandant ainsi aux hommes de ne plus forcer les femmes à être oisives. Le chapitre se termine par une page d'injures envers les adversaires des femmes.

 

Le DEUXIEME BASTION SUR LA CHASTETE ET HONNESTETE DES FEMMES97 est gardé par la Duchesse de Berry, Marguerite de Valois, soeur d'Henri II, vierge de 30 ans, appui des bonnes lettres et la jeune Diane de Valois (à cause du nom Diane), veuve d'Horace Farnèse, tombé devant Hedin en 1553, élevée par Marguerite, et donc chaste et honnête.98 Car on peut être chaste tout en étant marié et vivant dans le monde. Ces


95 Billon, f. 61 r°, ligne 28. Est-ce de l'humour, ou le contraire ?
96 Marie, soeur de Charles-Quint (1503-1558), reine de Hongrie par son marriage avec le roi Louis, a été de 1531-1555 régente des Pays-Bas qu'elle a sauvés pour son frère pendant la guerre de Gueldre contre François I en 1541 à quoi Billon fait allusion ici. Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme est la fille naturelle de Charles-Quint qui, veuve d'Alexandre de Médicis a épousé en 1538 Octave Farnèse, petit-fils du pape Paul III, duc de Parme à partir de 1547, dont Billon était le secrétaire. Voir le chapitre 2.
97 Billon, f. 63 r°.
98 Ibid., f. 64 r°. Pour Marguerite de Valois, voir page 36, note 9. En 1553 Diane de Valois, fille naturelle mais légitimée d'Henri II, épouse en premières noces Horace Farnèse, petit-fils du pape Paul III et frère du duc de Parme, tué quelques mois plus tard; elle se remariera en 1557 avec François de Montmorency, fils aîné du Connétable. Henri II et le Connétable ont fait annuler la promesse de marriage qu'il avait faite quelques années auparavant à Jeanne de Halluie, demoiselle de Pienne. L'affaire fit du bruit à l'époque. Voir Bourciez, Moeurs polies, p. 384.
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personnes sont des miroirs d'honnêteté, et elles sont en compagnie nombreuse, dans le passé comme dans le présent. La Bible et l'antiquité fournissent de nombreux exemples de femmes qui ont souffert toutes sortes de calamités plutôt que de perdre leur chasteté.

La continence des femmes civilise les hommes et leur apprend la tempérance et l'honnêteté. Sans l'intermédiaire de la femme, la Science n'y réussit pas : bien des savants sont des lourdauds.99 Il s'agit d'un raffinement extérieur qu'il faut distinguer du raffinement extérieur sous forme de riches vêtements auquel croient les riches. C'est la richesse intérieure qui compte. Plaire aux femmes rend l'homme honnête : la femme instruit l'homme, comme c'est écrit dans l'Amye de Court.100 La femme inspire l'homme et est la source de son


99 Billon, f. 67 r°.
100 Ibid., f. 67 v°. Le fait que Billon cite l'Amye de Court sérieusement, suggère qu'elle n'est pas si perfide à ses yeux.
 Son interpretation justifie l'opinion de É.V. Telle (L'Oeuvre de Marguerite d'Angoulême, Reine de Navarre et la Querelle des Femmes, Genève : Slatkine Reprints, 1969, p. 158) que La Borderie a voulu faire à la fois l'apologie et la satire de la dame de cour. Elle veut être pratique avant tout. L'Amye de Court, de G. de La Borderie a paru à Paris, chez Janot en 1541, et en 1544 chez Galliot du Pré avec les autres monologues de la Querelle des Amyes (voir É.V. Telle, op. cit., p. 151). M.A. Screech en prepare une reproduction dans la série French Renaissance Classics (New York : Johnson Reprint Corporation) qui a déjà mis au jour la Louenge des Femmes, et le Fort inexpugnable de Billon.
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oeuvre; c'est bien à Laure que nous devons la poésie de Pétrarque. L'amour rend brave. Tout homme anti-féminin est ignorant, inculte ou orgueilleux.

Billon se lance dans une apologie de la femme : l'homme se croit supérieur parce qu'il a été créé le premier. Lucifer, créé le premier des anges, pécha le premier, l'homme en second lieu. Tout mal provient donc de l'homme tandis que la femme a été élevée au-dessus des anges dans la personne de la Vierge.

Si les hommes disent que la femme est imparfaite et qu'elle n'est chaste que quand elle n'est pas tentée, c'est qu'ils n'ont pas réussi à la conquérir. Ils ont tort d'accuser la femme d'être peu honnête, orgueilleuse et gloutonne : elles le sont biens moins que les hommes. Ni dans le passé, ni dans le présent, elles ne s'enivrent, comme il se voit en Italie aujourd'hui. Les Italiens en profitent d'ailleurs pour se vanter d'être plus sobres que les Français, ce qui est faux. Une comparaison entre la capture de François I et celle de Colonne le montre bien : François I a été fait prisonnier en plein combat; Colonne se trouvait à table!101

Non seulement les femmes sont plus chastes, mais elles sont aussi plus fidèles envers leurs maris. Que l'amour est rare dans le mariage! La femme est recherchée pour son argent et non pas pour sa beauté.

Après avoir décrit comment plusieurs femmes se sont tuées


101 Billon, f. 70 r°. François I a été fait prisonnier à la bataille de Pavie en 1525 et emmené en captivité à Madrid. Les Colonna sont une famille noble de Rome.
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par fidélité envers leurs maris, ou se sont sacrifiées pour eux, Billon constate froidement qu'elles ont tort de se tuer pour des hommes.102

Reprenant l'allégorie militaire, Billon cite des « escadrons » de dames vertueuses : anciennes, bibliques et modernes. Si la femme de Mithridate voulait accompagner son mari à la guerre, les femmes contemporains ne sont pas moins courageuses : Marguerite de Parme, Mme de Barbézieux, Catherine de la Palice, et Claude d'Andelot ont suivi leurs maris.103 Que de femmes fidèles et honnêtes : La Duchesse de Bouillon, née Françoise de Brézé; la Duchesse d'Aumale, née Claude de Brézé, l'Amirale de Châtillon, née Charlotte de la Val; la Maréchale de St. André, née Marguerite de Lustrac; la Demoiselle de Théligny; les soeurs Piennes; Madame de Termes,


102 Billon, f. 74 v°.
103 Ibid., f. 75 v°. Marguerite de Parme, voir page 57, note 96. Billon fait allusion à la guerre de Parme en 1551 contre Charles-Quint, père de Marguerite de Parme aui, comme représailles, avait confisqué sa dot.
 Mme de Barbézieux, épouse d'Antoine de la Rochefoucaud, Général des Galères en 1528 et Lieutenant-Général au Gouvernement de la Ville de Paris et l'Île de France, qui avait été fait prisonnier à Pavie en 1525. Leur fille ainée Catherine avait été mariée à Charles de Chabanes, Seigneur de la Palisse.
 Claude de Rieux est la femme de François d'Andelot, colonel general d'infanterie, fils de Gaspard I de Cologny, et neveu du Connétable de Montmorency. Il avait été fait prisonnier dans la guerre de Parme en 1551.
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née Marguerite de Saluces; Claude de Rohan;104 des Italiennes comme la soeur du Maréchal de Strozzi, Madeleine; Isabelle de Gonzague, marquise de Lusserre; Julia de Gonzague,105 mais les Françaises sont plus éminentes, plus humbles et moins hautaines. Sont mentionnées aussi : Claude de Beaune, Pierrotte Bouchyn de Beaune pour la Bourgogne; quant à la Normandie, elle est particulièrement riche en femmes honnêtes.106

Les femmes pourraient bien se révolter contre les hommes et triompher en Europe comme jadis les Amazones en Asie. Le chapitre se termine par une anecdote : une biche poursuivie par


104 Billon, f. 76 v°. Les soeurs de Brézé sont les filles de Diane de Poitiers, maîtresse d'Henri II pendant tout son règne. L'amirale de Châtillon est l'épouse de Gaspard II de Coligny, future chef des Protestants et victim principale de la St. Barthélemy. La maréchale de St. André est l'épouse du favori d'Henri II; maréchal très jeune, il sera tué en 1562. Madame de Théligny, fille du Grand Fauconnier de France, était une dame de l'entourage de Catherine de Médicis (voir E. Picot, Les Français italianisants au XVIe siècle, Paris, 1906-7, vol. II, p. 9, note 2). Une des soeurs Pienne, Jeanne de Halluie, promise clandestinement à François de Montmorency, fils du Connétable, s'est vue abandonee pour que Montmorency puisse épouser Diane de France en 1557. Voir page 57, note 98. Madame de Termes est l'épouse de l'ambassadeur de France à Rome en 1551.
105 Ibid., f. 77 v°. Le Maréchal de Strozzi est Piero, fils de Filippo Strozzi et de Clarisse de Medicis, cousin de la reine Catherine et riche exile florentin, chef militaire pour Henri II pendant les guerres d'Italie, mort devant Thionville en 1558. Julia Gonzague, napolitaine née en 1513, vivait encore en 1566 quand elle affranchit une esclave (voir E. Rodocanachi, La Femme italienne à l'époque de la Renaissance, Paris : Hachette, 1907, p. 223). Isabelle de Gonzague (1471-1526) est la duchesse d'Urbin décrite par Castiglione et soeur du marquis de Mantoue.
106 Ibid., f. 78 r°. Claude de Beaune est la femme ou la fille du médecin du roi, Louis de Bourges (voir Picot, Français italianisants, vol. II, p. 10, note 1).
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un loup, qui s'était réfugiée parmi les Gaulois au moment d'une bataille contre les Romains, est tuée, ce qui offense la déesse Diane. Il en résulte une sévère défaite : 25.000 morts et 8000 prisonniers. Depuis les loups continuent à se venger de la France : en 1430 on a compté 180 victimes dévorées par des loups. Il y en a beaucoup en France, surtout en Bourgogne et en Picardie. Voilà ce que Mars a fait pour une biche; que ne ferait-pas pour venger une femme ?107

 

Le deuxième chapitre intitulé Preuve Double de la Fidélité et Amour des Femmes envers les Marys,108 est un chapitre important qui traite du mariage, de l'Ideal et de la réalité. Les hommes pourchassent les femmes mais ils ne leur sont pas fidèles. Les femmes, par contre, vont jusqu'au sacrifice suprême, soit pour rendre leurs maris heureux, soit qu'ils puissent avoir des enfants. Les exemples abondent.

Or on accuse les femmes d'infidélité. Mais la femme


107 Joli exemple du mélange de légende, de mythologie ancienne et d'actualité, et de la transformation légendaire de faits reels. Voir Henri Busson, Le Rationalisme dans la littérature française de la Renaissance (1533-1601) (Paris : Vrin, 1957), pp. 338-343 sur l'évhémérisme en France. H. Busson mentionne particulièrement l'ouvrage de Natale Conti, paru en 1551, intitutlé Mythologiae sive explicationum fabularum libri X. In quibus omnia propè naturalis et moralis philosophiae dogmata contenta fuisse demonstrator.
108 Billon, f. 80 r°.
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étant l'égale de l'homme dans le mariage et leur foi étant réciproque, si donc l'homme brise cette foi, la femme a le droit (« non pourtant divin »)109 d'être infidèle. Pour prouver l'égalité dans le mariage Billon s'appuie sur St. Jérôme, St. Ambroise, St. Augustin et St. Paul : mari et femme ont les mêmes droits et les mêmes devoirs dans le mariage. Ce plaidoyer pour l'égalité dans le mariage est certainement une des pages les plus originales du livre, audacieuse même puisque Billon se rend compte qu'il donne plus de droits à la femme que la Sainte Écriture même!

Reprenant le thème de la chasteté, il affirme qu'il existe bien plus de femmes chastes que d'hommes chastes. Une femme ne devient mauvaise qu'avec un mauvais mari : que le mari ne la délaisse pas! La femme a besoin de l'union charnelle par instinct naturel. Elle n'est méchante envers son mari que si elle est négligée, et il y en a des mal-mariées! Ce sont les mauvais maris qui corrompent leurs femmes : ils abusent oralement et physiquement leurs femmes qui elles, se soumettent aux fornications, parfois par amour (sic), le plus souvent par tyrannie. Si seulement les femmes avaient le droit de faire des lois! « La coutume enuyeuse qui à interdit aux Dames de faire loix, est aucunement raisonnable ».110 Les hommes croient avoir autorité totale sur leurs femmes, mais la liberté est un présent que Dieu a donné à tous. La relation homme-Dieu est identique à la relation femme-Dieu. Enlever


109 Billon, f. 82 v°, ligne 20.
110 Billon, f. 85 r°, ligne 35.
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ce qu'on n'a même pas donné est une injustice, mais la coutume l'approuve. Il faut remplacer la coutume par la raison car la coutume transforme le vice en vertu dans l'esprit de l'homme ordinaire. Une série d'exemples de coutumes stupides illustre cette pensée.

Les hommes n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes si leurs femmes pèchent. Il faut penser avant d'agir : quand il s'agit de mariage, au lieu de regarder la bourse il faut viser un but chrétien. Le mariage idéal ne se fonde ni sur le parentage ni sur l'argent, ni sur le désir sexuel, mais se fait avec « lumière de Savoir »111 pour rendre les partis heureux et pour arriver à une « honneste conversation »112 basée sur la vertu et la science.

D'habitude les parents arrangent les mariages par intérêt financier ou intérêt de famille dans l'intention d'obtenir des faveurs. Or, ce qu'il faut, c'est « un coeur noble ».113 Ces mariages produisent des scandales, des meurtres et des procès; ainsi Dieu punit les parents coupables de cette faute. Le mauvais mariage mène à une « si melencolique Vie »114 que la femme en arrive à désirer la mort. Il vaut beaucoup mieux donner sa fille à « Homme qui est sans Argent, qu'à l'Argent qui est sans Homme »,115 leçon des Anciens négligée par les


111 Billon, f. 87 v°, ligne 33.
112 Billon, f. 87 v°, ligne 35.
113 Billon, f. 88 r°, ligne 20.
114 Billon, f. 80 v°, ligne 24.
115 Billon, f. 88 v°, ligne 35. Cette expression se trouve dans bien des éloges du marriage, par ex. Vivès, et Marconville.
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Chrétiens. Si le mariage ne va pas, on accuse toujours la femme, souvent à tort. Que les pères fassent donc attention avant de marier leur fille, qu'ils sachent distinguer la noblesse de la vraie noblesse. N'est vraiment noble que l'homme sage. Mais seuls comptent des détails superficiels; on veut de la noblesse coûte que coûte puisqu'on se dit :

« suis-je pas Gentilhomme comme le Roy ? Et si je n'ay grand Charroy, Si vois-je aussi bien a la Chace a mon plaisir : Je commande en mon Village, Je vois, Je viens, Je tracasse, Je frappe, Je huis, Je renie, et si ai cent Villains sous moy, voire deux cens, contraintz d'engresser le Château, et ne faut pas qu'ilz grondent : Assi les garday-je des Gendarmes. Puis je regarde, que a la Court, qui n'est Gentilhomme, et feust il le plus honneste du monde, est en cachete tenu, ainsi qu'un beau Mastin entre Levriers. Outre cela, il feroit beau voir ma Fille sans Touret de néz : et qui plus est, je veux que de peur hale, elle ayt son Tafetas par dessus, aussi bien qu'une grand'Dame ».116

Voilà comme agit le noble. Le marchand, lui, veut un officier de justice pour sa fille, car c'est plus sûr du point de vue financier qu'un marchand qui peut faire banqueroute. Il ignore l'opinion de sa femme et de sa fille. Les fonctionnaires s'enrichissent !

Les mauvais mariages sont ceux qui sont fondés sur des intérêts matériels au lieu de bases morales. Il faut blâmer les parents, et non pas l'institution.

 

Le TROISIEME BASTION SUR LA CLEMENCE ET LIBERALITE DES FEMMES117 est gardé par la Duchesse de Nevers, dame particulièrement généreuse, et la princesse de Rohan.118 Le premier


116 Billon, f. 91 v°, ligne 32.
117 Ibid., f. 95 r°.
118 Voir page 36, note 11.
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chapitre décrit des femmes d'une générosité telle qu'elles surpassent des hommes tels que le cardinal de Lorraine, récemment décédé, et Claude Urfé, contemporains exemplaires.119 Les reines Anne de Bretagne et Claude de France illustrent la générosité du siècle.120

Le chapitre II, intitulé : Description d'Avarice,121 traite le sujet « libéralité » par son contraire, l'avarice, et à force d'exemples et de citations de la Bible et des Anciens, montre que l'avarice est un vice, à savoir l'adoration d'une idole, l'argent.

S'il est vrai qu'il y a des hommes qui servent le prince par amour d'argent, plutôt que d'honneur, il ne faut pourtant pas nommer automatiquement les riches aux postes, mais savoir distinguer entre la richesse et le mérite.122 Être riche n'implique pas qu'on soit meilleur; pour cela il faut s'enrichir de vertus. D'autre part, être riche n'est pas un vice


119 Le cardinal Jean de Lorraine, grand mécène, est mort en 1550. Claude d'Urfé, grand-père d'Honoré d'Urfé, était ambassadeur au Concile de Bologne en 1547 et à Rome de 1548 à 1551, puis, comme Billon l'indique ici, gouverneur de Dauphin François.
120 Anne de Bretagne (1477-1514) a réuni la Bretagne à la couronne de France par son marriage avec Charles VIII (1491) et, devenue veuve, par son remarriage avec Louis XII en 1499. Mère de Renée de Ferrare (1510-1575) (voir page 36, note 12) et de Claude de France (1499-1524), première femme du roi François I, mère d'Henri II et de la duchesse de Berry (voir page 36, note 9).
121 Billon, f. 98 r°.
122 Ibid., ff. 99 et 100. Ces pages résument fort bien les aspirations de la classe éduquée que réalisera la Révolution Française.
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non plus; en faire trop de cas est un vice. Puisqu'il n'y a jamais eu autant d'argent, ni autant de pauvres,123 il y a donc bien des avares. Qu'on admire la libéralité et qu'on déteste « la pécune ». L'avarice mène à l'orgueil. Il y a des moments où les femmes sont oubliées!

La Description de l'Orgueil,124 vice détestable, est faite par des exemples tirés de la Bible et des Anciens qui décrivent le sort des orgueilleux. Où sont les grands d'antan et leurs oeuvres maintenant ? Les ruines actuelles sont encore impressionnantes mais on voit bien que Rome n'est plus et que la Gaule va dominer l'Europe « jusques en fin des Ciecles ».125 Dieu réduit le luxe à néant. Pourtant le Riche se voit partout le bienvenu, mais non pas le pauvre vertueux, sauf s'il est protégé par un vrai prince!126

Les femmes sont moins sujettes à l'orgueil et à l'avarice. Que ne doit l'homme « à la Clémence et liberalle douceur de la femme ? »127 La réponse manque d'originalité : il lui doit la vie, et tous les soins reçus en son enfance, malgré les


123 Billon, f. 99 v°. Allusion à l'afflux d'or et d'argent dù aux grandes découvertes.
124 Ibid., f. 101 r°.
125 Ibid., f. 103 r°, ligne 7. Allusion à l'antagonisme entre la Papauté et le roi de France. Voir les chapitres 2 et 6.
126 Ibid., f. 103 r°, ligne 30. Billon fait allusion ici à sa propre situation. A plusieurs reprises Billon se range dans la catégorie des pauvres ou humbles, mais vertueux.
127 Ibid., f. 103 v°, ligne 20.
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risques128 et les dangers : l'enfant se nourrit de la mère pendant neuf mois; les femmes doivent se priver de certaines choses, la mortalité est de 50%;129 la femme soigne et allaite le bébé et le garde de dangers. Les hommes, les médecins, se font payer pour leurs soins, tandis que les femmes sont charitables. Françoise de Lauthier à Paris et Charlotte et Claude de Villemar, ses filles, soignent les pauvres gratuitement. Jeanne d'Arc130 a obtenu du Roi l'anoblissement de tout enfant né de mère noble champenoise, remerciant ainsi les femmes d'avoir mis au monde ces valeureux défenseurs champenois. On essaie pourtant de leur faire payer des tailles.131 Bref, les femmes « transfigurent et font devenir les Hommes, de petites et lourdes Bestiolles, Hommes entiers ».132


128 Billon, ff. 103 v° - 105 r°. Cet éloge de la maternité est typique de la littérature pro- ou anti-féminine écrite par les hommes. Christine de Pizan se plaint déjà en 1404 de l'opinion masculine que les femmes « have not served ne serveth to the worlde but for to bere children and spynne » (Book I, ch. 27), Le Livre de la cité des dames, manuscript 1404, traduction anglaise de Bryan Ansley (London : Henry Pepwell, 1521). Je n'ai pas trouvé ce genre d'éloge dans son livre!
129 Ibid., f. 104 v°. Détail réaliste et instructif.
130 Ibid., f. 105 r°, ligne 36 : « la divine Pucelle Jane d'Orléans ». Voir page 53, note 81.
131 Les autorités champenoises ne semblent pas se fier aux legends avec autant de confiance que Billon!
132 Billon, f. 106 r°, ligne 10.
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Le QUATRIEME BASTION SUR LA DEVOTION ET PIETE DES FEMMES133 est sous la protection d'Anne de Ferrare, duchesse de Guise134 et la duchesse d'Aumale, née Claude de Brézé.135 Pour montrer que les femmes dépassent les hommes en piété, Billon se lance dans une énumération de femmes qui se sont distinguées par leur piété : celles qui, au temps des martyrs, ont enseveli les saints; celles qui ont pratiqué la charité; celle qui a inventé la Croix; celle qui savait distinguer le pain sacré du pain non-sacré, ce qui doit certainement confondre Calvin.136 Au contraire, pour attirer les hommes à la messe à Rome, on doit l'agrémenter de musique et de chants. Les pauvres femmes italiennes,137 elles, ne peuvent sortir pour aller à l'église qu'au Carême. La mention de contemporaines qui se distinguent par leur piété, telles qu'Helene Orsini138 à Rome qui a converti des Juifs, et Marguerite d'Autriche139 qui a financé l'Eglise française de St. Louis à Rome, amène une digression politique et des louanges à l'adresse des familles du connétable


133 Billon, f. 107 r°.
134 Voir page 36, note 12.
135 Voir page 61, note 104. Ayant épousé Claude d'Aumale, fils de Claude de Guise, elle est donc la belle-soeur d'Anne de Ferrare.
136 Billon, f. 109 r°, ligne 17 : « O Calve & seche Caboche de Geneze, qui entre celles qui pres du Lac levent la creste, est la plus inepte ». Voici la seule allusion faite à Calvin dans ce livre.
137 Allusion au fait que les femmes italiennes sont tenues enfermées. Nous en discuterons dans les chapitres 5 et 6.
138 Ibid., f. 109 v°.
139 Ibid., f. 109 v°. Voir page 57, note 96.
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de Montmorency140 et du cardinal de Tournon,141 ainsi que des réflexions sur les hôpitaux où les dames mettent leur piété en pratique par leurs actes de charité. Une comparaison entre les hôpitaux italiens où les malades sont soignés par des hommes et des hôpitaux français tenus par les religieuses tourne à l'avantage de ces derniers.142 Bien que les hôpitaux français soient gérés par les hommes parce qu'ils se croient plus capables, ce sont les femmes qui s'exposent aux dangers de ce dur travail. Les femmes sont si charitables qu'elles aiment jusqu'au mot : c'est ainsi que s'explique le choix de Michel de l'Hôpital143 comme chancelier de Marguerite de France.

Billon reprend alors son sujet, la piété exemplaire des femmes au début de l'ère chrétienne. Ce sont les femmes qui ont assisté le Christ au sépulcre, et le Christ s'est montré en premier lieu aux femmes. Jamais les femmes n'ont trahi le Christ; au contraire, elles Lui sont toujours restées fidèles. Jésus a sauvé une femme adultère et a honni ses accusateurs. Enfin, la Grâce de la Vierge se répand sur toutes les femmes.


140 Billon, f. 110 r°. Sur Anne de Montmorency, voir le chapitre 2.
141 Ibid., f. 110 r°. Le cardinal de Tournon, politician très catholique, réconcilie le Pape et Henri II après la guerre de Parme, en 1552. (Voir le chapitre 1). Archevêque de Lyon en 1551, il est regent du royaume avec Catherine de Médicis en 1553 et 1554 pendant les absences du roi au front.
142 Billon, ff. 110 v° et 111 r°. Voir le chapitre 9.
143 Ibid., f. 111 r°. Michel de l'Hôpital, chancelier de Marguerite, soeur du Roi, deviendra Chancelier de France en 1560 et tentera en vain d'éviter la guerre civile en cherchant à conciliar Protestants et Catholiques.
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Le chapitre II intitulé : Aucuns Cas mémorables sur la Dévotion et Piété,144 cite la dévotion de filles qui ont nourri au sein leur mère145 ou leur père pour leur sauver la vie, ou bien qui ont renoncé au mariage pour soigner leur père. Il y a même eu des bêtes femelles qui ont sauvé des humains. Que les vieillards expriment leur reconnaissance en corrigeant les médisances de leurs fils, et qu'au lieu de se servir du vieux proverbe « n'en déplaise aux Dames, le vin vaut mieux », ils se servent du proverbe de Salomon « lorsque la Femme s'absente, le Malade se lamente ».146 Grâce aux propriétés spéciales de son corps, la femme rend de grands services. Ainsi, en couvant entre leurs seins les oeufs des vers de soie, les femmes avancent l'industrie de la soie, gagne-pain de tant d'Italiens. Leur lait guérit les malades, et la chaleur de leur corps aide les vieillards à prolonger leur vie. Le roi David et le grand-père d'Henri II de Navarre ont su en profiter mais leur exemple ne convient pas à tous!

 

Pour terminer la première partie de ce livre sur la soi-disante infériorité de la femme, une assemblée des classes sociales a lieu dans le chapitre III intitulé : Assemblee d'Etatz147 pour délibérer sur les accusations des hommes


144 Billon, f. 113 r°.
145 Ibid., f. 113 v°. Cet exemple se trouve aussi chez Christine de Pizan, Cité des dames, Livre II, ch. 11.
146 Ibid., f. 115 v°.
147 Ibid., f. 116 v°.
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contre les femmes, à savoir si elles sont imparfaites de nature et inférieures. Le débat se porte sur la question suivante : est-ce parce qu'ils les croient imparfaites que les hommes ne veulent pas être femmes ou y a-t-il d'autres raisons ? L'Ignorant dira qu'il n'en sait rien. Le Laboureur répondra qu'il serait trop faible pour son métier. L'Artisan ne serait pas libre, et incapable d'aller et de venir comme il voudrait. Le Juriste veut être respecté et pouvoir s'enrichir. L'Homme d'Eglise veut pouvoir intriguer pour devenir Pape. Le Gentilhomme ne pourrait pas partir à la guerre. Le Prince ne pourrait pas devenir monarque. Le Savant ne serait pas instruit. Le Vertueux148 répond que les deux sexes se valent, mais qu'il ne veut pas changer parce qu'il a plu à Dieu de le créer homme. Si on demande aux femmes pourquoi elles aimeraient être hommes, elles diront que c'est « pour le désir naturel qu'elles ont de Voir et Sçavoir avoir, Veü que la faculté leur en a été ôtée dès leur naissance. »149 Les femmes doctes et vertueuses ne veulent pas changer de sexe car les hommes, esclaves de leur sensualité, se perdent. Seules les Adversaires des femmes soutiennent que les femmes sont par nature imparfaites et sottes. Tous les autres expliquent qu'ils ne veulent être femmes à cause du manque « de toute virile éducation. »150

De même que le bras gauche vaut le bras droit si on l'exerce, de même la femme vaut l'homme si elle est instruite.


148 Billon, f. 117 v°. Voici le sentiment de l'auteur qui se considère vertueux. Cf. page 67, note 126.
149 Ibid., f. 118 r°, ligne 4.
150 Ibid., f. 118 v°.
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La femme est l'égale de l'homme; formée de la côte de l'homme, elle est collatérale, semblable à lui et son âme est immortelle comme la sienne.

Les hommes doivent le respect à leurs parents, à leur père comme à leur mère, et la malédiction maternelle est tout aussi puissante. Qui dit du mal des femmes, dit du mal de sa mère. Les femmes ne supportent les moqueries constantes des hommes que grâce à leur courage et à leur douceur chrétienne. Jusques à quand abusera-t-on de la Patience des Dames ?

 

Dans le chapitre de transition : FUNDEMENT ET PREPARATION DE LA CONTREMYNE DE CE FORT INEXPUGNABLE,151 l'auteur, ayant prouvé l'égalité de la femme, va faire appel à la Plume pour montrer sa supériorité. La Plume est maîtresse suprême de toutes les sciences. François I doit sa renommée à son amour des sciences car ce sont les lettres qui rendent les grands célèbres. Les écrivains sont à jamais illustres, à commencer par Moïse et les Prophètes qui ont écrit la Bible à l'aide de la Plume. Mieux vaut porter plume que pistolet.152 La Plume jouit d'une indépendance complète et elle procure l'immortalité aux humains. Le grand seigneur de Langey,153


151 Billon, f. 121 v°.
152 Ibid., f. 123 r°. Le ressentiment du clerc envers le noble monte à la surface. Billon ne se contente pas d'égalité; porter plume vaut mieux. En d'autres mots, il s'agit de la pré-excellence du secrétaire.
153 Ibid., f. 123 v°. Guillaume du Bellay, diplomate de François I, protecteur de François Rabelais qui l'a accompagné en Italie comme médecin, Lieutenant-Gouverneur en Piémont en 1540.
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lieutenant en Piémont, de même que ses successeurs, le prince de Melphe154 et le chevalier de Brissac155 ont reconnu l'importance de la Plume, contrairement à la coutume des nobles français. Chez les Anciens, les guerriers respectaient la Plume, sachant que leurs grands faits ne survivraient que par elle. Les grands aiment la Plume qui les rend immortels, et les écrivains sont autant recherchés des grands à la quête de conquêtes que le Connétable de Montmorency l'est des princes pour son talent politique. La Plume, sinon du sexe, au moins du genre féminin (sic !) âme nourricière de tout secrétaire,156 va maintenant entreprendre la démonstration de la supériorité des femmes.

 

La Plume commence la deuxième partie du livre intitulée CONTREMYNE DE CE FORT, FAITE SUR LE PARLER EXPERT DE LA PLUME, POUR LA PREEXCELLENCE DE L'HONNEUR DE SON GENRE,157 en expliquant


154 Jean Caracciol, Prince de Melphe, au service du roi de France, est devenu Maréchal de France en 1544 et Lieutenant-Général en Piémont en 1545.
155 Charles de Cossé, comte de Brissac, grand capitaine, Maréchal de France et Gouverneur du Piémont en 1550 a secouru le duc de Parme en 1551.
156 Billon, f. 125 r°, ligne 18. Les pages 124 v° et 125 r° font un éloge en termes voiles du Secrétaire des Finances Beauregard (Jean Duthier, dit « le Receveur de Sens » ou « M. de Beauregard » chargé particulièrement des affaires de Rome, cf. Romier, Guerres de Religion, Tome I, p. 41), que Billon a souvent dû importuner pour Octave Farnèse, et du Secrétaire Claude de l'Aubespine envoyé en mission à Rome en août 1548 « pour que le pape Paul III réalise ses engagements quant à l'investiture de Parme » (Romier, p. 42).
157 Billon, f. 126 r°.
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que plutôt que de mourir pour les dames par amour,158 les hommes auraient dû les louer et les défendre contre leurs adversaires ce qu'ils n'ont pas fait exception faite de Postel,159 du jeune courtisan de Vineu,160 de Taillemont,161 et du « Concierge bien avysé du Palais des Dames »162 et encore, défendre les femmes n'était pas leur but unique mais une


158 Remarquons ici le dédain du néo-platonisme. L'amour ne fait pas partie du sujet de Billon; il se tient à distance des jeux littéraires tells que la Querelle des Amyes. Voir à ce sujet É.V. Telle, Querelle des Femmes, Chapitre V, et M.A. Screech, « An Interpretation of the ‹ Querelle des Amyes › », Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance, XXI (1959), pp. 103-130.
159 Guillaume Postel, Les très merveilleuses Victoires des femmes du Nouveau Monde et comment elles doivent à tout le monde par raison commander et même à ceulx qui auront la Monarchie du Monde Vieil (Paris : Jehan Ruelle, 1553), réimprimé la même année. Billon a dû mal comprendre ce livre car Postel croyait la femme dominée par les sens et inférieure à l'homme. Cf. William J. Bouwsma, Concordia Mundi : The career and thought of Guillaume Postel (1510-1581) (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1957). M.A. Screech, dans son article, « The Illustion of Postel's feminism », Journal of the Warburg and Courtauld Institutes, XVI (1953), pp. 162-170, montre que ce livre est en réalité un livre allégorique sur la religion, et que Billon n'y a compris goutte.
160 Jérôme de la Rovère, sieur de Vineu, envoyé extraordinaire d'Henri II à Rome, puis évêque de Toulon et archevêque de Turin, élève de Jean Morel, serviteur de Marguerite de France et ami de du Bellay, auteur de Ad Commendationem sexus muliebris oratio (Ticini : Joannes Maria Simoneta, 1540).
161 Claude Taillemont, Discours des champs faez à l'honneur et exaltation de l'amour et des dames (Lyon : Michel du Bois, 1553). Ce livre, sous forme de dialogue, traite d'amour et reflète l'influence de l'interprétation ficinienne de Platon, selon J. Festugière, La Philosophie de l'amour de Marsile Ficin et son influence sur la littérature française (Paris : Vrin, 1941), p. 87.
162 Jean du Pré, Le Palais des nobles dames, auquel a treze parcelles ou chambres principals, en chacune desouelles sont déclarées plusieurs histoires tant grecques, hébraïcques, latines, que françoises, ensemble fictions et couleurs poetiques concernant les vertus et louanges des dames (s.l. 1534).
 Voir É.V. Telle, Querelle des Femmes, p. 44.
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préoccupation secondaire. La Plume, « Lumière et Mere des Secretaires »163 va aider Billon dans sa lutte et renchérir sur ce qui précède. Elle prouvera la supériorité de la femme, non pas suivant les raisonnements des sophistes, mais en citant les bons auteurs et la Bible.164 Pourtant la Plume se hâte d'adoucir cette entrée en matière vigoureuse en priant les dames de ne pas se révolter mais au contraire, de se surpasser encore en obéissance, humilité et charité.165

 

Le deuxième chapitre intitulé : De la préexcellence des Femmes par l'ordre de la Création du Monde, et matiere d'icelle,166 répète le point du début du livre : il n'y a pas de différence en essence entre l'âme de la femme et celle de l'homme. Mais la femme a obtenu des grâces spéciales de Dieu. Dieu ayant commencé sa Création par les Anges et l'ayant terminée par la femme, la création de la femme a été le point


163 Billon, f. 127 r°, ligne 17.
164 Ibid., f. 127 v°. Billon connaît la vraie méthode scientifique ! Il imite de très près dans toute la Contremyne le livre d'Henri Corneille Agrippa de Nettesheim, De Nobilitate et praeccellentia foeminei sexus, écrit en 1509, publié en 1529, traduit en français en 1530. Voir É.V. Telle, Querelle des Femmes, p. 45 et suiv.
165 Cette recommendation, connue au 20e siècle aux États-Unis sous le nom de « go slow method », montre que l'auteur tient à rappeler au lecteur, et en particulier à la lectrice, qu'il s'agit ici d'une declamation (voir la première page du Prologue, f.c. r°) qu'il ne faut pas interpreter littéralement. Même Christine de Pizan s'est effrayée de son hardiesse, et termine La Cité des dames par un conseil identique : « ... have ye not in despite ye ladyes that ben maryed to be so subjects to your housbandes ... So be ye humble and pacyente » (Christine de Pizan, op. cit., Livre III, ch. 19, dernières lignes).
166 Billon, f. 128 r°.
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culminant de l'oeuvre de Dieu. Le Monde est un cercle parfait, et la femme ressemble donc aux anges. La femme n'a pas été faite de matière inanimée, mais est « une merveilleuse Quinte Essence »167 tirée de l'homme.

 

Le chapitre III : De la préexcellence de la Femme, par le regard du Lieu de sa Création,168 conclut du fait que la femme a été créée au Paradis qu'elle a des qualités spéciales. Ainsi elle est exempte de certaines maladies; elle sait guérir certaines maladies (sans faire concurrence aux rois thaumaturges pourtant!). La femme flotte, l'homme coule dans l'eau. Le lieu de naissance est important selon les lois civiles et canoniques; il en est de même du lieu de provenance des choses.

 

Le quatrième chapitre : De la préexcellence des Femmes, à raison du Nom de la première créée et quel regard on doit avoir aux noms de personnes,169 traite de la signification des noms et de leur importance. Le nom Eve veut dire Vie; Adam veut dire Terre. La vie étant supérieure à la terre, la femme


167 Billon, f. 130 r°, ligne 3.
168 Ibid., f. 130 r°.
169 Ibid., f. 131 v°.
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est supérieure aussi.170 Les noms sont d'inspiration divine et ne doivent pas être traduits. Les noms et les anagrammes ont une signification, et notre auteur se lance dans une explication des noms du juriste Accursius, de Sara, Catherine de Médicis,171 Marguerite de Valois, M. de Termes, le Duc de Guise, le cardinal de Lorraine, François I, Henri II et finalement de la Vierge, ce qui doit « clorre le bec »172 à ceux qui accusent l'auteur de flatterie, simplement parce qu'ils ne croient pas à l'interprétation d'anagrammes. Il donne son explication des noms de Miriam et de Marie, discute le mot Dieu, toujours quatre lettres sauf chez les Italiens, ce qui amène quelques attaques plus ou moins claires contre les


170 Toutes les idées présentées jusqu'ici se trouvent dans les quinze premières pages du traité d'Agrippa, pp. 37-53 dans la traduction Gueudeville, Sur la Noblesse et excellence du sexe féminin, de sa prééminence sur l'autre sexe, et du sacrament de marriage ... (Leiden : Theodore Haak, 1726), tome I. Le développement qui va suivre est de l'invention de Billon. Il s'oppose à Joachim Du Bellay qui avait recommandé dans sa Deffence et illustration de la langue françoyse (Paris : Arnould l'Angelier, 1549), d'accommoder « telz noms propres, de quelque Langue que ce soit, à l'usaige de ton vulgaire ... » (éd. Henri Chamard, Paris : Marcel Didier, 1961, p. 141).
 Remarquons que le prénom du libraire Dallier s'écrit en effet Ian et non pas Jehan (page de titre), selon la recommendation faite ici par Billon.
171 Estienne Tabourot, dans son livre Les Bigarrures et touches du seigneur des Accords (Rouen : David Geuffroy, 1616), première édition 1584, consacre tout un chapitre (IX) aux anagrammes. Il donne les mêmes interpretations que Billon sauf dans le cas de Catherine : « L'autheur du Bastion des Dames, que l'on dit avoir eu grande recompense de son livre, n'en a pas approché, avec son commentaire, à cent lieuës pres, quand il dit ainsi grossierement, et avec peu de sel, Catherine de Medicis, D'amy se dict riche nee » (f. 75 v°). Tabouret ne cite pas ses emprunts à Billon.
172 Billon, f. 136 r°, ligne 5.
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Italiens. Billon base sa croyance à la signification des noms sur St. Paul et l'explication du nom : Jésus Christ.173

Parfois ce n'est pas l'anagramme mais le sens du mot qui a une signification cachée. Parfois c'est le sens contraire qu'il faut interpréter comme dans les songes. Il y a des secrets, mais « l'homme de vif entendement »174 sait les pénétrer. Le chapitre se termine par une allusion à une dame aimée dont l'anagramme signifie : L'Idée de Vertu.

 

Le chapitre V : De la préexcellence de la Femme par sa Beauté formelle et autres sigularitez qui en dépendent,175 retrouve Agrippa et présente une description de la beauté physique des femmes;176 toutes les parties du visage et du corps sont décrites en détail à force d'exemples de dames contemporaines. La femme est ce qu'il y a de plus merveilleux dans toute la création. On aime ce qui est beau; même les Chartreux révèrent la femme;177 les Esprits aiment les femmes;


173 Ces explications proviennent des cabalistes chrétiens. Voir F. Secret, Les Kabbalistes chrériens de la Renaissance (Paris : Dunod, 1964), ch. 3 et 5.
174 Billon, f. 140 r°, ligne 25.
175 Ibid., f. 140 v°.
176 Ce développement se retrouve dans Agrippa von Nettesheim, Noblesse, p. 55, mais Billon comme il le fait partout dans son livre, y ajoute des exemples contemporains. Ce jeu littéraire s'est perfectionné dans le genre des blasons dont les plus connus sont les Blasons anatomiques du corps féminin ensemble les contre-blasons (Paris : Charles L'Angelier, 1550) [selon Du Verdier, la première édition date de Lyon, 1536], auxquels avaient participé Clément Marot et Maurice Scève.
177 Ce passage attaque sans doute Rabelais. Voir le chapitre 9, p. 220, note 45.
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les Dieux classiques les aimaient; la Bible loue leur beauté et leur courage. Enfin, la Vierge est de Beauté divine.

 

La femme aime sincèrement, est-il dit dans le chapitre VI : De la préexcellence de la Femme sur l'Amour non faint dont sa Beauté est environnée.178 La Femme a quelque chose de divin dû à la vertu d'amour, qui est un reflet de l'amour divin. L'amour purifie. La femme est plus amoureuse, plus sincère, plus ferme dans son amour d'où il résulte que la femme haït plus fortement quand un homme la trompe, ce qui ne veut pas dire qu'elle soit variable. Ce sont les hommes qui poussent les femmes à la haine, et cette haine est une sorte de justice. C'est parce qu'elles aiment la fidélité qu'elles aiment tant les petits chiens.

Un anecdote illustre la différence entre l'amour d'une femme et celui d'un homme : un couple d'amoureux est séparé; la femme meurt d'amour, l'homme se console en se mariant avec une autre. D'autres exemples montrent que certaines femmes sont mortes de joie à l'annonce d'une bonne nouvelle concernant leur bien-aimé, ou bien mortes de chagrin dans le cas contraire. Sans les femmes il n'aurait pas d'amitié dans le monde.

 

La femme possède des qualités spéciales qui sont décrites dans le chapitre VII : Aucunes dignitez de Nature données à la Femme, et non a l'Homme.179 Ella a la chevelure longue et


178 Billon, f. 145 r°.
179 Ibid., f. 148 v°.
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épaisse; elle ne devient ni chauve, ni barbue. Son visage est plus beau, la barbe étant quelque chose de bestial. La femme est propre. Quand elle tombe, ce n'est jamais le nez par terre, mais les yeux levés au ciel. Elle vit plus longtemps. Les hommes ressemblent souvent à leurs mères, et si le père est mauvais mais la mère est bonne, le fils sera bon. Les mères aiment plus leurs enfants que les pères. Le lait maternel a des propriétés remarquables : il nourrit et guérit. Toutes les femmes devraient nourrir au sein leurs enfants. La femme enceinte peut tout manger et digérer; il ne faut rien lui refuser. Il est faux de croire Averroes et ses adeptes qui disent que la femme peut se nourrir de poisons, et qu'elle est donc dangereuse. Il n'y a jusqu'à l'urine de la femme qui n'ait des propriétés spéciales!

 

Le chapitre VIII se lance dans une discussion sur les arguments anti-féminins les plus courants tirés de la Bible, et s'intitule : De la préexcellence de la Femme par le Regard de la Benediction de par elle donnée à l'Homme. Et comment elle est aussi Ymage de Dieu.180 On trouve des louanges de la femme dans l'Ancien Testament (en particulier dans Salomon) et dans St. Paul. Mais ce sont les vieilles critiques que Billon va attaquer.

C'est Adam qui a péché, Eve n'en a été que l'occasion. Le Christ est homme parce que l'homme est le plus coupable. Et le fait que le prêtre représente le Christ explique la


180 Billon, f. 152 v°.
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défense de la prêtrise faite aux femmes. Dire que la femme n'est pas faite à l'image de Dieu, signifie qu'elle ne ressemble pas corporellement à Jésus. Dans la phrase de St. Paul :181 « l'homme est l'ymage et Gloire de Dieu, et la Femme, la Gloire de l'Homme »,182 l'expression image de Dieu s'explique de trois manières :

  1. l'homme aime Dieu par l'Intellect, commun à tous;
  2. l'homme aime Dieu dans ses actes et ses gestes, quoiqu'imparfaitement, par Grâce : ces hommes-ci sont les Justes;
  3. l'homme aime Dieu parfaitement par similitude de Gloire : ceux-là sont les Bienheureux.

Il y a une triple distinction d'image de Dieu en l'homme;183 une que l'on trouve chez tous, une chez les Justes, et une chez les Bienheureux seulement. Dieu a créé l'homme, c'est-à-dire l'être humain, à son image et l'a créé mâle et femelle. La femme est la gloire de l'homme veut dire que l'homme doit avoir de la considération pour le fait que la femme a été produite de son corps qui n'est que terre. La femme est donc autant image de Dieu que l'homme. Cette interprétation ne veut pas contredire la Saincte Ecriture et est soumise à la correction de l'Eglise Gallicane.

 

Les femmes ont plus d'aptitude aux sciences et si elles sont moins capables aujourd'hui que dans le passé, c'est le manque d'éducation et les coutumes qui en sont cause selon le


181 I Cor. 11 :7.
182 Billon, f. 153 r°.
183 Ibid., f. 154 v°.
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chapitre IX intitulé : De la préexcellence des Femmes en Acquisition plus naturelle qu'acquise des Sciences : Et comment elles ont été appelées au Conseil des Anciens.184

Billon donne une longue énumération de femmes savantes, astrologues, magiciennes et prophétesses (bien meilleures que Nostradamus),185 musiciennes et peintres au moyen d'exemples pris chez les Anciens, dans la Bible, dans les légendes, l'histoire ancienne et moderne, et le monde contemporain. Il y a eu des lois chez les Romains qui interdisaient les travaux de ménage aux femmes et qui instituaient l'égalité dans le mariage :186 La femme égalait son mari en rang et en pouvoir. Qu'elle le mérite se voit par les accomplissements de Françoise de Foix187 et Louise de Savoie.188 Autrefois les lois civiles et religieuses protégeaient les femmes contre les mauvais traitements de leurs maris; mais aujourd'hui ces lois sont ignorées.


184 Billon, f. 155 r°.
185 Ibid., f. 157 v°. Michel de Nostredame, surnommé Nostradamus (1503-1566) est l'auteur d'almanachs de 1550 à 1567, et du livre de prophéties des Centuries (Lyon, 1555), qui a eu un très grand succès et qui a fait de Nostradamus l'astrologue de la reine Catherine. Billon ne semble pas partager son admiration.
186 Ibid., f. 160 r°.
187 Ibid., f. 161 r°, ligne 3. Françoise de Foix, Comtesse de Tende, pourrait être l'épouse de Claude de Savoie, comte de Tende, fils du Grand Bâtard de Savoie, qui commandait une armée en Piémont en 1542 (voir Bourrilly, Langey, p. 348).
188 Ibid., f. 161 v°, ligne 16. Louise de Savoie, mère de François I et Marguerite de Navarre, était Régente du Royaume pendant la captivité du roi en Espagne en 1525.
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Le chapitre X intitulé : De la Préexcellence de la Femme, par la saine Exposition d'aucunes Authoritez de l'Ecriture, et comment les Dames ont jadis jugé sur Régions etranges,189 donne de nouvelles interprétations de textes bibliques dont on se sert souvent pour justifier la subordination de la femme.

La malédiction d'Eve190 a été effacée par la Vierge, qui a affranchi toutes les femmes. Le passage de St. Paul « les femmes doivent se taire aux églises » signifie que les hommes sont préférés dans l'administration ecclésiastique. Aucun laïc, ni homme ni femme, ne peut prêcher. Il y a eu quelques exemples de femmes prêcheurs d'ailleurs. Mais si les femmes prêchaient, les hommes s'échaufferaient trop. Quant à la phrase de St. Pierre : que les femmes sont sujettes aux maris,191 elle veut dire en réalité que c'est un devoir réciproque. On peut l'interpréter aussi en disant que l'homme représente l'âme ou l'esprit, et la femme la chair, et qu'il faut un accord entre l'esprit et la chair. Une autre explication se base sur le précepte qu'il faut aimer son prochain comme soi-même et que le mari doit instruire sa femme, si elle est ignorante, or vice-versa. Les fous doivent obéir aux sages. Les femmes ne sont sujettes qu'aux fous car les maris vertueux considèrent leurs femmes leurs égales. Seuls le vice et la


189 Billon, f. 162 v°.
190 Genesis 3:16. Billon, f. 162 v°.
191 I Cor. 14:34. Billon, f. 163 r°.
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vertu doivent marquer les différences entre les humains.192 La femme noble est aussi vertueuse et parfaite de nature que l'homme noble.193 Si la femme recevait la même éducation que l'homme, l'on ne médirait pas ainsi, et il y aurait moins de vice. Car les femmes souffrent le vice moins aisément que les hommes. Dans la société les gens de bien sont mal reconnus et les vauriens très bien placés : il n'en serait pas ainsi si les femmes étaient instruites. Heureux le père qui fait étudier ses enfants : la science aide à rendre vertueux, et apprend à distinguer entre la raison et la coutume.194 Plus il y aura de gens instruits, plus il y aura de vertu. Platon voulait que les femmes soient instruites. Elles l'étaient autrefois et elles occupaient les mêmes postes d'état qu'on leur défend maintenant. Autrefois, les femmes des Celtes, c'est-à-dire les Françaises, servaient de juges dans les querelles entre les Carthagéniens et les Celtes, grâce à quoi la Française a toujours eu plus de liberté que les autres femmes.195

La femme a perdu sa position d'autrefois à cause de la méchante éloquence des légistes, de leurs lois, de la coutume, et du manque d'éducation des femmes. Les Saints Pères et les Patriarches instruisaient leurs filles. Il y a égalité intellectuelle mais en négligeant son éducation, on suffoque la femme.


192 I Petr. 3:1. Billon, f. 163 v°.
193 Billon, f. 165 v°.
194 Ibid., f. 167 r°.
195 Ibid., f. 168 r°.
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Le chapitre XI intitulé : De la préexcellence de la Femme par le regard du Ciel, des Eaux et des Anymaux,196 est une énumération de faits qui doivent prouver la supériorité de mots féminins et de bêtes femelles. Ainsi la lune qui influence les humains plus que le soleil, est du genre féminin. L'oiseau rare, le phénix, est femelle; le serpent, le basilic est mâle.197 C'est le coq qui se trouve sur tous les cochers, mais la poule se rend si utile par les oeufs qu'elle pond ! La femelle chez les bêtes vaut le mâle, comme on voit chez les chiens et les chevaux; en fait les juments de Hongrie sont supérieures à toutes autres bêtes. La truie est plus noble que le porc; la mule plus que le mulet. Jésus est entre à Jérusalem sur une ânesse. La grenouille vaut plus que le crapaud, qui est enfle de venin. Quant aux fleuves, la Seine, la Saône, et la Loire sont supérieures au Rhône, au Danube, au Rhin et en particulier au Tibre qui engloutit au moins 100 hommes par un an juste à Rome.198

 

Le chapitre XII intitulé : De la Préexcellence du Sexe femenin par le regard de sa Douceur et Innocence. et comment tous les Maux ne procedent que des Hommes,199 explique que la femme est douce, qu'elle aime la paix, et que son intervention a, à maintes reprises, sauvé la vie aux gens, comme le montre l'exemple de Diane de Poitiers, et plusieurs exemples bibliques.


196 Billon, f. 169 r°.
197 Voir Agrippa von Nettesheim, Noblesse, p. 109.
198 Billon, f. 172 r°.
199 Ibid., f. 172 v°.
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Tous les maux proviennent des hommes,200 comme le prouve une série d'exemples tirés de la Bible (à commencer par le péché originel), de l'Antiquité, et enfin de l'histoire récente ou contemporaine. Les Italiens sont particulièrement à blâmer. Malheur aux hommes :201 d'eux seuls procède tout mal. Qu'ils s'améliorent donc, et en particulier dans le domaine de la justice. Il y a trop de juges malhonnêtes, et trop d'influence des riches. S'il y a de bons juges, et Billon en mentionne,202 il y en a trop de mauvais. Puissent les princes nommer les juges selon leur mérite et punir les mauvais! Après une anecdote d'un mauvais juge puni, il y a un plaidoyer de la plume pour des juges justes afin que le respect envers la Justice soit rétablie. L'homme commun, au lieu de murmurer, devrait se corriger lui-même car « les vices particuliers causent le mal général ».203 Parfois les mauvais chefs sont une forme de punition de Dieu.204 Mais les juges faux, à défaut de vertu, finiront mal. Désespérés, les hommes finissent parfois par leur faire justice de leur propre main, et Dieu fera pire encore.

Mais la femme, innocence personnifiée, sera autrement récompensée. Ainsi se termine la déclamation sur la supériorité de la femme, imitation française du traité d'Agrippa von Nettesheim, émaillée d'allusions contemporaines et remarques personnelles.


200 Billon, f. 174 r°.
201 Ibid., f. 177 v°.
202 Ibid., f. 178 v°.
203 Ibid., f. 181 r°.
204 Voir le développement de cette idée dans la tragédie de Robert Garnier, Les Juifves (Paris : Mamert Patisson, 1583).
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La troisième partie du livre change le sujet après une courte transition. Le chapitre XIII intitulé : Les Nations de l'Europe la ou les Femmes sont tenues plus Subiettes, les Hommes en sont aussi plus subjetz : et de la divine Grandeur des Gaulles sus toutes Nations205 commence par affirmer que les femmes sont mieux traitées en France qu'ailleurs et que la France est favorisée par Dieu.

Les femmes sont maltraitées en Allemagne où elles sont employées aux gros travaux. Le fait que les prêtres y sont mariés ne prouve rien : au contraire, la continence est une condition nécessaire pour la prêtrise. L'Italie a été contrainte de se soumettre à autrui pour se défendre contre ses voisins; les femmes honnêtes y sont enfermées dans les maisons, tandis que les impudiques y ont toute liberté. Que la France ne change pas ses façons, et que les Françaises soient moins accueillantes envers les étrangers mais qu'elles leur conseillent de mieux traiter leurs femmes. Qu'elles aident leurs soeurs italiennes que l'on cache aux étrangers pour que les Français n'y soient plus traités comme des monstres soupçonnés de mauvaises intentions.

Brusquement la Plume annonce alors une digression : « Je seray Dames s'il vous plaist excusée, si en taisant un peu la Suytte de mes propos en votre louenge, j'entame cy dessouz un cas de nul Homme encores touché, et du tout contraire a l'opinion commune des François,206 que dy-je François ? Je veux désormais


205 Billon, f. 183 r°.
206 Italiques de moi. Billon va être original. Affirmation répétée à la page 188 r°, ligne 36.
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tousjours dire Gaulloys si je puis ...  »207 Au lieu de traduire les livres étrangers,208 les Gaulois d'aujourd'hui devraient célébrer leurs propres exploits. Car ils ne sont descendus ni des Troyens, ni des Allemands, contrairement à la « coutumiere persuasion ».209 La « Race des Vallureux Capetz, qui fut la tierce et seulle legitime des Roys de France, et qui dure encores maintenant ...  »210 est la seule race authentique, choisie par divin vouloir et instrument élu du Ciel. 1600 ans séparent la destruction de Troie et l'avènement de Pharamond, ce qui est trop long pour qu'on puisse croire à cette descendance. L'oppression des Allemands n'a duré que 550 ans et a vu deux lignées : celle de Pharamond, celle du roi Pépin, fils de Charles Martel, toutes deux éteintes et remplacées par celle du Comte de Paris, Hugues Capet, vrai Gaulois.

Bien avant Hugues Capet, une tentative semblable avait été faite par Ganelon, « grand comte Gaulloys »211 qui, lui aussi, avait voulu chasser les Allemands de France. Hugues Capet et


207 Billon, f. 185 r°, ligne 2.
208 Réaction contre les excès humanists, conformément aux conseils de la Pléiade dans La Deffence et illustration de la langue françoyse (Paris : Arnoul l'Angelier, 1549).
209 Billon, f. 185 r°, ligne 27. Contrairement aux deux premières parties du livre, Billon va écrire du nouveau. Les idées de notre auteur sur l'origine des Français seront discutées dans le chapitre 6. Il est important de remarquer que l'auteur ne pretend jamais être original dans les parties précédentes.
210 Ibid., f. 185 r°, ligne 36.
211 Ibid., f. 186 v°, ligne 31.
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le comte de Ganelon avaient le même but, mais l'un a réussi, et l'autre a échoué. A cause de son échec, Ganelon s'est vu injustement accusé de trahison par un chroniqueur de Charlemagne, mensonge que Gaguin212 a répété, comme il a aussi appelé Capet « usurpateur ». On n'a pas osé écrire la vérité à l'époque de Charlemagne. Le but de Ganelon était de faire régner des princes Gaulois.213 Il était de vieille souche gauloise; en fait son nom signifie Gaulois. Qu'on examine de près l'histoire de Turpin, archevêque de Reims et ami de Charlemagne : elle est remplie de fables et de mensonges. Où est le motif de l'acte de trahison ? Eginhart214 n'en souffle mot, par crainte de Charlemagne. On n'a pas voulu dévoiler le dessein de Ganelon, exprès, pour en faire un traître. Son but était de régner à la place de l'étranger Charlemagne. Les deux rois sarrasins seraient devenus chrétiens après la capture de Charlemagne. Même sans conversion, l'alliance avec les infidèles


212 Billon, f. 187 r°, ligne 31. Robert Gaguin (ca. 1425-1502), humaniste, professeur, diplomate et chroniqueur, auteur du Compendium supra Francorum gestis a Pharamundo (1495), des Annales rerum Gallicarum et des Chroniques et histoires faites par Turpin.
213 Ibid., f. 188 r°. Etymologie fantaisiste de Billon pour qui la signification des noms est d'importance primordial selon son exposé du chapitre IV de la Contremyne, cf. page 78.
214 Ibid., f. 189 v°. Eginhard (ca. 771-844), conseiller de Charlemagne, auteur de Vita et gesta Caroli Magni, et des Annales regum Francorum (741-829).
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n'est pas honteuse. Ainsi Louis Sforza, duc de Milan, s'était allié aux Turcs contre le roi Louis XII.215 De même, le roi François I avait conclu une alliance avec le sultan Soliman, alliance dont l'empereur Charles-Quint s'est plaint au pape Paul III en 1542, mais que le roi a justifiée en montrant que non seulement la religion n'en souffre pas, mais qu'elle en profite puisqu'elle est ainsi protégée contre les attaques des infidèles.216 Souvent aussi on a le droit de s'allier à des étrangers pour vaincre ses ennemis personnels,217 comme c'était le cas de Ganelon. Néanmoins ce n'est pas lui qui a causé la déroute de l'armée de Charlemagne. L'armée était affaiblie par les excès de débauche et de vin, et incapable de


215 Billon, f. 190 v°. Allusion aux guerres d'Italie entreprises par Louis XII pour conquérir le Milanais. Ludovic (le More) Sforza a été fait prisonnier en 1500.
216 Billon, f. 190 v°. Billon ne fait porteparole de la propaganda française. Charles-Quint avait déjà accuse François I oralement devant le Pape, et François I s'était défendu au moyen de lettres rédigées par Guillaume du Bellay en 1536 et 1537, et publiées sous le titre Exemplaria literarum quibus et Christianissimus Gallorum rex Franciscus ab adversariorum maledictis defenditure, et controversarium causae, ex quibus bella hodie inter ipsum Carolum quintum Imperatorem emerserunt explicantur; unde ab utro potius stet just aequumque, lector prudens perfacile deprehendet. Parisiis, ex. Officina Rob. Stephanui MDXXXVII. En 1541 l'Armada impériale avait été défaite par les deux flottes turque et française, et avait perdu le contrôle de la Méditerranée, d'où les accusations de Charles-Quint.
 Un incident venait de ranimer la dispute. En été 1551, les Turcs avaient bloqué Tripoli, et l'intervention des Français en leur faveur forçant la capitulation de la ville, avait fait scandale en Europe. Une défense de l'alliance franco-turque n'était pas superflue.
217 Ibid., f. 191 r°. Cette remarque a dû plaire aux Farnèse (à qui Billon servait de secrétaire) qui avaient fait appel à la protection du roi de France contre l'Empereur et le Pape.
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résister aux harcèlements des Basques. Ganelon n'a jamais voulu massacrer les Français; il a simplement voulu s'emparer de Charlemagne, le surprendre au défilé, mais il en a été empêché par Roland et Olivier. Le projet de Ganelon a donc échoué; on a gardé le silence pour qu'on ne puisse l'imiter. Ganelon a servi d'instrument de Dieu et a inspiré la réussite de Capet.

L'action de Ganelon avait plusieurs raisons, et en premier lieu l'oppression du pays par Pharamond et ses successeurs jusqu'à Clovis, à qui les fleurs de lys furent envoyées du ciel218 pour les armoiries non pas au roi, mais du pays. En second lieu la cruauté des rois mérovingiens les a fait haïr du peuple français qui a souffert tant de calamités. Ensuite l'usurpation des Carolingiens qui par conspiration avec le Pape Zacharie ont enfermé le roi et son frère au cloître. Enfin, Renaud de Montauban, parent de Charlemagne, après avoir essayé de tuer Ganelon, a fait le siège de Poitiers, aidé par Charlemagne, pour chasser le comte Ganelon de ses terres. Finalement les étrangers étaient favorisés par rapport aux Français dans les postes importants. Les premiers Pairs de France étaient tous étrangers. Les conseillers de Charlemagne étaient surtout allemands.

Ces cinq raisons justifient l'action de Ganelon, quoiqu'il eût mal choisi son moment. Car Charlemagne a fait du bien à la France, tout en favorisant l'Allemagne. Il a facilité les prétentions à l'Empire de rois français plus légitimes.


218 Billon, f. 193 r°.
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Louis XII serait devenu empereur s'il n'avait été contrarié par Jules II.219

Ganelon a inspiré Hugues Capet qui a réussi et qui est devenu l'ancêtre de la lignée régnante. Ganelon s'est tenu à la règle de César : on ne doit violer l'ordre de l'Etat que pour régner. Le coup d'état d'Hugues Capet a réalisé l'intention de Ganelon et a donné à la France une lignée royale française.

On reproche à Ganelon d'avoir en tant que vassal trahi son seigneur. Capet aussi a rompu sa foi et son hommage sans qu'on l'ait accusé de trahison. Si Ganelon est traître, Capet l'est autant; la légitime lignée royale serait alors issue d'un traître, ce qui serait lèse-majesté. Dieu avait fait savoir par ses saints que la postérité de Capet serait sur le trône à jamais. La foi et l'hommage prêtés à un usurpateur sont sans valeur.220

Par mystère divin les enfants de Charlemagne ont été déshérités et chassés à bon droit. Par mystère divin aussi, les occupants étrangers, Romains, Allemands et Anglais, ont tous été expulsés, ces derniers par l'entremise des rois Philippe et Louis,221 et puis de Jeanne d'Arc222 qui a eu le même sort que Ganelon. Dieu avait prédestiné l'héritage


219 Billon, f. 195 v°. Voir page 91, note 215.
220 Ibid., f. 198 r°.
221 Ibid., f. 199 r°. Il s'agit de Philippe-Auguste (1180-1223) et de son fils Louis VIII (1223-1226), vainqueurs à Bouvines en 1214 de la coalition formée par Jean-sans-Peur d'Angleterre, l'Empereur Othon IV, et la féodalité des Flandres.
222 Idem. Jeanne d'Arc (1412-1431) a délivré Orléans en 1429.
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gaulois aux descendants de Gomer qui a reçu l'Europe, après le Déluge. Les Gaulois sont comparables au peuple d'Israël : peuple favori et piliers de la religion.

La suprématie de la Gaule se comprend si on connaît l'origine et la signification du mot roi. Après avoir créé le monde matériel, Dieu a complété son oeuvre par son don de la « Raison generalle et politique »,223 dans le but de faire régner l'ordre et en particulier la justice parmi les hommes. D'abord Dieu a servi de juge lui-même, faisant paraître devant lui Adam et Cain, puis il a abandonné à Adam l'exercice de la justice sur ses enfants. De génération en génération les enfants ont été soumis aux pères, bien que Dieu reste le juge des maux secrets. Mais comme les pères ne sont pas toujours bons juges, les hommes en sont arrivés à élire un souverain pour faire régner la justice entr'eux. Ainsi s'explique l'origine de la noblesse. Les nobles sont ceux qui excellent par leur justice et par leur


223 Billon, f. 200 r°, ligne 19.
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gouvernement.224 Ces juges, pour protéger leurs communautés, construisent des clôtures et des châteaux, font la guerre, et finissent par être nommes Rois quand ils exercent la justice entre les peuples, remplaçant Dieu. La différence entre le pouvoir royal et le pouvoir impérial, c'est que le pouvoir royal « est de la Volunté ordonnée du Seigneur, et l'autre de la permissive tant seullement. »225 Dans la Bible on trouve


224 Billon, f. 200 r°. Norman Cohn, The Pursuit of the millennium (Fairlawn, N.J. : Essential Books, Inc., 1957), p. 206, mentionne Jean de Meung sur l'origine de la noblesse qu'il semble utile de relire à ce point :
« ... Un grand villain entr'aus eslurent,
Le plus ossu de quanqu'il furent,
Le plus corsu e le graigneur,
Cil jura que dreit leur tendrait
E que leur loges defendrait,
Se chascuns endreit sei li livre
Des biens don il se puisse vivre ...  »
Se faisant voler on lui donne des « sergenz » pour le protéger :
« ... Comunement lors se taillierent, Treüz e rentes li baillerent E donerent granz tenemenz; De la vint le comencemenz Aus reis, aus princes terriens ...  »
Pour garder leurs trésors amasses les rois et les princes
« ... Lors firent tourz e roilleïz, E murs de carreaus tailleïz, Chasteaus fermerent e citez, E firent granz palais litez Cil qui les tresors assemblaient, Car trestuit de peeur tremblaient, Pour les richeces assemblees, Ou qu'eus ne leur fussent emblees, Ou par quelque force tolues ».
(Le Roman de la Rose, par Guillaume de Lorris et Jean de Meun, éd. E. Langlois, Paris : Firmin-Didot, 1914-24, III, p. 128-130, vers 9609-9655).
225 Billon, f. 201 v°, ligne 2.
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toujours l'expression roi, jamais empereur. La suprématie des rois de France sur tous les autres rois tient au fait qu'ils sont les descendants de Japhet, surnommé Gaulois par son père Noé, qui lui avait donné la primogéniture et le droit d'aînesse sur la terre.226

Une autre preuve de cette prépondérance française se voit dans la vision du prophète Daniel227 des quatre bêtes sauvages qui représentent quatre monarchies (que les hommes ont appelées empires) : les Assyriens, les Perses, les Grecs et les Romains. L'Empire Romain (nommé empire à tort) actuel est le dernier, et quand il aura disparu à son tour, la France sera la justicière sur terre. Il n'y a qu'un seul vrai empereur, Dieu, qui règnera par ses représentants, les rois. La fin et le commencement du monde correspondent; rois il y a eu au début; rois il y aura à la fin. La supériorité de l'Empereur est une invention humaine et donc fausse. La fin de l'Empire étant prédite, les Allemands doivent se fier plutôt au roi de France qu'à autrui, et devenir ses amis. De même que le Midi a succédé à l'Orient, de même la France succédera au Midi, en richesses aussi bien qu'en vertus, sciences et arts. Par exemple, la France a déjà la meilleure nourriture : les meilleurs blés, viandes, poissons et vins. La France est appelée à un haut dessein.

Ce dessein se voit confirmé par certains signes du contraire, comme la haine du peuple envers le roi quand il lève


226 Billon, f. 202 r°.
227 Daniel 7:17.
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des impôts.228 Mais puisque les Rois sont obligés de faire des guerres pour châtier les peuples, il leur faut de l'argent. Protester contre ces emprunts est protester contre la Providence. Il ne faut pas se révolter contre les impôts mais contre l'inégalité des charges. Il faut suivre l'exemple des Romains qui payaient volontairement pour sauver leur pays, ce qui les a tous enrichis. Un autre signe du contraire serait le déclin de la faculté de théologie « Collonne de l'Eglise Gallicane ... à faute d'estre bien soutenue ».229

Billon revient alors brusquement à Ganelon. Son entreprise a été renouvelée car Capet, et plus jamais n'y a-t-il eu des rois étrangers en France. Capet d'ailleurs était bien fils de princes, et non pas fils d'un vil artisan, selon


228 Billon, f. 204 v°.
229 Ibid., f. 205 r°, ligne 23.
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la sotte croyance de Villon et de Dante.230 Le seul mérite des deux premières lignées royales en France a été de l'avoir nommée France. De Pharamond à Capet, il n'y a eu que cruauté et idolâtrie. Et la plume de s'écrier : « Sans Ganelon et sans Capet, où seriez-vous, St. Louis, Philippe de Valois, François I et Henri II ? Que grâces leur soient rendues ! »231


230 Billon, f. 206 r°, ligne 19. K. Lloyd-Jones a bien voulu me communiquer les passages dont il s'agit. Les vers de Villon proviennent de la Ballade de l'Appel, intitulée Question au clerc du guichet, écrit au Châtelet entre 1462-63 :
« Se fusse des hoirs Hue Capel
Qui fut extrait de boucherie,
On ne m'eût, parmi ce drapel,
Fait boire en cette écorcherie ».
(Villon, Oeuvres, éd. A. Mary, Paris : Garnier, 1970, p. 156.)

 Les vers de Dante se trouvent dans le Purgatoire :
« Chiamato fui di lâ Ugo Ciapetta :
           Di me son nati I Filippi e I Luigi,
           Per cui novellamente Francia è retta.
Figlio fu' io d'un beccaio di Parigi ».
(Purgatoire, Chant XX, vers 49-52.)

 Traduction :
« On m'appelait Hugues Capet, là-bas :
C'est de moi que sont nés ces Louis, ces Philippe,
Par lesquels, depuis peu, la France est fouvernée.
J'étais le fils d'un boucher de Paris »;
(Dante, La Divine Comédie, éd. H. Longnon, Paris : Garnier, 1962, p. 276.)

 Cette tradition se trouve déjà dans une chanson de geste du XIIIe siècle qui s'appelle : Huon Chapet. Hugues Capet était issu de la Maison des Ducs de France, grands propriétaires de terres et de troupeaux. Selon H. Longnon, François I s'est exclamé à la lecture de la Divine Comédie : « Le méchant poète, qui honnit ma Maison ! »
231 Billon, f. 207 r°. Cf. R. Bossuat, « La Légende de Hugues Capet au XVIe siècle, » dans Mélanges offerts à H. Chamard (Paris : Niget, 1951), pp. 29-38.
99

Le coq, symbole des Gaulois, met en lumière les différences entre Allemands et Français. Les explications étymologiques du mot gāllus et galla (signifiant en grec : lait; en latin : coq; en hébreu : sauvé des ondes) signifient le fait que les Gaulois ou Français sont les seuls vrais descendants des Gomérites à qui Noé avait donné l'Europe en partage. Une autre preuve se voit dans les noms de pays ou de villes dont l'étymologie remonte à Noé, par exemple Nojan232 en France, combinaison de Noé et de Janus, surnom de Noé, autre signe de la descendance des Gaulois de Noé et leur droit d'aînesse sur l'Europe. La plume renvoie le lecteur incrédule à une liste de références d'oeuvres anciennes233 car la supériorité gauloise est considérée une hérésie en Italie et le Français y est traité comme un étranger.

Or, il est évident que les Français excellent parmi tous les peuples, étant plus amoureux et plus libéraux (sic !). Leur symbole, le coq, signifie hardiesse et gaieté. Le coq sur les flèches des églises symbolise leur domination du monde et proteste visiblement l'emploi du mot Français au lieu du mot Gaulois. Les écrivains du passé ont négligé l'héritage gaulois, ne parlant que de Pharamond, Pépin et Charlemagne, au lieu des Samothées, Celtes, Druides, Gallo-grecs et Gaulois, puissants par les armes comme par les sciences. Le coq a de nobles qualités : il indique l'heure aux hommes; son chant est signe


232 Billon, f. 209 v°.
233 Sources secondaires probablement que Billon connaît par les oeuvres de Jean Lemaire de Belges, Annius de Viterbe et Guillaume Postel. Voir notre chapitre 6.
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de mystère pour les Chrétiens234 et augure de bonheur pour les Anciens; embelli d'une couronne naturelle, il est plus royal que l'aigle et sa voix fait trembler le lion !235

L'origine des Allemands est tout autre : ils descendent du géant Thuyscon (d'où le nom Teuton), 254 ans après le Déluge, parent quand-même du roi Samothes d'où l'expression « frère germain ». Mais la noblesse n'existe qu'en France, étant issue du premier roi des Gaules, Samothes. Les Allemands essaient d'imiter les Français, mais une comparaison des Allemands et des Français montre que les Allemands sont guerriers et brutaux, que leur voix a un gargarisme étrange, qu'ils ont des moeurs rudes et des habits grossiers et qu'ils sont froids dans leurs relations amoureuses,236 tandis que les Français sont modestes et humains; leur voix est harmonieuse; ils sont doux et joyeux; ils ont des moeurs affables et des


234 Billon, f. 210 v°. St. Mathieu 26:74.
235 L'aigle et le lion ont servi de symbols dans les prophéties pour designer les Germains (cf. Reeves, The Influence of prophecy in the later Middle Ages : A study of Joachimism (Oxford : Clarendon Press, 1969, pp. 307-308).
236 Billon, f. 212 r°, ligne 28. Ce renseignement est basé sur une autorité inattendue : « froid comme une Vecye, ce dit Érasme ! »
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habits variés; enfin ils sont courtois et des amants chaleureux. On dit que les Allemands sont si musiciens mais ils hurlent tant que les poêles s'ébranlent. Les Italiens se lamentent dans leur musique, et avec raison; les Espagnols tremblotent; seul le Français sait chanter. La France est exempte d'athéisme; il n'y a jamais eu de rois hérétiques tandis qu'il y a eu plus de 20 empereurs hérétiques. Les rois français défendent les papes légitimes et ils ont chassé les Mores. Bien que valeureux, les Français n'attaquent jamais, contrairement aux Allemands et aux Suisses. Pourtant les Français sont plus méprisés en Allemagne qu'ailleurs, par envie. On n'y prie même pas pour le roi de France le Vendredi Saint.

Les chroniqueurs allemands237 déforment l'histoire quand ils ignorent les rois de France, exception faite pour la capture de François I, et qu'ils prétendent que les Celtes étaient allemands quand ils étaient en réalité Gaulois, comme le prouve l'étymologie de Sens en Bourgogne, qui devrait s'écrire Sams (de Samothes). Les Français ont terni leur réputation en négligeant les lettres, dû à l'indifférence des princes du passé envers les écrivains de leur langue. La plume est la nourrice du droit divin et humain; toute nation veut avoir


237 Billon, f. 213 r°. Voir à ce propos Robert Folz, Le Souvenir et la légende de Charlemagne dans l'Empire germanique medieval (Paris : Société d'édition Les Belles Lettres, 1950), pp. 547 seq.
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son droit écrit.238 Mais la Maison de Valois aime cette plume que les Gaulois avaient négligée bien qu'Henri II soit surtout occupé à se réconcilier avec ses voisins et à chercher la paix. Pourtant l'historien italien Paul Jove239 appelle les Français barbares insolents et « boutillons » bien qu'il ait dit du bien de François I, et il médit du pape Paul III et des Farnèse qui lui avaient fait tant de bien. L'Arétin240 écrit secrètement; c'est un vénal, un hérétique et un anti-Français qui les accuse d'être faibles, lourdauds, batailleurs et désagréables en Italie. On ne devrait ni imprimer, ni traduire ni lire les oeuvres de chroniqueurs mensongers en France. La seule trace de l'influence allemande en France se trouve à Bourges où l'on étudie le droit civil,241 et qu'on appelle l'Allemagne scolastique de France. Sont de Bourges : Clémence de Bourges242


238 Billon, f. 214 v°. Allusion à l'ordinance de Montils-les-Jours du roi Charles VII de 1453 selon laquelle « les coutumes, usages et stiles de tous les pays du royaume soient rédigés et mis en écrit, accordés par les coutumiers, practiciens et gens de chacun desdits pays du royaume, » citée par Geoffrey Butler, Studies in statecraft (1920) (Port Washington, New York : Kennikat Press, 1970), p. 27.
239 Ibid., f. 215 v°. Paolo Giovio, évêque de Nocera, comblé de faveurs par Léon X, Adrien VI et Clément VII, auteur e.a. des Historiarum sui temporis libri XLV qui ont paru de 1550 à 1552.
240 Ibid., f. 215 v°. Pierre Arétin, 1592-1556, satirist et calomniateur, « patron ou inventeur du chantage littétaire » (voir article Arérin dans le Dictionnaire Larousse, 1865).
241 Ibid., f. 216 v°. L'Université de Bourges, protégée par Marguerite de France, était en effet célèbre par sa Faculté de Droit où avaient enseigné Alciat et Cujas. On compte parmi les étudiants Calvin et de Bèze.
242 Idem. Clémence de Bourges (1538-1563), fille de Claude de Bourges, general des finances de Piémont, fiancée à Jean du Peyrat, tué en 1562, elle meurt de chagrin un an plus tard. Du Verdier l'appelle « la perle des damoiselles lyonnoises » et Louise Labé lui dédie ses Oeuvres en 1555.
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que Lyon lui dispute, la Maison de Fourques,243 libérale envers les gens de lettres, un trésorier de l'artillerie française, un conseiller du roi surnommé Marmagne244 et l'ambassadeur à Venise, Villiers.245

Bref, toute « humaine Authorité » finira en France, la région la plus humaine, la plus intelligente et la plus religieuse du monde, après avoir passé par l'Orient et le Midi. Le temps presse : le prophète Elie n'avait-il pas prédit 2000 ans entre la naissance du Christ et le Jugement Dernier, dont 1550 ans sont déjà accomplis ?246 Pour hâter la grandeur de la France, il faut :

  1. abattre les pays méditerranéens sans aller toutefois jusqu'aux extrêmes du temps du sac de Rome;247
  2. améliorer en France la paix intérieure en supprimant les procès, les hérésies et les querelles. Le roi doit préférer ses sujets français aux autres peuples.

Reprenant le début du chapitre, Billon affirme que mieux on traite les femmes, plus l'État dure. Une énumération des durées des états fait ressortir que tous sauf celui des Assyriens (1163


243 Une filiale des Fugger, banquiers allemands.
244 François Lallement, Sieur de Marmaigne, trésorier des Ligues suisses de 1548 à 1560.
 Jean de Morvillier, ambassadeur à Venise de 1546 à 1550, évêque d'Orléans en 1552, était actif dans les négociations de paix en 1555.
245 Billon, f. 217 r°, ligne 13.
246 Prophétie mentionnée par Guillaume Postel dans le Thresor des prophéties (c. 1551), éd. F. Secret (La Haye : Nijhoff, 1969), p. 55. Elle est courante dans la littérature apologétique selon F. Secret, Les Kabbalistes chrétiens de la Renaissance (Paris : Dunod, 1964), p. 11.
247 Billon, f. 217 v°. Allusion au pillage de Rome par les troupes de Charles-Quint en 1527.
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ans) sont plus courts que l'état français (1133 ans). La monarchie française tient son sceptre par grâce divine et le croissant d'Henri II se transformera en pleine lune.248

 

En conclusion, « il est de necessité (au moins si le Monde doit jamais recevoir quelque pacifique forme de Renovation ou Refformation)249 que ce qui appartient a DIEU, a DIEU, et ce qui appartient a Cesar, a Cesar soit rendu et restitué, ainsi que l'Autheur de ce Fort fait nagueres entendre asséz a plain souz forme d'Epitre au Pape Julle tiers ».250 Qui est le vrai César ? Ce n'est ni Nynus, ni Cyrus, ni Alexandre, ni Jules César mais Adam qui était le premier seigneur de la Terre et Noé le second. Noé, en donnant le droit d'aînesse à Japhet, a fait de lui le troisième seigneur, suivi de Gomer, fondateur des Gaules et ancêtre des Gaulois. Il en résulte que les Gaulois sont les seigneurs légitimes du monde. Cette affirmation est suivie d'une énumération de rois et d'explications étymologiques de villes, ponctuée par la répétition de l'expression : « Gaulloys* - - - - - * Gaulloys je dy » (33 fois). Les Gaulois ont toujours eu la foi et ils ont toujours cru en l'immortalité de l'âme;251 ils n'ont jamais connu d'athéisme;


248 Billon, f. 219 v°.
249 Idem. Ce vocabulaire eschatologique sera discuté au chapitre 6.
250 Des recherches aux Archives du Vatican n'ont pas réussi à trouver cette épître.
251 Billon, f. 223 v°. Allusion à l'école de Padoue et son influence rationaliste. Voir H. Busson, Le Rationalisme dans la littérature française du seizième siècle.
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ils ont toujours défendu les papes et chassé les anti-papes. L'énumération se termine par les « Roys proprietaires d'apresent comme Capet, Saint Loys, Philippe de Valloys Françoys et Henry son Fils, »252 les vrais Césars. Les commis (sic !) Clovis et Charlemagne doivent pourtant être honorés malgré l'expulsion de leur postérité du pays, en tant qu'instruments de la reconquête de la Gaule par les vrais Césars.

Le partage du reste du monde s'est fait comme suit. Noé a donné la Terre à son troisième fils Japhet. Le premier fils, Sem, a obtenu l'Orient et « la sacrée Dignité pontificalle et l'Ordre ecclésiastique; »253 Japhet l'Occident et « le Sceptre principal du Monde à luy et ses hoirs, »254 c'est-à-dire à Gomer, son fils aîné et aux Gaulois. Le second fils, Cam le malin, a reçu l'Egypte mais, par envie, n'a cessé de faire la guerre aux autres dans l'espoir de déposséder les propriétaires légitimes. Les Français vont maintenant rétablir leurs droits sur le monde; pour cela Dieu les a assemblés dans le territoire le plus fertile de l'Occident. La base de la monarchie temporelle est la Gaule.

La plume fait appel au roi de France (avec jeu de mots sur Guise et Montmorency255) de faire composer une Galliade


252 Billon, f. 224 v°, ligne 7.
253 Ibid., f. 226 r°, ligne 4.
254 Ibid., f. 226 r°, ligne 15.
255 Ibid., f. 227 v°, lignes 12 et 13. Le duc de Guise, le cardinal de Lorraine et le Connétable de Montmorency se disputaient le pouvoir. Voir notre chapitre 2.
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(à l'imitation de l'Iliade) par ses « tant douces Muses Dorates, Melynes ou Ronsardes. »256 Que cette Galliade remplace le Coran, l'Arioste, l'Amadis, les Cantiques du Concile en Allemagne257 et les Triolets de la Brette. Cette Galliade renforcera la foi du peuple français dans son destin : faire une seule Gaule de l'Orient, de la Méditerranée et de l'Occident, et servir Dieu.258

En vue de cette oeuvre, le roi est sacré de l'onction divine, capable du miracle de la guérison des écrouelles, pourvu de la bannière des trois fleurs de lys, et soutenu par ses secrétaires !259

 

La quatrième et dernière partie du livre fait l'éloge du métier de secrétaire. Le titre du chapitre XIV, Requeste que la plume fait aux dames en faveur des SECRETAIRES, et de la divine Source de leur Etat : Aussi de sa conformité avec celluy de DIEU en ses Prophètes, pour Signe d'un Heur a la France,260 indique le rapport avec le chapitre précédent : comme la monarchie


256 Billon, f. 227 v°, ligne 17. Allusion à Dorat, Melin de St. Gelais et Ronsard.
257 Idem., ligne 26. Allusion aux Turcs, aux Italiens, aux Espagnols, aux Allemands et au Concile de Trente.
258 Ce voeu sera réalisé par le disciple de Postel, Guy Le Fèvre de la Boderie, qui publie en 1578 La Galliade ou de la revolution des arts (Paris : G. Chaudière), mais on trouve déjà ces idées dans son Encyclie, publié en 1570 (Anvers : Plantin). La Franciade de Ronsard paraîtra en 1572. Voir F. Secret, L'Esotérisme de Guy Le Fèvre de la Borderie (Genève : Droz, 1969).
259 Billon, f. 228 r°, ligne 29. Remarquons la transition : le chapitre suivant traite des secrétaires et de leur travail quasi-divin.
260 Ibid., f. 229 r°.
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française, les secrétaires ont une origine divine; leur grandeur est méconnue. En récompense de son oeuvre en leur faveur, la Plume demande aux dames de protéger tous ses enfants mâles,261 et en particulier les puînés ou orphelins, les Secrétaires, qui sont peu appréciés, particulièrement en France. Comme ils sont moins riches que les philosophes et les savants, ils sont obligés de vivre de leur plume. Pourtant ils sont tout aussi nobles qu'eux, nobles par vertu (coeur loyal, bon sens naturel, esprit vigoureux) et par occupation (écrivains). Pour que les secrétaires soient mieux traités et moins méprisés, leur source divine et antique sera expliquée :

« Les Secretaires donc (tyrez d'entre les Mamelles de Vertu, et a Moy, qui suis sa servante, bailléz a norrice pour leur acroissement) furent d'ancienneté eluz par la Providence divine, comme moyens et instrumentz siens au gouvernement et droite police de toute Principauté, qui du Prince devoit par eux entendre la Loy et Volunté pour estre myze a effait, et en cete maniere survenir a la necessité des Hommes par expedition feale (aux uns secrets, aux autres declarés) de tous affaires ».262

Les secrétaires sont désignés par la Providence divine comme intermédiaires entre les princes et les hommes.263

Le tout premier secrétaire, et duc ensuite, a été Moïse. Comme Miriam a protégé Moïse, les dames doivent protéger les secrétaires. Suivant cet exemple, tout roi doit choisir comme secrétaire un homme « non gentilhomme selon le Monde, mais simplement anobly de droiture et petit Sçavoir, comme etoit


261 Billon, f. 229 v°, ligne 16. Notre auteur masculine oublie les femmes-auteurs ici, sans doute.
262 Ibid., f. 230 v°, ligne 4.
263 Les secrétaires remplissent le même role entre les princes et les hommes que les poètes entre Dieu et les hommes, selon Joachim du Bellay, La Défense et illustration, p. 40.
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Moyse : Pour en se servant de luy, l'aprocher de sa royalle Personne, luy communiquer familierement les plus nobles parties de ses conceptions, et l'anoblir en sa Court a l'oeil de tout Gentil ».264 Les secrétaires de Dieu sont les prophètes qui rappellent aux hommes les enseignements et les écrits de Dieu.

Le deuxième secrétaire et duc, c'est-à-dire dirigeant du peuple, a été Josué; le troisième Samuel; ensuite sont venus Estradas, Job et Tobie, dont les qualités, patience et bonté sincère (non feinte) sont les qualités de tout secrétaire. Le septième était David, choisi sans considérations d'origine ou de condition sociale. La plume continue l'énumération des prophètes, arrivant au nombre total de 59. Les secrétaires de Dieu ne devaient pas garder les secrets, mais les révéler. Les secrétaires des rois doivent tantôt se taire, tantôt se faire entendre, selon les occasions, ce qui exige de l'aptitude. Leur position était estimée noble autrefois mais elle est jugée basse maintenant.

St. Louis a nommé des notaires et des secrétaires pour la lignée des Rois d'à présent par « Esprit plus qu'humain. »265 « O noble et secourable Condition de Secretaires, (comme du fons de toute Douceur derryvée) es encores ce jourdhuy des plus aymables d'entre toutes les qualitéz serviables qui soient souz une Couronne, »266 s'écrie notre auteur-secrétaire. Le grand Secrétaire des Secrétaires, et le seul Chancelier,


264 Billon, f. 231 r°, ligne 13.
265 Ibid., f. 233 r°, ligne 20.
266 Ibid., f. 233 v°, ligne 6.
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c'est Jésus-Christ. Si pendant longtemps il n'y a pas eu de secrétaires-prophètes,267 il y a toujours eu des secrétaires-notaires qui ont tenu registre de la généalogie du Christ. La position de secrétaire est donc d'origine très ancienne et a été établie par Dieu.

À l'objection qu'il n'y a aucune ressemblance entre les secrétaires et les prophètes, la Plume répond que bien des secrétaires sont devenus ducs et rois. Ils sont divinement inspirés, bien qu'il n'y ait plus eu de prophètes depuis Jésus-Christ, comme le prouve l'exemple suivant : un secrétaire découvre que l'Ancien Testament manque à la grande bibliothèque du roi d'Egypte, le lui procure, et le fait traduire en 72 jours par 72 traducteurs en grec; un autre le traduit en babylonien, et enfin le secrétaire chrétien Jérôme le traduit du grec en latin. Les secrétaires servent d'instruments à Dieu. On est secrétaire par qualité, non pas par race,268 comme le prouve Moïse, le traducteur juif Aggeus, l'égyptien Aristeas et le chrétien Jérôme.

Jésus a fait connaître les secrets et les pensées de Dieu : voilà pourquoi il est appelé le grand Secrétaire, grand Chancelier même, puisqu'Il est aidé par ses quatre secrétaires évangéliques et ses Scripteurs apostoliques,269 modèle du Chancelier du Roi (chef des secrétaires et en France chef de la Justice).


267 Billon, f. 234 r°, Henri II Estienne ira plus loin que cela : il criera blasphémie ! (Apologie pour Hérodote, p. 195). Voir le chapitre 8.
268 Ibid., f. 235 v°.
269 Ibid., f. 236 r°, ligne 24.
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Vu l'excellence de la condition de secrétaire, les dames servent Dieu en les protégeant. Puisque Moïse, les prophètes, les traducteurs de la Bible, et Jésus-Christ sont les ancêtres de tout secrétaire, l'état de secrétaire est d'origine religieuse. L'Église s'est servie de secrétaires dans les affaires ecclésiastiques d'abord, dans les affaires publiques ensuite : ce sont « les Prothénotaires du Saint Siège Apostolique. »270

Malgré cette origine divine on fait peu de cas des secrétaires quoiqu'on ne puisse pas plus s'en passer que des dames. C'est surtout en France, et en particulier dans les milieux des gouvernants et des grands qu'on n'estime pas les secrétaires. Y a fait exception le Seigneur de Langey, Guillaume du Bellay, qui a fait la guerre au moyen des armes comme de la plume.271 Il aimait les secrétaires à cause de son amour pour les lettres et à cause de la ressemblance de la relation entre Dieu et ses prophètes avec celle du roi de France et de son collège de secrétaires, signe du peuple élu chrétien : les Français. Car seule la France a un collège de secrétaires royaux, semblable aux prophètes, la France étant le pays le plus chrétien, sans tâche d'athéisme. Les Français


270 Billon, f. 237 r°, ligne 31.
271 Ibid., f. 237 v° et f. 238 r°. L'anecdote citée par Billon, la remarque de l'Empereur en manière d'oraison funèbre à la mort de Du Bellay : « La Plume de Langey m'à trop plus fait la Guerre, que toute Lance bardée de la France » est mentionnée dans Pierre Bayle, « Guillaume du Bellai, » Dictionaire, I, p. 500, note A et dans Bourrilly, Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, p. 250, pour expliquer l'influence des lettres publiques de Langey defendant la politique de François I, auxquelles Charles-Quint fait allusion. Bourrilly ne cite pas sa source.
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sont le peuple chrétien élu de Dieu, et l'Eglise Gallicane est son meilleur soutien.

En France l'état de secrétaire avait été institué par St. Louis qui fit partie de la confraternité des secrétaires, comme Dieu et ses prophètes mais « sans qu'il y pensast, »272 puisqu'il était le premier boursier. Les rois touchent leurs gages de la même bourse. Les rois Charles et Louis XI appelaient les secrétaires « confrères » et les ont exempts d'impôts : signe de noblesse. Puis que le roi s'appelle secrétaire, les secrétaires qui travaillent sous lui sont nobles car le roi est le chef de la noblesse.273 Comme Dieu est le chef des prophètes et Jésus le grand Secrétaire et Chancelier, de même le Roi de France est le chef de ses secrétaires, et le second en tête est le Chancelier, qui a ses secrétaires particuliers, comme le Christ avait ses secrétaires évangéliques.

Les pages suivantes consistent en une comparaison détaillée entre les fonctionnaires actuels et les prophètes. Ainsi le grand Audiencier de France, Hursault274 ressemble à Moïse; le Contrôleur de l'Audience, d'Orne275 à Josué; le Doyen


272 Billon, f. 239 v°, ligne 1.
273 Ibid., f. 239 v°.
274 Ibid., f. 240 v°. Jacques Hurault, seigneur d'Uriel et de Vibraye, 1514-1588, grand audiencier de France jusqu'en 1568. Le grand audiencier présentait les lettres au chancelier en rappelant sommairement leur contenu (P. Ristelhuber, éditeur d'Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, Paris : Liseux, 1879, II, p. 196).
275 Idem. Florimond de Dorne, contrôleur general de la chancellerie de France jusqu'en 1556. Le controleur prenait les lettres qui avaient été scellées et en vérifiait le nombre (P. Ristelhuber, op.cit., II, p. 196).
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des secrétaires royaux, Longuet276 à Samuel; les sept secrétaires des Finances277 et les quatre secrétaires des Commandements278 aux Prophètes et aux Evangélistes; les petits boursiers aux petits prophètes.279 Comme Dieu avait 59 prophètes, St. Louis avait 59 secrétaires mais les chartes ont été détruites par les Anglais.280 Plus tard on y a ajouté soixante secrétaires,


276 Billon, f. 240 v°. Mathurin Longuet, recue en 1519, mort en 1563. Les secrétaires avaient le droit d'expédier et signer les lettres et autres actes royaux et d'assister au sceau (P. Ristelhuber, Apologie pour Hérodote, II, p. 196). Voir notre chapitre 7.
277 Ibid., f. 241 r°. Florimond Robertet, seigneur d'Alluye, secrétaire des finances en 1556, avait servi auparavant les ministers du roi en Italie. Il deviendra secrétaire d'état en 1560. Florimond Robertet, seigneur de Fresne et cousin du precedent, secrétaire des finances en 1554, succède à son beau-père Clausse comme secrétaire d'état en 1558. Il a accompagné les cardinaux de Lorraine et de Tournon à Rome. Nicolas II de Neufville, seigneur de Villeroy, secrétaire des finances en 1539 et père de Nicolas III, future secrétaire des finances et d'état.
278 Ibid., f. 241 r°. Jacques Bourdin ne s'appelait pas Sacy, mais avait épousé Marie Bochetel, fille du seigneur de Sacy, et allait succéder à Guillaume Bochetel en 1558, selon son contrat de marriage de 1550, en tant que secrétaire d'état. Il l'a servi longtemps comme secrétaire principal.
 Cosme Clausse, seigneur de Marchaumont, secrétaire en chef des finances et secrétaire d'état en 1547, se trouvait sur la liste établie en 1547 pour son successeur par le nonce en France, H. Dandino, de personnages dont il fallait gagner la faveur, liste citée dans L. Romier, Guerres de Religion, I, p. 56.
 Claude II de Laubespine, secrétaire d'état en 1547, avait été envoyé en mission spéciale à Rome en 1548.
 Jean du Thier, seigneur de Beauregard, secrétaire d'état en 1547, était en charge, avec Laubespine, des affaires d'Italie.
 Voir le chapitre 1 à propos de la visite de Billon à Paris. Tous nommés par Henri II à son avènement, ces quatre hommes ont en effet joué un role important. Voir à ce propos le livre de N.M. Sutherland, The French Secretaries of State in the age of Catherine de Medici (University of London : The Athlone Press, 1962).
279 Ibid., f. 242 r°.
280 Ibid., f. 242 v°. Les documents existaient mais ont été détruits, explication courante dans les chroniques historiques.
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et Henri II en a nommé encore plus, ce qui s'explique par le fait que Dieu avait des secrétaires qui ne sont pas nommés expressément. Le Chancelier de France, Olivier281 n'est pas tout à fait semblable à Jésus, mais comme lui, il est le chef de la Justice. Personne ne surpasse le Chancelier et les secrétaires du Roi, et leur excellence ennoblit aussi les secrétaires des seigneurs qui travaillent pour le royaume.282 Dieu a choisi ses prophètes parmi les humbles, pour les anoblir ensuite; les rois tiennent leurs secrétaires auprès d'eux, et ils forment une même compagnie, le roi n'étant que le premier en rang.283 D'où vient donc qu'on accuse les secrétaires de bassesse et de vilenie ? L'ignorance en est cause car on doit aimer ceux que Dieu et le Roi anoblissent. C'est une vilenie que de mépriser ceux qui ne sont pas nés nobles; la noblesse est basée sur la vertu et non pas sur la race.284 De tous temps les secrétaires ont été révérés, estimés gens de valeur et récompensés largement. Ainsi François I était bouleversé par la mort de Robertet.285


281 François Olivier, 1497-1560, chancelier en 1545 (jusqu'en 1560), remplacé par Bertrandi en fait, non en titre, en 1551 à cause de maladie, selon le Père Anselme, Histoire généalogique de la maison de France (Paris : Estienne Loyson, 1674), II, p. 96.
282 Tels que François de Billon ! Voilà où l'auteur en voulait venir.
283 La relation du roi et de ses secrétaires rappelle celle du seigneur et de ses vassaux, car Billon n'oublie jamais qu'il s'adresse à la noblesse.
284 Billon, f. 245 r°.
285 Ibid., f. 245 v°. Il s'agit du grand Florimond Robertet, oncle du seigneur de Fresne, et grand-père du seigneur d'Alluye, trésorier de France et secrétaire des finances; négociateur pour les rois Charles VIII, Louis XII et François I; mort à Blois en 1522.
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En Italie les secrétaires étaient estimés dans le passé, et ils le sont encore, comme le montrent plusieurs exemples.286 S'il ya eu quelques secrétaires malhonnêtes, il y a bien plus de secrétaires dévoués, honnêtes et capables, tels que le secrétaire et les négociateurs de Langey, par exemple, tout aussi dévoués au « grand Langey »287 que ses capitaines et soldats.

Une digression répond à l'accusation que ce livre est trop anti-italien. L'auteur avoue qu'il critique les Italiens mais c'est sans malice. Se critiquer réciproquement est utile. Le devoir des écrivains est d'enseigner la vertu et la plume ne respecte que les vertueux. Étant Française, la Plume traite bien tout étranger, tandis que les Italiens traitent mal les Français, secrétaires ou autres, sauf les grands. Le Cardinal de Ferrare288 fait exception par son accueil et ses relations avec les étrangers et les secrétaires. Il y a des gens excellents dans ce beau pays d'Italie : des


286 N'oublions pas que Billon est employé par une maison italienne, les Farnèse.
287 Billon, f. 246 v° et f. 247 r°. Les anecdotes à propos de Langey rapportées par Billon ont été citées par Bayle, dans son Dictionnaire, article du Bellay, Guillaume, tome I, p. 500 et V.L. Bourrilly, Langey, p. 293, note 1. Voir le chapitre 8, p. 188.
288 Ibid., f. 248 v°. Le Cardinal Hippolyte II d'Este, cardinal de Ferrare, frère du duc Hercule de Ferrare et beau-frère de Renée de France, oncle de la duchesse de Guise, épouse de François de Guise, est le protecteur des intérêts français auprès du Saint-Siège jusqu'en 1552. Après une période de disgrace, il est revenue à Rome en triomphe en 1555. Il s'entendait mal avec le cardinal Jean du Bellay. Il était archevêque de Lyon de 1539 à 1551.
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Saints et des Saintes, des voyantes,289 des enfants remarquables. En Toscane, berceau de la Reine Catherine, se distinguent la maison, et en particulier le Cardinal, de Mantoue,290 le duc de Ferrare,291 et le Duc de Parme et Plaisance.292 Les seigneurs italiens dans l'entourage des Princes sont polis; ils écoutent les petits personnages et les laissent parler sans les intimider, sachant que les petits savent souvent des choses que les grands ignorent. Ainsi se conduisent le Cardinal Farnèse, le Cardinal de Guise et le prince de Nemours;293


289 Billon, f. 249 r°. Allusion à la Mère Jehanne, la Vierge vénitienne célébrée par Guillaume Postel comme sainte et prophétesse. Postel avait séjourné à Rome de 1544 à 1547, et à Venise de 1547 à 1549, selon William J. Bouwsma, Concordia Mundi : The career and thought of Guillaume Postel (1510-1581) (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1957), pp. 11-17.
290 Ibid., f. 249 v°. Erculo Gonzaga (1505-1563), évêque de Mantoue en 1520, a gouverné le duché de Mantoue pendant la minorité de ses neveux de 1540-1556. Il s'était entouré de savants et de lettres. Son neveu Louis épousera Henriette de Clèves, fille de Marguerite de Bourbon, et deviendra duc de Nevers.
291 Ibid., f. 250 r°. Hercule II d'Este, duc de Ferrare, époux de Renée de France, père d'Anne d'Este, duchesse de Guise, allié prudent d'Henri II dans les guerres d'Italie.
292 Idem. Octave Farnèse se nomme duc de Parme et de Plaisance depuis l'assassinat de son père Pier-Luigi en 1547 mais Plaisance avait été occupé immédiatement par Ferrante Gonzague pour l'Empereur. Il n'obtiendra Plaisance que lorsqu'il aura changé de camp et s'alliera à Philippe II d'Espagne, en 1559.
293 Billon, f. 250 v°. Frère d'Octave, le cardinal Alexandre Farnèse a poussé les intérêts de famille, et réussi à engager le roi Henri II dans les guerres d'Italie, de concert avec les Guise et Pietro Strozzi, banni italien et cousin de Catherine dont il était l'ami.
 Charles, cardinal de Guise, frère du duc François, était en mission à Rome à plusieurs reprises. Très riche, il cumule les bénéfices, et il est le protecteur de la Compagnie de Jésus en France. Il intrigue pour les intérêts de la famille de Guise. Jacques de Savoie, duc de Nemours, capitaine sous Henri II, avait été envoyé à Rome en mission en 1550. Il épousera Anne d'Este, veuve, en 1566.
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le Cardinal de Ferrare, le Roi de Navarre, le Duc de Nevers et leurs familles.294 Les Italiens ne révèlent jamais leurs sources d'information et protègent les secrétaires; il est défendu de les mépriser, suivant l'exemple des Anciens. Dans le passé des empereurs ont voulu apprendre à lire et à écrire, et des secrétaires ont obtenu des positions très importantes, d'ambassadeur à Pape, le dernier exemple étant le pape Marcel, ancien secrétaire des Farnèse.295

En conclusion la Plume demande aux princesses de protéger les secrétaires, en souvenir de la princesse qui sauva Moïse. L'auteur a défendu les femmes; qu'elles lui rendent le même service, et qu'en reconnaissance de sa défense des femmes, elles défendent à leur tour les secrétaires.

 

Le dernier chapitre XV marqué à tort XIIII, et intitulé : Finalle preuve de la préexcellence des Femmes, En ce que les Faultes Vices ou Imperfections d'aucunes de leur Sexe, sont plus approuvées par les Ecritures Saintes, que les Vertuz ou bons offices d'aucuns Hommes,296 énumère des fautes commises


294 Billon, f. 251 r°. Le cardinal de Ferrare, voir note 288, p. 114. Le Roi de Navarre et le duc de Nevers sont beau-frères; Antoine de Bourbon-Vendôme a épousé Jeanne d'Albret et est devenu roi de Navarre en 1555; François de Clèves, duc de Nevers, est l'époux de Marguerite de Bourbon, soeur d'Antoine.
295 Ibid., f. 253 r°, ligne 18. Marcello Cervini de Montepulciano, cardinal de Sainte Croix (Santa-Croce), était Pape du 9 avril au 30 avril 1555 sous le nom de Marcel II.
296 Ibid., f. 254 r°. Ce chapitre imite de près Agrippa von Nettesheim, Noblesse, pp. 103-106. Cette interpretation de la Bible a placé Agrippa dans la catégorie de ceux que Calvin accuse d'avoir « orgueilleusement contemné l'évangile » (cité par É.V. Telle, Querelle des femmes, p. 49).
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par des femmes dans la Bible. A force de citations bibliques, la Plume essaie de montrer que Dieu a mieux accepté ces péchés que certains sacrifices faits par des hommes. Les hommes ont aussi commis de pires crimes. Jamais aucune femme n'a été damnée, ce qu'on ne peut pas dire des hommes. Ainsi même les fautes des femmes « sont Roses. »297

 

La Cloture ou conclusion generalle de ce FORT inexpugnable298 explique la morale du livre, à savoir que dans le monde, on trouve peu de personnes « armées de vertueuse Science »299 mais beaucoup qui recherchent la science pour devenir riches et qui sont arrogants, ambitieux et méprisants envers les humbles, ce qui les mènera à leur perte. La Vertu ainsi négligée abandonnera la terre, accompagnée de toutes les femmes vertueuses, patientes et humbles, et aux cieux elles auront leur « loyer infiny. »300 Dieu favorisera cette Forteresse occupée par les femmes inventeurs et doctes, magnanimes et fortes, chastes et honnêtes, douces et libérales, dévotes et pitoyables, pleines d'honneur et de grâce.


297 Billon, f. 256 r°, ligne 15.
298 Ibid., f. 256 v°.
299 Ibid., f. 256 v°, ligne 36.
300 Ibid., f. 257 v°, ligne 7.
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Chapitre 5. De la grandeur des dames.

 

Dans la première partie de son Fort inexpugnable Billon, en vue de les attaquer, reprend les points essentiels de la littérature misogyne, littérature qui avait déjà ému et indigné Christine de Pizan 150 ans auparavant :

« ... I serched aboute me after some praty boke/... and I sawe by the intytulacyon that it called hym Matheolus. Then in laughynge bycause I had not sene hym/ and often tymes I had herde speke of hym that he wolde not speke well of the reverence of women. I thought that in maner of solace I wolde vysyte hym ... I began to rede and to procede in hym. But asme semed the matter was not right pleasaunt to people that delyted them not in evyll sayenge/ nor it was of no profyte to our edyfyenge of vertue/ seynge the wordes and the matters dyshonest of which it touched vysytynge here and there/ and so came to the ende I left hym and toke hede of more higher matters and of more profyte/ ... »1

Elle se demande pourquoi « ... god made me to be borne in to this worlde in kynde of woman » et désespérée, elle s'affaisse « in this sorowfull thought the heed downe cast as a shamfull persone/ the eyes full of teeres holdynge myne hande under my cheke/ lenynge on the pomell of my charre ... »2 avant l'apparition des trois dames qui l'aideront à bâtir sa Cité des Dames. Ayant déjà défendu son sexe contre les attaques de Jean


1 Christine de Pizan, Le Livre de la cité des dames, manuscript non publié, 1404. Traduction anglaise de Bryan Ansley : Here begynneth the boke of the cyte of ladyres/ the whiche boke is devyded into III partes. The fyrste parte telleth howe and by whom the walle and the cloystre aboute the cyte was made. The seconde parte telleth howe and by whom the cyte was buylded within and peopled. The thyrde parte telleth howe and by whom the hyghe battylmentes of the towres were parfytely made/ and what noble ladyes were ordeyned to dwell in the high palaces and hyghe dongeons. And the first chapytre telleth howe and by whom and by what movynge the sayd cyte was made (London : Henry Peppwell, 1521), chapitre 1.
2 Ibid., chapitre 2.
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de Meung dans un échange d'épîtres,3 elle se relance dans la bataille après la lecture de Mathéolus, dont le livre original est perdu mais dont il reste une traduction de Jean Le Fèvre de 1492.4 La Cité des Dames est une véritable apologie de la femme, fortement inspirée de Boccace et de son catalogue de femmes illustres5 mais contenant aussi des passages personnels qui touchent le lecteur par leur sincérité. Si Christine se sert d'énumérations d'exemples de femmes célèbres pour montrer que toutes les femmes ne sont pas à condamner, elle proteste aussi contre l'opinion beaucoup plus courante qui veut que les femmes « have not served ne serveth to the worlde but for to bere chyldren and spynne. »6 Elle plaide l'égalité des sexes, reprochant aux adversaires de la femme de n'avoir pas « spoken as well to the women that they sholde beware of the men as they have done to the men to beware of the women. »7 Bien avant


3 Cf. Christine de Pizan, Les Epistres sur le Roman de la Rose (1402). Nach 3 Pariser Handschriften bearbeitet und zum ersten Male veröffentlicht von Friedrich Beck (Neuberg, 1888). De même, The Epistles on the Romance of the Rose and other Documents in the Debate, éd. Charles Frederick Ward (University of Chicago, 1911). E. Hicks de l'Université de Maryland en prepare une nouvelle édition critique.
4 Le Livre de Matheolus, trad. Par Jean Le Fèvre (Lyon ? 1492), publié par A.G. van Hamel, Les Lamentations de Matheolus et le livre de Leesce de Jehan Le Fèvre, de Resson (Paris : Bouillon, 1892).
5 G. Boccacio, De Claris mulieribus, et De Casibus virorum et foeminarum illustrium, ±1375.
6 Christine de Pizan, The Cyte of ladyes, I, ch. 37.
7 Ibid., II, ch. 53.
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Montaigne,8 elle ridiculise le fait que la seule vertu qui compte pour une femme c'est la chasteté, et cela parce que les hommes en sont incapables. Or, « it is ryght lewde and evylsemynge to aske of another a vertue that they can not have themselfe. »9 Si d'une part l'être humain jouit de « naturall wytte .... It cometh by nature to man and woman to some more/ to some lesse/ and not to a lyke, »10 d'autre part c'est le manque complet d'éducation et d'expérience qui rend la femme inférieure. En leur refusant l'enseignement, les hommes maltraitent les femmes car

« yf it were the custome to put the lytel maydens to the scole and that sewyingly were made to lerne the scyences as they do to the man chyldren/ that they sholde lerne as parfytely/ and thet sholde be as wel entred in to the subtyltes of al the artes and scyences as they be/ and peradventure there sholde be mo of them/ for I have touched here tofore by how moche that women have the body more softe than the men have/ and less habyle to do dyvers thunges by so moch they have the understandynge more sharpe there as they apply it ».11

Les hommes s'imaginent que les femmes

« be not good to other thynge nor profytable but to take men aboute the necke and to bere and nourysshe chyldren/ and God hath gyven them fayre understandynge yf they wolde applye it in all thynges that these gloryous and excellent men doth/

8 M. de Montaigne, Les Essais, éd. M. Rat (Paris : Garnier, 1962), II, p. 286 : « Confessons le vray : il n'en est guere d'entre nous qui ne craingne plus la honte qui luy vient des vices de sa femme que des siens; qui ne se soigne plus (charité esmerveillable) de la conscience de sa bonne espouse que de la sienna propre; qui n'aymast mieux ester voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n'estoit plus chaste que son mary » (III, 5).
9 Christine de Pizan, The Cyte of ladyes, II, ch. 47.
10 Ibid., I, ch. 43.
11 Ibid., I, ch. 27.
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for yf they wolde studye/ the thynges be nother more ne lesse but also comune to women as to men/ and may by honest laboure gete them name perpetuall/ the which havynge is agreable to all worthypfull men ».12

Si les femmes comprennent moins, c'est parce que

« they haunte not so many dyvers places ne so many dyvers thynges/ but they [les hommes] holde them within theyr houses/ and it suffyseth them to do theyr busynesses/ and there is nothynge that techeth a creature reasonable so moch as do the experience of many dyvers thynges »,13

et que la plupart d'entre'elles vivent comme en prison :

« They live in that bande of maryage by the hardness of theyr husbandes in more greter penaunce than they were esclaves among the sarazynes ».14

Christine réclame la reconnaissance de l'égalité de nature, le droit à l'éducation, la liberté de mouvement et un meilleur traitement dans le mariage pour mettre fin à ces « vylanous wronges et outragyous bondages ».14 La voix de Christine était faible : les éditions de ses oeuvres sont rares, surtout en France. Remarquons que l'on a imprimé une traduction anglaise de la Cité des Dames, et une traduction anglaise de


12 Christine de Pizan, The Cyte of ladyes, I ch. 28.
13 Ibid., I, ch. 27.
14 Ibid., II, ch. 13.
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son Livre de Pollicie15 sans que ces ouvrages aient paru en France. Est-ce pour cela que Billon ne la mentionne jamais ? Est-elle oubliée ou est-elle inconnue ? A-t-elle été ignorée parce qu'elle était sincère ? Quoi qu'il en soit, on a imprimé le Débat de l'homme et de la femme16 du moine Guillaume Alexis dès 1490 où l'on retrouve les arguments pro et contre les plus connus mais sans retrouver la ferveur touchante de Christine. On sent qu'il s'agit d'une oeuvre littéraire, d'un débat technique, d'un jeu d'esprit. Les fabliaux, le Roman de la Rose de Jean de Meung et les sermons des prédicateurs fournissaient les armes d'attaque; la littérature courtoise celles de la défense.17 était imprimé aussi dès 1485 « un résumé ou


15 Christine de Pizan, Here begunneth the booke whiche is called the body of polycye. And it speketh of vertues and of good manors/ and the sayd boke is devyded in thre partyres. The first party is addressed to prynces. The seconde to knyghtes and nobles and the thyrde to the universal people. The fyrste chapter speketh of the descrypcyon of the body of polycye (London : John Skot, 1521). Facsimile reprint no. 304 series : The English Experience (Amsterdam-New York : Da Capo Press, Theatrum Orbis Terrarum Ltd., 1971). L'édition française date de 1967 ! (Éd. R.H. Lucas, Genève : Droz, 1967).
 Seul, Le Tresor de la cité des dames, livre tresutile et prouffitable pour l'introduction des roynes, dames, princesses et autres femmes de tous estatz, auquel ells pourront veoir la grande et saine richesse de toute prudence, saipesse, sapience, honneur, et dignité dedans continues, a été imprimé en 1497, 1503 et 1536.
16 Guillaume Alexis, Le Débat de l'homme et de la femme, écrit vers 1460, imprimé vers 1490 d'abord, et ensuite en 1493, 1500, 1520, 1525, 1530. Voir R. Warwick Bond, The Nobility of women by William Bercher, 1559 (London : Roxburghe Club, 1904), pp. 61-71, reproduction intégrale et commentaire.
17 Cf. A. Lefranc, « Le Tiers Livre du ‹ Pantagruel › et la Querelle des Femmes, » Revue des études Rabelaisiennes II (1904), pp. 1-10.
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plutôt une collection des idées du moyen âge sur les femmes »18 intitulé le Champion des Dames, composé par Martin (le) Franc vers 1440-1442.19 La querelle manuscrite du moyen âge se continue avec plus d'acharnement et en plus grande quantité au moyen de l'imprimerie. É.V. Telle20 a complété le travail d'A. Lefranc sur la Querelle des Femmes et mérite ce titre d'« historien de la Querelle »21 qu'il accorde à Billon. Telle conclut son analyse en remarquant qu'il s'agit « d'un antiféminisme littéraire et fictif »22 et qu'il faut se rendre compte que ces écrits sont « issus non de l'observation de la Réalité mais surtout d'une littérature d'imagination. »22 Ce n'est vrai qu'en partie. Bien que Telle mentionne que Christine de Pizan fait exception23 à la règle en exprimant ses sentiments personnels, il affirme qu'il n'y a pas d'idées féministes au sens moderne du mot. Il me semble que c'est mal interpréter Christine de Pizan, et c'est surtout ignorer le fait que peu de femmes avaient le moyen de se faire entendre.24


18 A. Piaget, Martin Le Franc, prévôt de Lausanne (Lausanne, 1888), cité par A. Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes II (1904), p. 3.
19 Imprimé à Lyon en 1485 et à Paris en 1530.
20 É.V. Telle, L'Oeuvre de Marguerite d'Angoulême, Reine de Navarre et la Querelle des Femmes (Toulouse, 1937) (Genève : Slatkine Reprints, 1969), chapitres 1 et 2, pp. 9-68.
21 Telle, op. cit., p. 58.
22 Ibid., p. 41.
23 Ibid., p. 37.
24 Les hommes ne peuvent pas plus exprimer les sentiments des femmes que les bourgeois ceux des ouvriers (cf. G. Duby et R. Mandrou, Histoire de la civilization française (Paris : A. Colin, 1958), II, p. 209 à propos de la foundation du journal ouvrier L'Atelier en 1840), ou les blancs ceux des noirs.
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Certainement les manuels sur l'éducation des femmes répondaient à une demande. Si Philippe de Navarre écrit au XIIIe siècle que

« Toutes les fames doivent savoir filer et coudre, car la pauvre en aura mestier et la riche conoistra mieux l'ovre des autres. A fame ne doit-on apprendre letres ne escrire, se ce n'est especialement pour estre nonain : car pour lire et escrire de fame sont maint mal avenue : car tiex li osera baillier ou envoier letres ou faire jeter devant li qui seront de folie ou de prière en chançon, ou en rime, ou en conte ...  »25

C'est qu'il y avait des femmes qui voulaient apprendre à lire et à écrire. Il en était de même au XIVe siècle selon le chevalier de la Tour Landry :

«  ... Et pour ce que aucuns gens dient que ilz ne vouldroient pas que leurs femmes ne leurs filles sceussent bien de clergie ne d'escripture, je dy ainsi que, quant d'escripre n'y a force que femme en saiche riens; mais, quant à lire, toute femme en vault mieulx de le sçavoir, et cognoist mieulx la foy et les perils de l'ame et son saulvement, et n'en est pas de cent une qui n'en vaille mieulz; car c'est chose esprouvée ».26

Ce que Christine suggère, à savoir que l'on enseigne la même chose aux femmes qu'aux hommes, Thomas More le fera. Ses filles et son fils jouissent du même enseignement bien que l'érudition chez la femme soit « attaquée à l'envie par la plupart de ceux qui voient un fait nouveau et comme un vivant reproche adressé à la paresse masculine ...  »27 Il


25 Philippe de Navarre, Des iiii tenz d'aage d'ome, cité par E. Rodocanachi, La Femme italienne à l'époque de la Renaissance. Sa vie privée et mondaine; son influence sociale (Paris : Hachette, 1907), p. 23. Voir l'édition de Marcel de Fréville, Les quatre âges de l'homme de Philippe de Navarre (Paris : Firmin Didot, 1888), p. 16.
26 Le Livre du chevalier de la Tour Landry pour l'enseignement de ses filles (1372), publié par A. de Montaiglon (Paris : P. Jannet, 1854), p. 178.
27 St. Thomas More : Selected Letters, éd. Elizabeth Frances Rogers (New Haven, Conn. : Yale University Press, 1961), pp. 103-7, 22 mai 1518 traduite par J.-Cl. Margolin, dans la Revue Philosophique (1956), pp. 539-547. Cette lettre est addressée au précepteur William Gonell.
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conseille ses enfants

« d'éviter les gouffres du luxe et de l'orgueil et de cheminer dans les riantes prairies de la modestie; de ne se laisser jamais fasciner par la vue de l'or ni de gémir de ce qu'ils ne possèdent pas, ce qu'ils admirent à tort chez les autres; qu'ils ne s'estiment pas davantage, parés de brillants atours, mais qu'ils ne se sentent pas inférieurs, s'ils en sont privés; qu'ils évitent de dégrader par une négligence coupable la beauté que leur a donné la nature, mais qu'ils n'essaient pas de la rehausser par de méchants artifices; qu'ils mettent la vertu à la première place, et la science à la seconde, dans la hiérarchie des biens; et que dans leurs études ils estiment au plus haut tout ce qui peut leur enseigner le mieux la piété envers Dieu, la charité envers leur prochain et, pour eux-mêmes, la modestie et l'humilité chrétienne. C'est ainsi qu'ils pourront obtenir de Dieu la récompense d'une vie innocente, et dans cette attente assurée, ils ne regarderont pas la mort avec effroi : avant cette échéance, solidement affermis dans la joie, ils ne seront jamais gonflés d'orgueil par les vaines louanges des hommes ni abattus par leurs propos iniques.
 Tels sont, à mon avis, les véritables fruits de la science ...  »28

Vient ensuite le passage qui touche particulièrement notre sujet :

« Et je ne pense pas que la moisson puisse être affectée du fait que les semences auront été jetées par un homme ou par une femme. Car le terme de nature humaine convient à l'un comme à l'autre, et c'est par la raison qu'ils se distinguent des bêtes; l'un et l'autre sont également faits pour l'étude des lettres qui perfectionne la raison et la rend féconde ainsi qu'une terre labourée sur laquelle on aurait semé la graine des bons préceptes. S'il était vrai que le sol féminin est d'une nature ingrate et plus productif en fougère qu'en bon grain — opinion si communément répandue qu'elle détourne les femmes de l'étude — je penserais, quant à moi, qu'il faut cultiver l'esprit de la femme avec d'autant plus de soin par la littérature et de sages préceptes que l'art est plus nécessaire pour corriger ce vice congénital ».29

Certes voilà un plaidoyer éloquent en faveur du même enseignement pour filles et garçons dont la réalisation se fera


28 Margolin, trad. De la lettre de Thomas More à W. Gonell, Revue Philosophique (1956), p. 545.
29 Ibid., p. 545.
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encore attendre 370 ans, et qui suscitera alors des commentaires de ce genre :

« les pédagogues de ce temps semblent vraiment avoir oublié qu'une femme n'est pas un homme, et qu'avant toutes choses il s'agit de former de bonnes mères de famille, plus raisonnables que raisonneuses, moins instruites que lettrées, et surtout plus modestes, plus retenues que savantes. ‹ La femme ne peut être supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe ›, a dit excellemment Joseph de Maistre ».30

Le plaidoyer de Thomas More est d'autant plus impressionnant qu'il a prêché d'exemple et que sa réussite a converti son ami Érasme. écrivant à Budé qui n'instruit que ses fils et ses frères, Érasme explique :

« Jusqu'ici presque tout le monde était persuadé que, pour la pureté et la bonne réputation, les lettres étaient inutiles au sexe féminin. Je n'étais pas loin moi-même, autrefois, de cette opinion : mais More l'a complètement chassée de mon esprit. En effet deux dangers surtout menacent la pureté des jeunes filles, l'oisiveté et les divertissements trop libres; et l'amour des lettres les tient à l'écart de l'un et de l'autre ... rien ne vaut l'étude pour occuper tout entière l'âme de la jeune fille ».31

Il ne faut pas conclure de cette lettre toutefois qu'Érasme croyait en l'égalité des sexes. Lorsqu'il publie en 1526 sa Declamatio de pueris statim ac liberaliter instituendis, il ne s'occupe que des garçons bien qu'il constate qu'il y a des exemples de personnes instruites des deux sexes.32


30 A. Delboulle, dans sa preface à l'édition du Livre de l'Institution de la femme chrestienne, de Jehan Loys Vivès, traduit par Pierre de Changy (Le Havre : Lemale et Cie, 1891), p. xiv.
31 M.-M. de la Garanderie, La Correspondance d'Érasme et de Guillaume Budé (Paris : Vrin, 1967), p. 231, lettre de septembre 1521, Allen no. 1233.
32 Traduction, introduction et notes de J.-Cl. Margolin (Genève : Droz, 1966), p. 458.
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Combattre l'oisiveté était aussi le but principal du programme de Vivès qui a consacré tout un volume à l'éducation des filles.33 Si Vivès recommande qu'elles apprennent à lire et à écrire, c'est pour leur faire lire des oeuvres pieuses et morales, et réduire les plaisirs frivoles : « vous trouverez peu de femmes doctes qui ayent esté impudicques. »34 Mais l'enseignement ne joue qu'un petit rôle dans l'instruction de Vivès pour qui la femme reste inférieure à l'homme tout en ayant droit à certains égards : « Pour ce Dieu, Nature et les divins et humains commandemens demonstrent le mary devoir estre l'ame de la femme, sa teste et son pere, pour societé telle que du pere au filz, non comme du seigneur a sa chamberiere. »35

Combattre l'oisiveté par les études est une revendication qui dépasse le cadre de la rhétorique purement littéraire, et qu'il faut distinguer des rêveries aimables que l'on trouve dans les nombreuses imitations du Courtisan,36 ou de Marsile Ficin.37 Elle vient en tête du réquisitoire


33 Juan L. Vivès, De Institutione feminae christianae, 1523, traduction de Pierre de Changy, Livre de l'institution de la femme chrestienne, tant en son enfance, que marriage et viduite (Paris : Jaques Kerver, 1542), édition d'A. Delboulle (Le Havre : Lemale et Cie, 1891).
34 Vivès, op. cit., p. 35.
35 Vivès, De l'Office du Mary (édition A. Delboulle), p. 325.
36 Baldesar Castiglione, Il Libro del cortegiano (Venise : Alde, 1528), dont la première traduction en français date de 1537.
37 Cf. J. Festugière, La philosophie de l'amour de Marsile Ficin et son influence sur la littérature française au XVIe siècle (Paris : Vrin, 1941).
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dressé par Billon.38 Il est vrai qu'il y a des femmes instruites en France et Billon ne manque pas de les énumérer, imitant ses prédécesseurs italiens qui se sont appliqués à louer leurs compatriotes.39 Mais il s'agit surtout de femmes de très haute qualité; Billon constate que les femmes de moindre qualité ont bien plus de mal encore à obtenir une éducation à cause de l'opposition paternelle.40 Billon répète ce désir d'instruction régulièrement, comme un leitmotiv.41 On connaît le rôle important qu'a joué l'imprimerie dans l'établissement d'une classe laïque instruite : il faudra étudier de plus près son influence sur la condition des femmes.

L'éducation vient en tête de liste parce que la femme en a besoin pour prouver son égalité. Ni Christine de Pizan, ni Marguerite de Navarre n'affirment que la femme est un « mâle occasionné », c'est-à-dire imparfaite, passive et sans action de soi, erreur de nature.42 Mais cette croyance se retrouve de siècle en siècle dans les oeuvres d'auteurs


38 Billon, f. 7 v°. Chapitre 4, p. 40.
39 Cf. Lodovico Dolce, Dialogo della institution delle donne (1545) (Vinegria : Gabriel Giolito de Ferrari, 1560), f. 16 et suiv. Lodovico Domenichi, La Nobiltà delle donne (Vinetia : Gabriel Giolito di Ferrarii, 1549), ff. 244-272. Voir aussi O. Landi, Lettere di molte valorose donne, nelle quali chiaramente appare non esser ne di eloquentia ne di dottrina alli huomini inferiori (Vinegia : Gabriel Giolito de Ferrari, 1549).
40 Billon, f. 34 v°, ligne 30.
41 Ibid., f. 7 v°; 31 r°; 34 v°; 54 v°; 62 v°; 117 v°; 118 v°; 167 v°; 168 v°.
42 Ibid., f. 4 v°, ligne 13.
129

masculins.43 Dans les écrits polémiques, les défenseurs du sexe féminin se servent de longues énumérations de femmes remarquables pour montrer qu'il n'en est rien. D'un livre à l'autre, les mêmes exemples se retrouvent, les seules variations étant les célébrités nationales ou contemporaines. Si Billon se distingue de ses prédécesseurs,44 c'est par la proportion beaucoup plus grande de Françaises contemporaines, en particulier celles qu'il a connues personnellement, et par les détails et commentaires qu'il fournit sur elles. Si donc Billon répète les vieilles compilations, il y met aussi du sien. Il les présente sous forme allégorique : une forteresse militaire, symbole de défense.45 Christine de Pizan défend son sexe en lui construisant une ville (sous prétexte que les


43 Cf. E. Bourciez, Les Moeurs polies et la littérature de cour sous Henri II (1886) (Genève : Slatkine Reprints, 1967) : « *La femme est un male occasionné* disait d'après Augustin le grand docteur de l'époque, Saint Thomas; et il ajoutait pour son compte : *Elle a naturellement moins de vertu et de noblesse que l'homme*. »
 Voir Anton C. Pegis, Basic Writings of Saint Thomas Aquinas (New York : Random House, 1945), I, pp. 879-880 : « As regards the individual nature, woman is defective and misbegotten, for the active power in the male seed tends to the production of a perfect likeness according to the masculine sex; while the production of woman comes from defect in the active power ... » (The Summa Theologica, Question XCII, The production of woman).
44 Consulter Telle, La Querelle des femmes, chapitres 1 et 2, ainsi que Lula McDowell Richardson, The Forerunners of feminism in French literature of the Renaissance from Christine of Pisa to Marie de Gournay (Baltimore : The Johns Hopkins Press, 1929), chapitres 1, 2 et 3, pour un aperçu historique de la littérature pour et contre les femmes avant Billon.
45 Billon, ff. 1-121. Faut-il rappeler le château du Roman de la Rose ?
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citadins sont plus intelligents que les ruraux) : « take they toles and come before and tempre they morter in every corner/ and buylde on fast with the foote of thy penne. »46 Jean du Pré imagine un palais,47 choix caractéristique à une époque où François I construit le château d'Amboise, et Rabelais son Abbaye de Thélème. Joachim de Coignac fait un bastion,48 et Billon ne sera pas le dernier à allégoriser.49 Les adversaires aussi continuent l'image guerrière !50

Billon donc, dans sa forteresse ou défense, fait le bilan des accusations des médisants : mâle occasionné,51 imparfaites par nature,52 imbéciles, superbes, incapables, viles, inconstantes, pusillanimes, fragiles, obstinées, venimeuses,


46 Christine de Pizan, The Cyte of ladyes, II, ch. 1.
47 Jean du Pré, Le Palais des nobles dames, auxquel a treze parcelles ou chambres principals, en chacune desquelles sont déclarées plusieurs histoires tant grecques, hébraïques, latines, que françoises, ensemble fictions et couleurs poetiques concernant les vertus et louanges des dames (s.l., 1534).
48 Joachim de Coignac, Le Bastillon et rampart de chasteté à l'encontre de Cupido et de ses armes, avec plusieurs epigrammes (Lyon : François et Claude Marchants frères, 1550).
49 Cf. James Yates, The Castell of courtesie, whereunto is adjoined the holde of humilitie, 1582; De Gaillar, Le souclier des femmes; Louys le Bermen, Le Souclier des dames (Rouen : Jacques Besongne, 1621).
50 John Knox, The first Blast of the trumpet against the monstruous regiment of women (Genève : J. Crespin, 1558), éd. A. Arber, Southgate, London, N., 1878. Bien que Knox ait écrit surtout un pamphlet politique contre le règne de Marie Tudor, le livre test en même temps une attaque contre les femmes en general parce qu'elles sont « the porte and gate of the deveil » (p. 19).
51 Billon, f. 4 v°, ligne 13.
52 Ibid., f. 3 v°, ligne 25; f. 68 v°, ligne 10; f. 116 v°, ligne 15.
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occasion de mal;53 imprudentes, malicieuses, méchantes, incorrigibles, coléreuses, haineuses, bavardes, incapables de garder un secret, insincères, frivoles, et lubriques;54 elles ne veulent obéir à personne; elles cherchent à commander et à dominer les hommes;55 elles sont malhonnêtes et gloutonnes;56 bref, la femme n'aurait pas dû être créée.57 Billon s'applique


53 Billon, f. 3 v°, ligne 25. Cf. Knox, The first Blast, p. 12 : « nature, I say, doth paynt them further to be weake, fraile, impacient, feble, and foolishe : and experience hath declared them to be unconstant, variable, cruel and lacking the spirit of counsel and regiment ... »
54 Billon, f. 13 r°, ligne 22.
55 Ibid., f. 15 r°.
56 Ibid., f. 69 r°, ligne 10.
57 Ibid., f. 4 v°, ligne 22. Christine de Pizan avait véhémentement protesté contre la généralisation de ces accusations :
« ... Encor dis je que trop se desnature
Homme qui dit diffame, ne laidure,
Ne reproche de femme en la blasment,
Ne une, ne deux, ne tout generaulment.
Et suppose qu'il en y ait de nyces
Ou remplies de plusieurs divers vices,
Sanz foy n'amour ne nulle loiaulté,
Fieres, males, plaines de cruaulté,
Ou pou constans, legiers, variables,
Cautelleuses, fausses et decevables,
Doit on pour tant toutes mettre en fremaille
Et tesmoigner qu'il n'est nulle qui vaille ?
Quant le hault Dieu fist et forma les angelz,
Les cherubins, seraphims et archangelz,
N'en y ot il de mauvais en leurs fais ?
Doit on pour tant angelz nommer mauvais ?
Mais qui male femme scet, si s'en gart
Sans diffamer ne le tiers ne le quart
Ne trestoutes en general blasmer
Et tous leurs meurs femenins diffamer;
Car moult en fu, est et sera de celles
Qui a louer sont com bonnes et belles
Et ou vertus et graces sont trouvées,
Sens et valeur en bonté esprouvées ».
 (M. Roy, Oeuvres poétiques de Christine de Pisan (Paris : Firmin Didot, 1886-1891), II, p. 7, « L'épistre au Dieu d'Amours »).
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alors à montrer que de nature, la femme est l'égale de l'homme mais qu'elle est handicapée par le manque d'éducation;58 que la femme a autant de vertu que l'homme;59 qu'il n'y a aucune différence entre la dignité de leur condition;60 bref, qu'elles sont tout aussi capables que les hommes.61 Non seulement l'homme refuse à la femme l'éducation dont il jouit lui-même, mais il la prive de la liberté que Dieu a donnée à tous.62

Le deuxième reproche mentionné par Billon63 que font les femmes à la société, c'est qu'elles doivent toujours vivre sous tutelle : tutelle des parents; tutelle du mari ou tutelle du couvent. Le pouvoir des parents se manifeste particulièrement au moment du mariage. Le mot parents est un euphémisme de Rabelais dans son célèbre chapitre sur les mariages clandestins;64 Billon s'adresse aux « pères. »65 Ce sont eux les responsables de tant de mariages malheureux puisqu'ils ne considèrent


58 Billon, ff. 118 v° et 119 r°.
59 Ibid., f. 56 v°, ligne 25.
60 Ibid., f. 136 r°, ligne 29.
61 Ibid., f. 31 r°, ligne 32.
62 Ibid., f. 85 v°, ligne 14.
63 Ibid., f. 7 v° - 8 r°. Chapitre 4, p. 40. Philippe de Navarre stipulait : « en anfance doit ele obeïr a çaus qui la norrissent, et quant ele est mariée, outréemant doit obéïr a son mari, comme a son seignor; et se ele se rant en religion, ele doit ester obéïssanz parfitement a sa soverainne selonc la regle ... » (Les quatre âges de l'homme, éd. Fréville, p. 14).
64 Rabelais, Le Tiers Livre, chapitre 48.
65 Billon, f. 87 v° et suiv. Chapitre 4, p. 65.
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que des intérêts financiers ou des intérêts de famille, attitude qui fait du mariage un labyrinthe infernal.66 Billon entame son livre par l'éloge du mariage; l'institution n'est pas à condamner. Au contraire, le mariage chaste égale la virginité.67 Lecteur d'Érasme, il suit de près la Declamatio Matrimonii, traduite en français par Louis de Berquin avant 1525,68 lorsqu'il décrit le mariage idéal dans le chapitre II du Deuxième Bastion.69 Le mariage idéal est basé sur le « chaste amour matrimonial »70 et l'« amoureuse foy matrimoniale »71


66 Billon, f. 23 r°, ligne 37. Voir aussi sur la cruauté des parents le colloque d'Érasme, « Αγαμος γάμος, sive Coniugium impar », 1529 dans Craig R. Thompson, The Colloquies of Erasmus (University of Chicago Press : 1965), p. 401 : « A Marriage in Name Only, or The Unequal Match ».
67 Ibid., f. 3 r°, ligne 4. Voir Érasmus, Encomium matrimonii, écrit en 1493, publié en 1518, dont une traduction anglaise se trouve dans Thomas Wilson, The Arte of rhetorique, 1553, éd. facsimile de Robert Hood Bowers (Gainesville, Fla. : Florida Scholars' and Facsimiles and Reprints, 1962).
 É.V. Telle en donne un résumé dans Érasme de Rotterdam et le septième sacrament. étude d'évangelisme matrimonial au XVIe siècle et contribution à la biographie intellectuelle d'Érasme (Genève : Droz, 1954), pp. 160-176.
68 Telle, Érasme, p. 154, note 1.
69 Billon, f. 80 r°. Chapitre 4, p. 63.
70 Ibid., f. 75 v°, ligne 2.
71 Ibid. f. 73 v°, ligne 30.
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maintenus par la fidélité réciproque.72 Ce mariage se fait après mûre réflexion, sans arrière-pensées financières, dans un but chrétien.73 Ni argent, ni parentage, ni désir sexuel mais le bons sens produira un mariage qui rendra les partis heureux et produira un mariage une « honnête conversation. »74 Dans ce mariage, les partenaires seront égaux, et les maris, qui d'habitude sont mauvais,75 ne pourront plus dominer leurs


72 Billon, f. 82 v°, ligne 20. Billon s'exprime ici comme Charilée dans Le Monophile qui réclame l'égalité des partenaires dans les relations amoureuses :
« jamais je n'admettray, et ne permettray que la femme soit appelée maistresses de l'homme, que semblablement il ne soit dit paisible possesseur, et seigneur du Coeur de la Dame. Et par mesme moyen maintiens-je, ... n'estre plus loysible à l'homme, au'à la femme, soubs pretexte d'une sotte opinion conceüe entre les hommes, se communiquer en plusieurs endroits ».
(E. Pasquier, Le Monophile (Paris : Estienne Groulleau, 1554), éd. E.H. Balmas, Milan : Cisalpino, 1957, p. 142).
 L'édition de E.H. Balmas est basée sur la dernière édition du vivant de Pasquier qui a apparu en 1610 chez Jean Petit-Pas à Paris sous le titre de La Jeunesse de E.P. et sa suite.
73 Ibid., f. 85, ligne 35. Voir aussi Érasme, Institutio christiani matrimonii (Bâle : Froben, 1526), et l'analyse qu'en donne É.V. Telle, Érasme et le septième sacrament, pp. 347-420.
74 Ibid., f. 87 v°, ligne 25. Voir le colloque « Proci et puellae » d'Érasme sur l'art de faire un bon marriage (Craig R. Thompson, The Colloquies, p. 86, « Courtship ») et H.C. Agrippa von Nettesheim, Du sacrament du marriage dans Sur la Noblesse et excellence du sexe feminine, de sa preeminence sur l'autre sexe, et du sacrament du marriage avec le traité sur l'incertitude aussi bien que la vanité des sciences et des arts, trad. Gueudeville (Leyde : Theodore Haak, 1726), vol. 1, sur l'amour dans le marriage. Monophile se plaint de ce que l'introduction du douaire a chassé l'amour du marriage, et plaide pour l'amour comme base du marriage (E. Pasquier, op. cit., p. 76). Dans le même livre, Glaphire base le marriage ideal sur l'amitié, sentiment durable, au lieu de l'amour qui es tune passion (Pasquier, op. cit., pp. 89-90).
75 Billon, f. 4 r°, ligne 35; f. 23 r°, ligne 30; f. 42 v°, ligne 30.
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femmes par force,76 les battre, les tuer, ou commettre l'adultère impunément.77 Les femmes auront des droits civiques.78 Ainsi la question du mariage est liée aux deux autres griefs des femmes, à savoir qu'elle n'a pas de droits en justice,79 ni le droit de participer à la res publica.79 Si les lois sont iniques envers les femmes, c'est parce qu'elles ne peuvent pas participer à leur rédaction.80 Le même reproche est exprimé par Charilée, l'unique participante au dialogue du Monophile lorsqu'elle remarque que

« l'envyeuse loy des hommes ... [qui] ... leur [aux femmes] interdirent plaidoyers et administration d'estats politiques. Mesmes nous publians de si fragile esprit, jusques à nous deffendre donaisons, et alienations de nos biens, sans l'exprès consentement de noz maris ».81

E.H. Balmas a tort quand il accuse Charilée « d'un moment de mauvaise humeur »; s'il est vrai que « la femme libre et majeur, ou la femme veuve, peut librement, au XVIe siècle, acheter, vendre, hériter des biens meubles ou immeubles; elle peut même gérer un commerce ou une activité industrielle en son propre nom, »82 le seul moyen d'être libre, c'est d'être veuve.83 Les vieilles filles sont si rares que Marie de Gournay est une


76 Billon, f. 42 v°, ligne 30.
77 Ibid., f. 162 r°, ligne 2.
78 Idem.
79 Ibid., f. 8 r°. Chapitre 4, p. 40.
80 Ibid., f. 58 r°, ligne 20; f. 85 r°, ligne 18.
81 E. Pasquier, Le Monophile, éd. Balmas, p. 134:99 - p. 135:101.
82 Ibid., p. 271, note de l'éditeur no. 98.
83 Billon, f. 109 v°, ligne 12 : « être veuve et libre » (à propos d'Hélène Orsini).
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exception célèbre. La femme était ou bien mariée, ou bien au couvent, comme l'indique Billon.84 Les femmes imprimeurs, par exemple, sont toujours des veuves héritant le privilège de leur mari. Vus la mortalité en couches85 et le danger de la syphilis, les chances de la femme mariée d'en arriver à cet état de « liberté » étaient mauvaises; la lecture du Père Anselme86 révèle clairement que pour vivre une longue vie, il valait mieux se faire religieuse. Une veuve, d'ailleurs, était vite remariée, probablement parce que « quand on voit une femme seule, le sot Vulgaire dit qu'elle est égarée ou perdue. »87 Ainsi cette femme libre et majeure est rare, et le reproche de Charilée concerne la femme mariée, l'état de la majorité des femmes. Or, il faudra attendre la 5e République pour réaliser cette réforme et voir accorder aux femmes l'égalité civique. Même les femmes de très haute noblesse se plaignaient de l'iniquité des lois, s'il faut en croire Brantôme. Renée de Ferrare explique l'aide qu'elle donne aux Français à Ferrare en disant que ce sont


84 Billon, ff. 7 v° - 8 r°. Chapitre 4, p. 40.
85 Ibid., f. 104 v°, ligne 11 : « Pauvretes Creatures Femenines, qui certes autant de fois meurent, qu'elles enfantent : et autant de fois résuscitent, qu'elles ne meurent en enfantant. » Voir chapitre 4, p. 68.
86 Le R.P. Anselme, Histoire de la Maison Royale de France, et des grands officiers de la couronne, dressée sur plusieurs chartes d'églises, titres, régistres et mémoriaux de la Chambre des Comptes de Paris, histoires, chroniques et autres preuves (Paris : Estienne Loyson, 1674).
87 Billon, f. 64 v°, ligne 10.
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« pauvres Français de ma nation et lesquels, si Dieu m'eût donné barbe au menton et que je fusse homme, seraient maintenant tous mes sujets, voire me seraient-ils tels si cette méchante loi salique ne me tenait trop de rigueur ».88

Quant à Catherine de Médicis, dans une discussion avec le cardinal de Grandvelle et le cardinal de Lorraine, elle leur dit que

« c'estoient de vrays abus que vostre loi sallique, et qu'il luy en crevast l'oeil, et que c'estoient de vieux rêveurs et croniqueurs qui l'avoient ainsy escrit, sans savoir pourquoy, et l'ont faict ainsi accroire, et qu'elle ne fust jamais faicte ny portée en France, mais que c'estoit une coustume que les François, de main en main, s'estoient entredonnez, et avoient introduite, qui n'est nullement juste, et par conséquent violable. Voylà ce qu'en dict la reyne mère ».89

Les quatre « causes de la rébellion actuelle des femmes » :90 le manque d'éducation et d'expérience, le manque de liberté, le manque de droits légaux, et la défense de participation à la vie publique proviennent d'une insatisfaction réelle, et non pas fictive seulement, comme l'a remarqué juste droit Ruth Kelso :

« We must believe that under the extravagance of expression there was a real antagonism and that it rose from disagreement as to where women belonged in the general scheme of things and what were the special rights and privileges that men were

88 Pierre de Brantôme, Oeuvres complàtes, éd. Ludovic Lalanne (Paris : Renouard, 1875), VIII, p. 110.
89 Ibid., VIII, pp. 46-47. Comparons l'opinion des dames et celle de John Knox : « To promote a woman to veare rule, superioritie, dominion or empire above any realme, nation or citie, is repugnant to nature, contumelie to God, a thing most contrarious to his reveled will and approved ordinance, and finallie it is the subversion of good order, of all equitie and justice. » (The first Blast of the trumpet, p. 11) ... « For their sight in civile regiment is but blindness : their strength, weakness : their counsel, foolisheness : and judgement, phrenesie, if it be rightlie considered... » (p. 12).
90 Billon, f. 7 v°. Chapitre 4, p. 40.
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born to ».91

Les hommes croient que les femmes ne sont ci-bas plantées que pour eux,92 pour leur plaisir ou leur service,93 tandis que les femmes se considèrent tyranniquement asservies aux hommes;94 les hommes s'imaginent avoir autorité sur leurs femmes,95 tandis que les femmes insistent que Dieu a donné la liberté à tous.96 Les hommes se sont toujours donné la supériorité de noblesse sur les femmes,97 tandis que les femmes basent leur égalité sur l'écriture98 et ne voient aucune différence dans la dignité de leurs conditions.99 Les différences entre les sexes ne sont dûes qu'au vice ou à la vertu.100 Si on accuse la femme d'être par nature imparfaites, indociles, pusillanimes, sottes et plus viles que les hommes, c'est à cause de

« la Norriture acoutumée qui les à peu a peu privées de toute virile education, pour myeux asservir ces douces Creatures a tant de rudes Hommes ... Qu'elle difference y à il, a votre avis Lecteurs, entre l'un et l'autre Bras d'un Corps entier,

91 Ruth Kelso, Doctrine for the lady of the Renaissance (Urbana : University of Illinois Press, 1956), p. 10.
92 Billon, f. 5 r°, ligne 3; f. 104 r°, ligne 5.
93 Ibid., f. 151 r°, ligne 10. Cf. John Knox, The first Blast of the trumpet, p. 15 : « I say, that woman in her greatest perfection, was made to serve and obey man. »
94 Billon, f. 89 v°, ligne 18.
95 Ibid., f. 85 v°, ligne 6.
96 Ibid., f. 85 v°, ligne 14.
97 Ibid., f. 105 v°, ligne 5.
98 Ibid., f. 122 r°, ligne 3.
99 Ibid., f. 136 r°, ligne 29.
100 Ibid., f. 165 r°, ligne 20. Nous verrons plus bas que les differences entre les classes sociales doivent se fonder sur ce même principle (chapitre 7).
139
sinon par le defaut de l'usage et exercice qui n'est communément donné au Gauche ainsi qu'au Droit ? Un Gaucher exercité a la gauche en l'Art d'Ecrime, est il pas aussi vaillant et adroit qu'un Doittier a sa droite s'il est autant exercité ? Qui fait croire, que si les Femmes, comme Gauches, etoient en tout exercitées aussi songneusement que les hommes (qui au regard d'elles se disent Droittiers ? elles deviendront les maistresses de tous Mestiers et Sciences qui se peuvent acquerir : ainsi qu'elles ont fait entrevoir en toute saison passée ... Au regard dequoy l'on peult bien conjecturer que cela à été un des principaux fundementz a faire les nouvelles loix a lencontre d'elles : Par lesquelles plusieurs Privileges leur ont été otéz sous prétexte de quelque Ordre diversifé en Nature, qu'on peult bien dire estre nécessaire au gouvernement des Choses humaines, par une certaine Supériorité et Inferiorité des Sexes ».101

Les dernières lignes de cette citation indiquent bien la relativité de ce plaidoyer pour l'égalité : égalité, mais en même temps supériorité et infériorité. Déjà au début de son livre Billon avait posé l'axiome qu'il faut une hiérarchie dans la société, et que les femmes acceptent leur position inférieure si elles sont traitées avec plus de dignité et si elles obtiennent plus de liberté.102 Cette égalité que les femmes réclament par la plume de Billon, se limite pour lui à une amélioration des conditions présentes.103 Pourtant il explique que la femme préférerait être homme, non pas parce qu'elle croit que l'homme est une espèce plus digne, mais


101 Billon, f. 118 v°, ligne 25. Billon suit l'habitude des humanists de distinguer ainsi un passé lointain, où tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, d'un passé plus recent « obscurantiste. »
102 Ibid., f. 8 r°, ligne 30.
103 Remarquons que Billon ne commet pas de « gaffes » comme Hilarion de Coste qui, dans son éloge de Marguerite de Parme (Éloges et vies des Reynes, p. 344) explique le fait qu'« elle avait un esprit qui surpassait la condition d'une femme » en notant qu'« elle avoit mesme un peu de barbe au mention et à la lèvre supérieure » et qu'« elle estoit quelquesfois tourmentée de la goutte. »
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parce qu'elle préférerait faire partie de la classe supérieure, « pour voir et savoir, vu que la faculté leur en a été otée dès leur naissance. »104 Et vice-versa, si les hommes ne veulent pas être femmes, c'est parce qu'ils ne pourraient pas assouvir leurs désirs et leurs ambitions.105

Ayant ainsi exposé et défendu les revendications des femmes au moyen de sa forteresse, Billon va plus loin : il attaquera au moyen d'une contremine.106 Il prouvera la supériorité des femmes et réduira le sexe masculin à la défense. Les douze chapitres suivants107 sont rédigés sous forme de déclamation, la plume (et non pas l'auteur) s'adressant aux dames. Nous voici en pleine rhétorique. La première partie du livre s'adresse à tous, introduite par le poème au lecteur;108 la seconde aux femmes uniquement.109 Billon ne s'attend pas à ce que les hommes le prennent aux sérieux. Cette déclamation est une adaptation de l'oeuvre d'Henri Corneille Agrippa von Nettesheim qu'elle suit de fort près.110 Agrippa avait écrit son traité en 1509, comme l'indique sa préface à


104 Billon, f. 118 r°, ligne 4.
105 Ibid., f. 116 v°, chapitre III du Quatrième Bastion. Chapitre 4, p. 71-73.
106 Une contremine es tune mine pratiquée sous les défenses d'une place pour faire sauter les assaillants (Dictionnaire Littré, 1956).
107 Billon, f. 126 r° - f. 182 v°.
108 Ibid., f. c i v°.
109 L'illustration montre une audience de femmes (f. 125 v°).
110 Agrippa a inspiré bien des passages de la première partie du livre aussi, mais là Billon le suit moins systématiquement.
141

Marguerite d'Autriche, régente des Pays-Bas, mais il ne l'a imprimé qu'en 1529.111 Une traduction française a paru en 1537; une adaptation en vers en 1541,112 une traduction anglaise en 1542,113 et une italienne en 1544.114 Le livre était si populaire qu'il a servi d'exemple à de nombreux ouvrages analogues. Dans la bonne analyse qu'il donne de l'ouvrage d'Agrippa dans son étude sur Marguerite de Navarre,115 É.V. Telle remarque d'ailleurs qu'Agrippa s'appuie particulièrement sur l'auteur espagnol Jean Rodrigue de la Chambre et son Triomphe des dames,116 et qu'il sert de base à son tour à Lodovico Domenichi.117 Domenichi abandonne la forme littéraire de la déclamation pour en faire un dialogue à la façon


111 Henri Corneille Agraippa de Nettesheim, De Nobilitate et praeccellentia foeminei sexus (Anvers : Michel Hillenius, 1529). Ses Opera (édition de Lyon, s.d.) ont paru en facsimile récemment : éd. R. Popkin, Hildesheim-New York : George Olms Verlag, 1970, 2 vol. De la noblesse se trouve dans le volume II.
112 Déclamation de la noblesse et préexcellence du sexe féminin (Lyon : Fr. Juste, 1537). Adaptation en vers du Banny de Liesse (François Habert) (Paris : D. Janot, 1541). Cf. É.V. Telle, Querelle des femmes, p. 46, note 4.
113 A Treatise of the nobilitie and excellencye of woman kynde, trad. David Clapam (London : Thomas Berthelet, 1542).
114 Della Nobilta et eccellenza delle donne (Vinegia : Gabriel Giolito de Ferrarii, 1544). Cet imprimeur a dû aimer les femmes : il a aussi imprimé les oeuvres de Dolce, de Domenichi et de Landi.
115 Telle, Querelle des femmes, pp. 46-53.
116 Juan Rodriguez de la Camara (ó del Padrón), Triumfo de la donas, dans Obras (Madrid : Paz y Melia, 1884), pp. 319-368. Cf. Telle, Querelle des femmes, p. 51, note 18.
117 Lodovico Domenichi, La Nobiltà delle donne (Vinetia : Gabriel Giolito di Ferrarii, 1549). Il mentionne en passant la declamation d'Agrippa au folio 90 v°.
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du Courtisan et il consacre les deux derniers livres sur un total de cinq à l'éloge de femmes contemporaines, surtout italiennes.118 Il modernise, pour ainsi dire, son modèle, ajoutant par exemple des traductions de vers de Thomas More119 et d'Étienne Dolet.120 Dans son étude sur William Bercher et son livre,121 R. Warwick Bond, par une comparaison des textes d'Agrippa, de Domenichi et de Bercher, démontre que Domenichi suit parfois mot à mot la traduction italienne d'Agrippa, tandis que Bercher s'accroche à Domenichi. Il garde la forme de dialogue et il y ajoute simplement quelques exemples de femmes anglaises. Bercher ne semble pas connaître Agrippa mais il puise abondamment dans Domenichi.122 Si Domenichi trouve sa matière dans Agrippa, il emprunte au petit traité de Galeazzo Flavio Capella123 les titres de ses chapitres, le plan et de longs passages. Billon aussi reproduit


118 Domenichi, La Nobiltà delle donne, ff. 244 r° - 272 v°. Les seules Françaises qu'il mentionne sont Catherine de Médicis (!), la reine de Navarre, et la duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers. Il mentionne Marguerite de Valois encore une fois parmi les femmes lettrées, en compagnie de Vittoria Colonna et des filles de Thomas More (f. 88 r°).
119 Domenichi, op. cit., f. 89 v°.
120 Ibid., f. 92 v°.
121 William Bercher, A Dyssputacon off the nobylytye off wymen/Betwene dvvers ladis/and gentlemen off ytalye ata place called Petriolo/One of the Bayns of Siena the noble cyttye of Toscane/. Ms. Préface datée 1559. édité par R. Warwick Bond (London : Roxburghe Club, 1904). Addenda, 1905.
122 Bercher, op. cit., éd. R. Warwick Bond, p. 51.
123 Galeazzo Flavio Capella, Della Eccelenza et dignità delle donne (Venegia : Gregorio de Gregorii, 1526). Voir R. Warwick Bond, p 75.
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Agrippa124 et il le fait comme Domenichi. Lui aussi modernise Agrippa en ajoutant de nombreuses références actuelles mais surtout des éloges et des exemples de Françaises. Ce que Domenichi a fait pour l'Italie, Billon fait pour la France. Faut-il aller cependant jusqu'à traiter ces auteurs d'« abominable plagiarist ? »125 Comme l'a si bien exprimé J. Festugière : « piller ... c'est d'habitude de l'époque. On plagie directement, sans pudeur. Aussi bien, la science est à tous. Ce que chacun a pu dire ne fait qu'enrichir le bien commun. L'oeuvre littéraire n'est pas regardée encore comme une propriété individuelle : tous les doctes y participent, tous peuvent y puiser, c'est leur patrimoine. »126 Si les raisonnements, les beaux exemples, les anecdotes se retrouvent d'un écrivain à l'autre, les auteurs se distinguent cependant par d'autres aspects. Le traité d'Agrippa est purement rhétorique, sans allusions contemporaines et sans la moindre trace de la personnalité de l'auteur. Est-ce la cause de sa popularité ? Domenichi en fait un ouvrage dans le goût italien et à la mode de Castiglione : dialogue, personnages de la haute aristocratie, style enjoué, écrit par et pour le courtisan. Billon est plus personnel. Son livre abonde en exemples et anecdotes modernes,


124 M.A. Screech a établi les emprunts de Billon à Agrippa et en donne des exemples convainquants dans son article, « Rabelais, de Billon and Erasmus, » Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance XIII (1951), pp. 244-248.
125 W. Bercher, The Nobylytye off wymen, éd. R. Warwick Bond, p. 75.
126 Jean Festugière, La Philosophie de l'amour de Marsile Ficin et son influence sur la littérature française au XVIe siècle (Paris : Vrin, 1941), p. 68.
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en expériences et connaissances personnelles,127 en commentaires, le tout saturé d'un patriotisme chauvin.128 L'originalité ne se trouve pas dans la matière mais dans la façon dont l'auteur s'en sert. Dans quel but notre écrivain prend-il la défense du sexe faible ? Est-ce par conviction ou avait-il d'autre motifs ? La sincérité d'un auteur est toujours difficile à établir. Elle n'a d'ailleurs souvent aucune importance. L'intéressant n'est pas tellement de savoir si Billon était vraiment en faveur de l'égalité des sexes, que le fait qu'il y avait apparemment un public qui s'intéressait suffisamment à la question pour acheter ces livres. Jusqu'en 1555, on peut relever 214 titres d'ouvrages en faveur des femmes, nombre qui augmentera jusqu'à 444 en 1625, sans compter les réimpressions.129 Il est donc inexact de croire, comme l'a fait G. Ascoli, que la première moitié du siècle ait


127 Voir le chapitre 9.
128 Voir le chapitre 6.
129 Je me suis servie des bibliographies suivantes : Abel Lefranc, « Le Tiers Livre du ‹ Pantagruel › et la Querelle des Femmes, » Revue des études Rabelaisiennes II (1904), pp. 1-10 et 78-109; E. Rodocanachi, La Femme italienne à l'époque de la Renaissance. Sa vie privée et mondaine; son influence sociale (Paris : Hachette, 1907), p. 285-287; William Bercher, The Nobylytye off wymen, éd. R. Warwick Bond, pp. 80-82; G. Ascoli, « Essai sur l'histoire des idées feminists en France du XVIe siècle à la Révolution, » Revue de Synthèse Historique XIII (1906), pp. 59-66 : et surtout Ruth Kelso, Doctrine for the lady of the Renaissance (Urbana, University of Illinois Press, 1956), pp. 326-468; de loin la plus utile. J'aimerais corriger une petite erreur : le no. 483, indiqué : « Lautheurde, Les Paradoxes (cited by Billon, Le Fort inexpugnable, 1555, p. 14. Pub. a few years before. Detraction of women) » est en réalité la traduction française des Paradoxes d'Ortensio Landi, faite et imprimée par Charles Estienne à Paris en 1553. Billon a marqué « L'autheur de » dans la marge.
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été plus fertile en ouvrages de ce genre que les années suivantes. Les imprimeurs continuaient à les imprimer,130 le public à les acheter. Écrire sur les femmes était à la fois un moyen de se faire imprimer et lire, et un moyen de se procurer des revenus par des dédicaces élogieuses. Le désir de se voir imprimer, d'acquérir ce brin d'immortalité, se compare au désir de se rendre immortel par des actes d'héroïsme ou de bravoure, ou des prouesses militaires. La sincérité de l'auteur est donc très difficile à déterminer. Le même auteur écrira des oeuvres de tendances contraires. Ainsi Landi se voit attaqué Billon en tant qu'auteur des Paradoxes, mais c'est Landi qui publie un volume de lettres écrites par des femmes pour montrer qu'elles ne sont pas inférieures aux hommes.131 Il s'agit d'écrire et non pas d'exprimer des sentiments personnels. Billon est suffisamment sincère pour demander aux dames un service réciproque : je vous aide, aidez-moi. Que les dames protègent les secrétaires.132 Il n'a pas écrit son livre sans intérêt personnel. Ce n'est pas un Don


130 Ainsi à Venise, Gabriel Giolito di Ferrarii imprime et réimprime les oeuvres de Dolce, Landi, Domenichi, Piccolomini et la traduction italienne d'Agrippa.
131 O. Landi, Lettere di molte valorose donne, nelle quali-chiaramente appare non esser ne di eloquentia ne di dottrina alli huomini inferiori (Vinegia : Gabriel Giolito de Ferrari, 1549).
132 Billon, chapitre XIIII de la Contremyne, f. 229 r° et suiv.
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Quichotte.133 Il a compris les griefs des femmes. Il a lu suffisamment de livres pour faire un traité sur le sujet et il sait que ce genre de livres se vend. La sincérité de Billon se trouve dans la partie qui ne s'occupe pas des femmes, mais du royaume de France et des secrétaires que nous traiterons dans les chapitres suivants. Car non seulement Billon se distingue par le grand nombre de références modernes134 mais aussi par le fait que son livre ne traite pas uniquement des femmes. Ce fait a été négligé par la plupart des critiques.135 Avant de pouvoir nous prononcer sur le féminisme de Billon, il faudra examiner le reste de l'ouvrage.136 Nous pouvons cependant conclure en remarquant que Billon n'est pas sincère lorsqu'il prétend que son but unique est de défendre les femmes.


133 M.A. Screech dispute l'affirmation d'É.V. Telle, Querelle des femmes, p. 59 : « ... on ne peut pas nier que ses intentions fussent bonnes et sincères ..., » en disant que « Billon's feminism was doubtless sincere at heart, but not free from the hope of gaining the support of a number of influential ladies by flattering their sex » (« Rabelais, de Billon and Erasmus, » Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance XIII (1951), p. 249. Billon est sincère mais... Ne vaut-il pas mieux dire que nous n'en savons rien ?
134 Voir le chapitre 5, p. 129 et le chapitre 9.
135 Voir le chapitre 8. E. Picot et M.A. Screech font exception.
136 Billon, Prologue, c v°, ligne 7 : « ... te supplie d'affection tres humble vouloir un peu suspender le gugement de ton prompt esprit a chacun point, jusques a ce que a ta commodité tu auras le tout visité, selon que requiert la prudence de tout homme sage qui se vault montrer tel, car ainsi que dissent les praticiens, il fault voir le fons du sac avant que juger. »
137 Billon, f. 126 v°. Chapitre 4, p. 75.
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Chapitre 6. De la divine grandeur des Gaulles.

 

Billon attribue à la monarchie française une mission mondiale. Elle a son rôle dans l'ensemble de la destinée du genre humain, dans l'attente du Jugement Dernier et de la fin du monde. Billon mentionne la vision du prophète Daniel1 des quatre bêtes sauvages et l'interprétation des quatre royaumes (Daniel 7) : « Ces quatre grandes bêtes sont quatre rois qui s'élèveront sur la terre (Dan. 7:17). Mais les saints du Souverain recevront le royaume et posséderont le royaume éternellement et jusqu'aux siècles des siècles (Dan. 7:18). La quatrième bête est un quatrième royaume qui existera sur la terre, qui sera différent de tous les royaumes, et qui dévorera toute la terre, et la foulera et la brisera (Dan. 7:23). Puis viendra le jugement, et on lui ôtera sa domination, pour la détruire et l'anéantir pour jamais (Dan. 7:26) Et le règne, et la domination et la grandeur des royaumes qui sont sous tous les cieux, seront donnés au peuple des saints du Souverain. Son règne est un règne éternel, et toutes les puissances le serviront et lui obéiront (Dan. 7:27). »2 Ces quatre monarchies sont celles des Assyriens, des Perses, des Grecs, et des Romains, cette dernière en cours de destruction. La France doit servir à Dieu d'instrument et de justicière sur terre3 pour préparer « la Rénovation de l'Europe avant la


1 Billon, f. 202 v°, ligne 2.
2 La Sainte Bible, version d'Osterwald (1904) (Paris, 1931), p. 732.
3 Billon, f. 203 r°, ligne 6.
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Consummation des Siècles, »4 prophétie que Billon fortifie à l'aide d'une citation de St. Augustin. Il faut distinguer ici des idées : l'attente de l'âge préparatoire au Jugement Dernier, et la façon dont cet âge se réalisera. De nombreuses prophéties ont eu cours, purement religieuses d'abord, transformées en prophéties politiques vers le 14e, 15e, et 16e siècles. La croyance que la paix et la béatitude seront réalisées avant la fin du monde peut être tracée jusqu'à l'oeuvre de Joachim de Flore.5 Le rôle de réalisateur a été attribué à maints personnages,6 mais nous nous bornerons aux traditions qui ont influencé Billon, à savoir la tradition allemande et la tradition française.7 La tradition allemande dominait au 13e siècle, donnant à l'Empereur le rôle de tyran ou d'Antéchrist, et à un second Charlemagne (considéré comme Allemand) le rôle de sauveur. Au 14e siècle cependant la monarchie française est mentionnée. Pierre Dubois, dans son De Recuperatione terre sancte attribue un rôle mondial au roi français, et l'explique par sa descendance de Charlemagne.8


4 Billon, f. 204 r°, ligne 3.
5 Voir Marjorie Reeves, The Influence of prophecy in the later Middle Ages : A study of Joachimism (Oxford : Clarendon Press, 1969); Norman Cohn, The Pursuit of the millennium (Fairlawn, New Jersey : Essential Books, Inc., 1957).
6 « Reparator orbis : » pape angelique ou monarque temporal, ou les deux ensemble.
7 Cf. Reeves, op. cit., part III, « Antichrist and Last World Emperor, » pp. 295-392. De même, Cohn, op. cit., pp. 96-122.
8 Reeves, The Influence of prophecy, p. 320. Billon accepte le role mondial du roi de France, mais refuse la descendance de Charlemage, vu que les chroniqueurs allemands en ont conclu que le roi de France est allemande d'origine.
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Jean de Roquetaillade précisera le programme du roi de France.9 Défenseur du Saint Siège, le roi de France le défendra contre l'Antéchrist oriental à Jérusalem. Le Roi de France, élu Empereur Romain, conquerra le monde entier, et avec un Pape angélique, convertira les musulmans et les juifs, réconciliera l'église byzantine et romaine, exterminera toute hérésie.10 Ces idées sont développées par Telesphorus de Cosenza qui va jusqu'à prédire que ce roi français sera « nomine Karolum » et « generosus rex de posteritate Pipini »11 Il aidera le pape angélique contre l'Aigle germain et le pseudo-pape. écrit à la fin du 14e siècle, Telesphorus a joui d'une grande faveur, vu les nombreux manuscrits du 15e au 17e siècle, et les éditions imprimées dont une à Paris, une à Lyon en 1572 et une traduction, Le Livre Merveilleux, à Rouen en 1565.12


9 Reeves, The Influence of prophecy, p. 321; Cohn, The Pursuit, p. 96.
10 Reeves, op. cit., p. 323. Les oeuvres de Roquetaillade ou Rupescissa, Oraculume Cyrilli, Liber secretorum eventuum, et Vade mecum in tribulation, datent de 1349 et 1356. Billon reprend l'idée que les rois de France ont toujours été les grands défenseurs de la Papauté, et ennemis de l'Antéchrist (f. 212 v°), qu'il a pu trouver aussi dans Nicole Gilles, Les tres elegantes, tres veridiques et copieuses Annalles des tres preux, tres nobles, tres chrestiens et tres excellens moderateurs des belliqueuses Gaules (Paris : Jehan Petit, 1528), p. 1.
11 Reeves, op. cit., p. 326. Après la mort de Charles VIII, les Allemands appliqueront cette phrase à l'Empereur Charles-Quint. L'oeuvre de Telesphorus s'intiltule Liber de magnis tribulationibus.
12 Marjorie Reeves fait remarquer la coincidence de la traduction de Rouen de 1565 et du règne de Charles IX (op. cit., p. 378).
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La Prognosticatio de Johann Lichtenberger, publiée en 1488, accorde les deux traditions, la tradition anti-allemande, qui voit le méchant tyran germanique persécuter l'Église et provoquer le schisme, tandis que la renovatio se fait par le pape angélique de concert avec le second Charlemagne, et la tradition pro-allemande, où le grand Aquila détruit l'Église mais la renouvelle aussi, inaugurant ainsi l'Âge de Béatitude.13 Il trouve la solution en la personne de l'Empereur bourguignon, qui habilement combine l'Aigle et le Lys,14 i.e. Maximilien ou son fils Philippe. En 1485, Charles VIII est roi de France, et le sujet de prophéties telle que De la nouvelle Réformation du siècle et de la récupération de Jérusalem à lui destiné et qu'il sera de tous les roys de terre le souverain et dominateur sous tous les dominions et unique monarche du monde, écrite par Jean Michel, son médecin15 en 1494. M. Reeves se demande si la politique de conquêtes de Charles VIII a subi l'influence de ces vaticinations. Billon y trouve une justification des guerres d'Italie. Il semble aussi que prédire le


13 Marjorie Reeves, The Influence of Prophecy, p. 349. Le livre de Lichtenberger, astrologue de Fréderic III, était très répandu puisqu'on compte 13 éditions en latin et italien entre 1490 et 1532, sans compter les éditions allemandes. Le Mirabilis Liber, publié à Paris en 1522 et 1530 le reproduit, de même que La Prophétie merveilleuse de madame saincte Brigide (Ibid., p. 347, note 1), citée par Billon, f. 193 r°.
14 Le Lys est à la fois le symbole biblique de pureté et beauté, et le symbole de la monarchie française. Cf. p. 162, note 54.
15 Reeves, op. cit., p. 355. J'ignore pourquoi W.J. Bouwsma, Concordia Mundi, p. 218, le nomme « agitator. »
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futur tente les employés du roi !16 L'avènement de Charles-Quint et surtout le sac de Rome en 1527 produisent une telle quantité de prophéties annonçant la renovatio imminente, que Martin du Bellay note en 1536 « un grand et merveilleux cours de prophetes et prognostications qui toutes prommetoient à l'Empereur heureux et grand succes et accroissement de fortune ... et quand plus il [Charles] y adiustoit de foy, de tant plus en faisoit l'on semer et publier de nouvelles. »17 Il expliquait que le Marquis de Saluzzo avait changé de parti, parce qu'il était certain que des amis français « perdroient leurs biens, parce qu'on ne pouvoit aller contre les oracles de Dieu, dont les prophetes estoient denontiateurs. »18 Il est important de se rendre compte de l'effet produit sur les contemporains de ce qui nous semble aujourd'hui des fantaisies plus ou moins superstitieuses. M. Reeves l'a parfaitement exprimé lorsqu'elle dit que « the dream of a last human glory under a Last World Emperor ... was cherished not only by the crazy and fanatical, but by sober historians and politicians. »19 Il faut replacer Billon dans cette atmosphère pour lui rendre justice.


16 Le chapitre XXXI du Gargantua de Rabelais, consacré aux conquêtes imaginaires de Picrochole, se moque peut-être aussi des ambitions de la couronne française et non seulement de la politique impérialiste de Charles-Quint, comme l'indique M.A. Screech dans la note de la ligne 10, p. 193, de son édition de Gargantua (Genève : Droz, 1970). Nous verrons qu'il se moque aussi des genealogies fantaisistes à propos de la légende troyenne.
17 Reeves, The Influence of prophecy, p. 369, cite Martin du Bellay, Mémoires (Paris, 1569); V, f. 142 v°; VI, f. 167 r°.
18 Reeves, op. cit., p. 302.
19 Les travaux de William J. Bouwsma et François Secret sont indispensables pour l'étude des oeuvres souvent obscures de Postel. Je dois mes renseignements biographiques au premier chapitre du livre de William J. Bouwsma, Concordia mundi : The career and thought of Guillaume Postel (1510-1581) (Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1957), pp. 1-29.
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Il était loin d'être seul à écouter attentivement ceux qui se croyaient inspirés du ciel, en particulier son contemporain éloquent et prolifique, Guillaume Postel.20 Né en 1510 à Barenton en Normandie21 de parents pauvres, Postel est néanmoins devenu maître ès arts en 1530, et en 1535 a accompagné Jean de la Forest dans la première ambassade auprès de Soliman, chargé par François I de ramener des manuscrits pour la Bibliothèque Royale. Postel en a profité pour apprendre les langues orientales, et à son retour il a publié la première grammaire arabe. De 1538 à 1542 il enseigne au Collège Trilingue; il perd ce poste quand il défend le chancelier Poyet qui l'avait protégé et qui était tombé en disgrâce. Il écrit et publie alors son livre le plus important, De Orbis terrae concordia.22 Il arrive à Rome en 1544, joint la Compagnie de Jésus mais est expulsé en décembre 1545. Il continue son séjour à Rome, étudiant la Cabale, jusqu'en janvier 1547


20 Comme Billon mentionne Rouen, et des événements normands à plusieurs reprises, je me suis demandé si Billon avait des origins normandes. Il mentionne son oncle Artus Filon, évêque de Senlis et défenseur de la Normandie; Du Verdier mentionne un Artus Fillon, auteur de Sermon des commandemens de Dieu, que pourront faire les curés ou vicaires, à leurs paroissiens, par chacun Dimanche, publié à Rouen (Jean le Coq, s.d.). Mon enquête auprès de l'archiviste du Département de la Seine-Maritime n'a pas abouti; on n'a pu trouver trace dans les archives de François de Billon (lettre du 23 février, 1972).
21 Bâle : Oporin, 1544.
22 Bouwsma, Concordia mundi, p. 240.
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quand il se rend à Venise, où il traduira le Zohar. De là il part en 1549 pour la Terre Sainte dont il ne revient qu'en 1551. Il est reçu à la Cour à son retour, et entre 1551 et 1555 il publie 23 livres, tout en voyageant sans arrêt. Il me semble très vraisemblable que Billon ait rencontré Postel, soit durant son séjour à Rome de 1544 à 1547, soit durant ses voyages. Au printemps de 1553, Postel se voit interdire tout enseignement. Il quitte la France de nouveau, et obtient un poste de professeur à Vienne en 1554. Il repart en hâte pour se défendre à Venise en 1555 où l'on veut mettre ses livres à l'index. C'est une question de vie ou de mort pour Postel, puisque « l'imprimerie lui sert de ‹ lance et d'épée › dans la lutte pour la victoire du Christ. »23 Billon suggère aussi que la plume est une sorte d'arme quand il affirme que Dieu préfère « ceux qui les [les plumes] portent sur les Reins au lieu de Pistoletz outrageux, »24 comparaison répétée dans l'illustration inscrite : Penna et armis.25

L'Inquisition à Venise rend le verdict « amens » (aliéné) au désespoir de Postel, qui craint qu'on ne lise plus ses livres. Il fait certaines rétractions afin de changer le jugement; il réussit mais se fait condamner alors comme hérétique et emprisonner à Rome (1555). Il ne sort de prison qu'à la mort du pape Paul IV en 1559. Il recommence alors son enseignement, attirant un large public. En janvier


23 Billon, f. 123 r°, ligne 8.
24 Ibid., f. 182 v°.
25 Billon, f. 126 v°, ligne 10.
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1563 le Parlement de Paris l'envoie au Prieuré de St. Martin, où il restera confiné jusqu'à sa mort en 1581, continuant ses conférences et ses publications. Postel est cité par Billon en tête des rares écrivains qui ont daigné dire du bien des femmes, mais « le très profond, confus, voire et aucunement prophétique Postel »26 a particulièrement inspiré les idées de Billon sur la mission de la monarchie française. La quatrième monarchie27 se terminera en 1556, et c'est au roi de France de sauver le monde. Dans son livre Les Tres-merveilleuses victoires des femmes du Nouveau monde, et comme elles doibvent à tout le monde par raison commander, et mesme à ceulx qui auront la Monarchie du monde vieil,28 il explique comment feue la mère Jehanne, femme divinement inspirée et instrument de Dieu, a pris possession de lui et parle par sa


26 Voir chapitre 6, p. 147. Selon Wallace K. Ferguson, The Renaissance in historical thought : Five centuries of interpretation (Cambridge, Mass. : The Riverside Press, 1948), pp. 48 et 49, la doctrine des Quatre Monarchies sera approuvée par Mélanchthon dans sa revision de la Chronique de Carion et renforcée par l'oeuvre de J. Philippi Sleidanus, De Quattuor summis imperiis (Strasbourg, 1556). Jean Bodin l'attaque dans son livre Methodus ad facilem historiarum cognitionem (1566), sans résultat immédiat.
27 Paris : Jehan Ruelle, 1553. L'exemplaire que j'ai consulté à la Bibliothèque du Congrès ne date pas de 1553, contrairement aux indications du catalogue, mais du 18e siècle. C'est une reimpression qui imite exactement celle de 1553, y compris la date, sauf qu'on a amélioré la punctuation. L'avertissement au lecteur cite un long passage sur Guillaume Postel du tome 8 (1729) de l'oeuvre du Père Jean-Pierre Niceron, Mémoires pour server à l'historie des hommes illustres dans la république des lettres (Paris : Briasson, 1729-45). Dr. F. Goff, Chief of the Rare Book Division, corrigera cette erreur dans l'édition en cours du National Union Catalogue.
28 Préface de La Loy salique, livret de la premiere humaine verité, là où son ten brief les origins et auctoritez de la loy gallique nommée communement salique, pour monstrer q quell poinct fauldra necessairement en la gallique republique venir et que de ladicte republique sortira ung monarche temporel. Suivant la copie de 1552 (Paris : Lamy, 1780).
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bouche. Expliquant ainsi son pouvoir prophétique, il fortifie son message de l'année précédente, où dans sa préface il informait Henri II qu'il était « celluy que Dieu a esleu pour planter le fondement de son eternel Regne. »29 Il prouve la supériorité du roi de France par la supériorité des Gaulois. Vieille querelle ! Tous les peuples se cherchent des ancêtres illustres. Mais si les Romains se vantent de leur descendance d'Enée, les Gaulois se croient la progéniture des Troyens. Une chronique du 7e siècle mentionne que Priam est le premier roi des Francs, et que le mot Franc vient du roi Francus.

« En France, comme à Rome, la fable alimenta la poésie et la chronique la retrouve, fragmentée ou sous forme d'allusions, en un grand nombre d'ouvrages; dans la seconde partie du XIIe siècle, Benoit de Ste Maure en augmente la force et l'éclat par les 30.000 vers de son Roman de Troie; les Grandes Chroniques de St. Denis l'enregistrent officiellement, et elle s'incorpore si étroitement à l'histoire de la nation, qu'en écrivant la Franciade, Ronsard, qui n'y croyait plus, déclare, néanmoins, qu'il s'est fondé et appuyé sur nos vieilles annales et que le peuple français tient pour chose très assurée, selon les annales, que Francion, fils d'Hector, suivi d'une compagnie de Troyens, après le sac de Troie aborde aux palus Maeotides, et de là plus avant en Hongrie ...  »30

Jean Le Maire de Belges rattache la légende troyenne à l'Histoire Sainte. Noé et ses fils ont repeuplé le monde après le Déluge. En Italie, Noé, surnommé Janus, a fondé


29 Paul Spaak, Jean Lemaire de Belges : Sa vie, son oeuvre et ses meilleures pages (Paris : Champion, 1926), pp. 113-114.
30 Jean Le Maire de Belges, Les Illustrations de Gaule et singularitez de Troye (1510-1513), dans oeuvres, édition de Jean Stecher (Louvain : J. Lefever, 1882-1891, 4 vols.) (Genève : Slatkine Reprints, 1969; il y manque l'introduction et les pages II, 91, 94, 95, 98, 99, 102, 103, 106), tome I, p. 33. Consulter sur les sources de Jean Le Maire de Belges l'ouvrage de Georges Doutrepont, Jean Lemaire de Belges et la Renaissance (Bruxelles : Maurice Lemertin, 1934).
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Janiculum qui est devenu Vaticanum;31 Gomer est resté en Toscane, Samothes en Gaulle, et la liste se prolonge. Les Troyens sont descendus de Tuscus d'Italie. « Et n'est pas dite Romme de Romulus mais Romulus de Romme ».32

De ce mélange de légendes, d'histoire, de mythologie et de la Bible il ressort clairement que les Gaulois sont les descendants de Noé; qu'ils ont peuplé toute l'Europe, et qu'un groupe est revenu en France après la guerre de Troie sous la direction de Francus qui a épousé la fille du roi, et est devenu ainsi chef de la « Nation des Celtes et des Gaulois, qui depuis ont esté appellez François, Orientaux et Occidentaux, ce qui estoit une mesme chose, mesmement du temps de Charles le Grand, et Roy de toutes les deux Frances. »33 Il montre que les Allemands sont descendus des Français par une généalogie compliquée et une démonstration étymologique des noms de villes et de régions, et conclut que « la terre de Germanie, tant sur le fleuve Dunoe, comme sur le Rhin, estoit jadis nommee France. Parquoy il appert que les François occuperent premierement toutes les Allemaignes, et depuis


31 Jean Le Maire de Belges, op. cit., I, p. 81.
32 Ibid., II, p. 271.
33 Jean Le Maire de Belges, Les Illustrations II, p. 317.
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les Gaules. »34 Il en résulte que tous les rois sont parents et alliés, et Lemaire termine en exprimant le désir que « les nations s'allient pour recouvrer leur Héritage de Troye, lequel possedent les Turcz. »35 Postel précise l'origine biblique mais abandonne la légende troyenne. Lui aussi, veut recouvrer l'Orient, mais c'est Jérusalem qu'il vise et non pas Troie. Il précise la descendance biblique qui sera reprise littéralement par Billon en insistant sur le droit de primogéniture : Noé-Japhet-Gomer-les Gaulois, et l'autorité qu'il donne sur les autres. Cette autorité explique l'idée de monarque unique et universel. Par cette généalogie, Postel prouve que le monarque temporel qui préparera l'âge d'or ne peut être que le roi des Gaulois. Billon développe avec enthousiasme le rôle politique du roi de France en tant que roi universel, mais il insiste spécialement sur le fait que c'est le roi de France, et non pas l'Empereur allemand qui dominera, sur l'ancienneté du peuple français par rapport au peuple allemand, et sur leur supériorité. En d'autres mots, Billon prend son bien chez Postel mais le sécularise et fait oeuvre de propagande. Son but est d'attaquer et de démentir les chroniqueurs allemands,36 car

« il ny a maintenant si petit grymault d'Allemagne, comme Naucler, Carion, Achilles et quelques autres qui depuis que je luy ay adoucy le gorgerin d'un peu de Latin, ne presume de faire ou de transmuer quelque nouveau Recueil de Cronique

34 Ibid., p. 474.
35 Le chapitre XIIII est surtout anti-allemand bien que des sentiments anti-italiens soient éparpillés dans le reste du livre, comme nous verrons plus bas.
36 Billon, f. 213 r°, ligne 18. J. Nauclerus est l'auteur de Memorabilium omnis aetatis et omnium gentium chronici commentarii (Tübingen, 1516); J. Carion de Chronica ... (Wittemberg, 1532); Achilles m'est inconnu en tant que personage historique. On se servait du mot pour signifier « argument invincible » (Huguet, Dictionnaire I, p. 55) ou « a defender, protector, supporter » (R. Cotgrave, A Dictionarie of the French and English Tongues, London, 1611; reprint Columbia : University of South Carolina Press, 1950).  Ils croient tous à la mission universelle de Charles-Quint. Voir M. Reeves, The Influence of prophecy, p. 368.
 En 1557, Postel a ajouté un « supplementum » à l'édition Parisienne des Chroniques de Carion chez Simon Calvarin. Voir F. Secret, « Notes sur Guillaume Postel, » Bibliothèque d'Humanisme et Renaissance XXII (1960), p. 552, et Les kabbalistes chrétiens de la Renaissance (Paris : Dunod, 1964), p. 11.
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a son plaisir la ou on ne se retient pas la petite part du gasteau d'Honneur, et craint-on d'y toucher sur plusieurs pointz la Vérité ».37

Ce passage indique que Billon a voulu répliquer aux écrits nationalistes allemands qui se sont multipliés au 16e siècle,

« Et qui propageaient « une sorte de mysticisme séculier, ou de sécularisme mystique, l'Empereur faisant figure de Christ temporel, rachetant l'homme et le ramenant au Paradis Terrestre par sa justice, et faisant en tous points réapparaître l'Age d'Or avec l'ordre introduit par sa loi impériale ».38

Selon Billon, l'Empereur essaie d'usurper le rôle qui revient « de droit divin » au Roi de France. Toutes les pages de comparaison entre Gaulois et Allemands39 (le mot Français, dérivé de Franc, y est remplacé par Gaulois comme chez Postel) ne font que répondre aux nationalistes allemands anti-français, dont la liste est longue. Il suffira de rappeler ici les noms de Sébastien Brandt, Jacob Wimpfeling, Conrad Celtis, Johannes Nauclerus,40 qui tous plaçaient leurs espoirs de


37 Frances Yates, « Charles V et l'idée d'Empire, » dans Fêtes de la Renaissance II (Paris : Centre National de la Recherche Scientifique, 1960), p. 65.
38 Billon, chapitre XII, f. 183 et suiv.
39 Je reconnais ici ma dette envers le professeur A.G. Dickens dont les conferences au printemps 1972 à la Folger Shakespeare Library, Washington, D.C., m'ont guidée dans le domaine de l'historiographie allemande.
40 Billon, f. 185 r°, ligne 27. Cf. M.-R. Jung, Hercule dans la littérature française du XVIième siècle : De l'Hercule Courtois à l'Hercule baroque (Genève : Droz, 1966), p. 68.
 Je n'ai pas pu consulter R.E. Asher, The attitude of French writers of the Renaissance to early French history, with special reference to their treatment to the Trojan legend and to the influence of Annius of Viterbo (London : Senate House, 1955, thèse dactylographiée).
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réforme dans l'Empereur au dépens des Français. Billon rejette positivement la légende de Troie, comme Postel, et à la suite de Beatus Rhenanus,41 mais il rejette tout aussi positivement la conclusion que les Français descendent des Francs. Cela ne veut point dire qu'il contredit Nicole Gilles, Gaguin, et Paul Émile42 en niant que les Francs soient germaniques. Non, les Francs sont des Germains, mais les Germains descendent de Tuyscon, fils de Noé, né après le Déluge,43 tandis que les Gaulois descendent de Japhet, fils de Noé avant le Déluge. Ils leur sont donc supérieurs par primogéniture, bien qu'il y ait « parentage d'entre eux ».44 Les chroniqueurs allemands ont tort de dire que les Celtes


41 Voir George Huppert, The Idea of perfect history : Historical erudition and historical philosophy in Renaissance France (Urbana, University of Illinois Press, 1970), chapitre 4.
42 Gilles, Les tres elegantes ... Annalles (éditions en 1492, 1525, 1527, 1536, 1538, 1541, 1544, 1551). Sur Gaguin, voir p. 90, note 212. Paul Émile, De Rebus gestis Francorum libri IIII (Paris, 1517).
43 Jean Le Maire de Belges, Les Illustrations, tome II, p. 373.
44 Billon, f. 211 v°, ligne 31. Jean Le Maire, op. cit., II, p. 271.
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étaient allemands; les Celtes étaient gaulois.45 Comme Jean Le Maire de Belges et Jean Bouchet,46 Billon voit les preuves de l'ancienneté des Gaulois dans les noms de lieux et de régions, et leur explication étymologique, tout en rejetant catégoriquement la légende troyenne, que défend un homme aussi sérieux et réfléchi que Guillaume du Bellay.47 Après Billon, Pasquier en 1560 admet son ignorance quant à la légende troyenne, mais soutient Beatus Rhenanus plus tard. François Hotman, Jean du Tillet, Nicolas Vignier et François de Belleforest rejettent tous la légende troyenne.48 Billon fait donc figure d'avant-garde d'une part, mais il s'attache à la tradition biblique de Postel pour prouver l'ancienneté des Gaulois sur tous les autres peuples, et à sa théorie de primogéniture pour prouver leur supériorité. Reste encore à montrer que la famille royale de France est d'origine gauloise, et non pas germanique. Puisque les Francs sont allemands, et que Charlemagne était un Franc, il en résulte que Charlemagne était un Allemand, et c'est bien ce que proclament les chroniqueurs allemands. Billon en déduit que Hugues Capet,


45 Billon, f. 213 v°.
46 Jean Bouchet, Les Annales d'Aquitaine, faicts et gestes en sommaire des roys de France et d'Angleterre, pays de Naples et Milan (Poitiers : Enguilbert de Marnef, 1524).
47 Guillaume du Bellay, Épitome de l'antiquité des Gaules et de France (Paris : Vincent Sertenas, 1556). Billon aurait-il collaboré à cette oeuvre en tant que secrétaire ?
48 Cf. Huppert, The Idea of perfect history, chapitre 4, « The Origins of the Nation, » pp. 72-87.
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souvent appel « usurpateur, »49 est un héros gaulois qui a chassé de Gaule les descendants de Charlemagne le Germanique et les a remplacés par d'authentiques Gaulois dont descend la maison régnante des Valois. De nouveau Postel le précède, puisqu'il écrit, parlant des rois francs, que

« la race en est du tout faillie depuis que la maison gallike d'Angeou par Huges le grand dict Capet intronisée à la corone, tient son gallike sceptre ».50

Poursuivant sa pensée jusqu'au bout, Billon conclut que Capet étant justifié d'avoir chassé les fils de Charlemagne, Ganelon ne l'est pas moins dans sa tentative de chasser Charlemagne lui-même. Le fait qu'il ait échoué ne diminue pas la justesse de la cause. Il faut avouer que Billon est parfaitement logique ici : si l'on approuve l'action de Hugues Capet, pourquoi pas celle de Ganelon ? L'avantage en serait d'éliminer Charlemagne en tant que héros de l'histoire de France, et de diminuer l'importance du titre d'empereur. Postel n'est pas allé jusque-là, et c'est à juste titre que Billon proclame qu'il « entame cy dessouz un cas de nul Homme encores touché, et du tout contraire à l'Opinion commune des François. »51 Puisque les Allemands tiennent tant à Charlemagne, puisqu'ils insistent sur son origine germanique, sur le prestige du titre d'Empereur, et croient voir en Charles-Quint un second Charlemagne, chassons-le, mettons fin à sa réputation


49 Billon, f. 187 r°, accuse Gaguin. Voir Jean Le Maire, Illustrations II, p. 459, qui cite aussi Gaguin comme sa source.
50 Guillaume Postel, Le Thrésor des prophéties de l'univers, éd. F. Secret (La Haye : Nijhoff, 1969), p. 74.
51 Billon, f. 185 r°, ligne 4.
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de héros, et remplaçons-le par les Gaulois, supérieurs par volonté divine. Ganelon, Hugues Capet, et Jeanne d'Arc sont tous les trois « instruments de Dieu, »52 le premier ayant voulu chasser l'Allemand, le second l'ayant fait, et la troisième ayant chassé l'Anglais; tous trois sont libérateurs de la Gaule. Dieu veille sur son peuple choisi, les Gaulois,53 au symbole du lys,54 et leur roi est oint de l'huile consacrée et doué du pouvoir guérisseur.55 Les grandes possessions de l'Empereur Charles-Quint, la captivité du roi François I et le sac de Rome avaient contribué au renouveau des prophéties en faveur de l'Empereur56 mais

« il y a dans l'entourage de la monarchie française, durant la seconde moitié du XVIe siècle, un développement de 'l'impérialisme religieux' qui, bien qu'issu des notions depuis longtemps inhérentes à l'idée du Rex Christianissimus, reçut probablement un élan nouveau de la vision renaissante du

52 Billon, f. 192 r°, ligne 31.
53 Ibid., f. 199 v°; Billon compare le people gaulois au people d'Israel.
54 « Postel made the most of the Joachimite association of the lily with the last age, and Zoharic use of the lily as symbol of the chosen people had not escaped him. He pointed frequently to the various lily passages in the Old Testament, identified the lily with Christ, and at the same time insisted that all references to the lily pointed to France » (Bouwsma, Concordia mundi, p. 225). Billon fait de même; voir ff. 27 r° et 27 v°. Cf. p. 150, note 14.
55 Billon, f. 228 r°, ligne 29. Consulter Marc Bloch, Les Rois thaumaturges : étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale particulièrement en France et en Angleterre (1923) (Paris : Armand Colin, 1961), pp. 229-234 à propos des fleurs de lys; pp. 309-344 pour l'époque de la Renaissance.
56 Voir p. 151.
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Saint Empereur Romain qui avait tant ébranlé et surpris le monde dans la première partie du siècle. »57

Il me semble que Billon fait partie de cet entourage, autant par sa conception du Roi de France comme monarque mondial, que par ses sentiments anti-allemands.58 La rivalité des Valois et des Habsbourg était nourrie, soutenue et encouragée par cette littérature polémique qui, d'une part, les fortifie. Les écrivains participaient à la lutte. Attribuer ce genre d'écrits au désir du gain uniquement me semble une simplification superficielle, sinon un anachronisme.59 Il est vrai qu'il est plus profitable de plaire au roi que de lui déplaire, mais d'en conclure qu'un auteur écrit uniquement


57 Yates, « Charles V et l'idée d'Empire, » p. 95.
58 Ce nationalism diffère des idées de Postel comme l'exprime W.J. Bouwsma, Concordia mundi, p. 230 :
« The distinction between his conception and the nationalism of a later age lies above all in Postel's emphasis on the universal mission of the French. The traditional character of this view we have observed; for centuries Frenchmen and others had stressed the services which France was to perform for the whole of Christendom. For Postel, France was significant only within this context, in the function which it was to accomplish for the whole. Hence his willingness to look elsewhere for support ».
59 Ainsi Alfonso de Valdés, secrétaire de l'Empereur, explique le sac de Rome et risqué le courroux de l'Inquisition dans son Dialogue entre Lactance et un Archidiacre, 1529. Il absout l'Empereur de tout blame, les vrais coupables étant les conseillers du Pape et considère le pillage une juste punition de Dieu pour les abus de l'église. Voir Frances Yates, op. cit., p. 83, et pour le texte complete en anglaise, John E. Longhurst, Alfonso de Valdés and the Sack of Rome (Albuquerque, New Mexico : University of New Mexico Press, 1952).
164

en faveur du roi par recherche de largesses n'est pas nécessairement juste. Le roi personnifiait la nation.

Dans le cas de Billon, son anti-italianisme prononcé en est un autre exemple. Les années de 1547 (date de l'avènement d'Henri II) à 1556 (date de la Trève de Vaucelles) étaient l'époque où les Italiens étaient particulièrement en faveur à la cour grâce à la protection de Catherine de Médicis. En plus, Billon était au service d'un prince italien dont la femme était la fille de l'Empereur Charles-Quint. Pourtant son livre est tellement parsemé de remarques anti-italiennes qu'il se croit obligé de terminer son ouvrage en s'excusant !60 Ces sentiments anti-italiens sont moins basés sur des principes abstraits généraux comme ses sentiments anti-allemands, que l'expérience quotidienne et ses préjugés personnels. Ses sentiments envers les Allemands reflètent la rivalité mesquine d'êtres humains dans la vie de tous les jours. Billon attribue aux Italiens des défauts de caractère, de conduite et des sentiments anti-français. Il les accuse d'être sournois, faux, dissimulateurs, avides et avares, vains et vaniteux, suffisants, impitoyables et cruels, jaloux,


60 Billon, f. 247 r°.
165

lubriques et adonnés aux vices dénaturés.61 Ils sont voleurs dans les affaires, changeurs d'argent malhonnêtes et usuriers.62 Ils maltraitent les femmes, les gardant enfermées « comme Barbettes en chambre; »63 et les cachent des étrangers;64 ils boivent bien plus que les Français quoiqu'ils croient le contraire. Ils détestent les Français; ils se croient supérieurs et les traitent mal, à preuve la mort d'au moins 1100 Français dans les hôpitaux italiens en 1549, due à la famine et aux mauvais soins. Ils insultent les Français et leur refusent des postes


61 Henri Estienne, Apologie, vol. I, reprendra à plusieurs reprises cette dernière accusation : « si on regarde qui sont les François qui s'addonnent à telle malheureté [la sodomie] on trouvera que quasi tous ont esté en Italie ou Turquie, ou sans bouger de France ont fréquenté avec ceux de ces pays-là ... auparavant qu'on sçeust si bien parler Italien en France, on n'oyoit quasi point parler de ceste vilanie ... la France tient d'eux ce qu'elle en ha ... » (I, p. 140).
62 Cf. le sonnet LXVIII des Regrets de Joachim du Bellay éd. E. Droz (Genève : Droz, 1947), p. 78 :
« Je hay du Florentin l'usuriere avarice,
            Je hay du fol Sienois le sens mal arresté,
            Je hay du Genevois la rare verité,
            Et du Venetien la trop caute malice.
Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quell vice,
            Je hay tous les Lombards pour l'infidelité
            Le fier Napolitain pour sa grand'vanite,
            Et le poltron Romain pour son peu d'exercice ».
63 Billon, f. 16 v°, ligne 35.
64 Ce detail est confirmé derechef par Du Bellay dans le Sonnet SCIX des Regrets, p. 96 :
« Et semble proprement, à voir ce people cy,
            Que Dieu n'y ait formé que la moitié du monde.
Car la dame romaine en gravité marchant,
            Comme la conseilliere ou femme du marchand
            Ne s'y pourmene point, et n'y void on que celles
Qui se sont de la court l'honneste nom donné ... »
166

tandis qu'en France on engage trop d'Italiens. Les écrivains Paul Jove et l'Arétin sont anti-français. Les Français devraient être moins hospitaliers et moins accueillants envers les Italiens, et devraient résister l'italianisation progressive en cours. Billon joint le choeur de ceux qui se plaignent de l'énorme influence italienne en France au 16e siècle. Si les Français ont découvert l'Italie sous Charles VIII, les Italiens n'en ont pas moins découvert la France. Une véritable invasion pacifique a eu lieu après 1515 : princes au service du roi; banquiers établis à Lyon, sculpteurs, peintres et architectes, graveurs, armuriers, brodeurs, ouvriers en or ou en soie, verriers, parfumeurs; et last but not least professeurs.65 Un séjour en Italie faisait partie du programme d'études66 et le nombre d'étudiants français dans les universités italiennes est impressionnant. Après l'avènement d'Henri II l'influence à la Cour augmente rapidement; la reine protège les fuorisciti. Les courtisans français voyaient de grosses pensions et de bons bénéfices enfler les poches


65 Busson, Le Rationalisme, pp. 132-133.
66 Voir Émile Picot, « Les Français à l'Université de Ferrare, » dans Journal des Savants, février-mars, 1902; « Les Français à l'Université de Pavie, » Bulletin Philologique et Historique, 1915; « Les Italiens en France au 16e siècle, » Bulletin Italien, 1917 et 1918.
167

italiennes,67 et ne manquaient pas de se plaindre. En outre, les habitudes, coutumes et goûts italiens faisaient craindre aux Français une transformation de la société française.68 Du Bellay n'est pas seul à se lamenter; la pièce anti-italienne les Esbahis de Jacques Grevin, 1558, sera jouée en 1560 et Henri Estienne se plaindra amèrement en 1566 que

« voir tant plus un François sera Romanizé, ou Italianizé tant plustot il sera avancé par les grands seigneurs, comme ayant très-bien estudié, et pour ceste raison estans homme de service, par le moyen de cette meslinge de deux naturels : comme si un François de soi-mesme ne pouvoit estre assez meschant pour estre employé en leurs bonnes affaires. »69

Mais Joachim du Bellay dans ses Regrets, Olivier du Magny dans ses Souspirs70 se plaignent beaucoup plus de leur position de


67 Hippolyte II d'Este, cardinal de Ferrare, cumule l'archevêché de Lyon, l'évêché d'Autun, l'archevêché de Narbonne et un grand nombre d'abbayes dont il tire 80.000 livres de revenus (L. Romier, Guerres de religion, I, p. 92).
 Pauline M. Smith, The anti-courtier Trend in sixteenth century French literature (Genève : Droz, 1966), p. 95, constate à juste titre que « The animosity which some French courtiers felt for their Italian colleagues was due in most cases to nothing more or less than jealousy, a not unnatural reaction on the part of those who continually saw the richest benefices, and the positions of the greatest influence, fall to foreigners. » Billon fait partie des jaloux.
68 Voir Pauline M. Smith, op. cit., pp. 29, 94 et suiv., 117 et suiv., 154-156 et 202 et suiv.
 Henri Estienne, Apologie, I, p. 365, appelle vrays François ceux « qui ne dégénèrent point, et ne changent leur naturelle manière de faire à celle des autres ... »
69 Henri Estienne, Apologie pour Hérodote, I, pp. 151-152. Voir aussi Busson, Le Rationalisme, p. 90.
70 Olivier de Magny, Les Souspirs (Paris : Jean Dallier et Vincent Sertenas, 1557).
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secrétaire et de la vie qu'il leur fallait mener dans l'entourage d'un grand (le cardinal Jean du Bellay et l'ambassadeur Jean de Saint-Marcel, seigneur d'Avanson) que les Italiens en tant qu'Italiens. Ils souffraient du mal du pays, et regrettaient la France et surtout la vie libre qu'ils y avaient menée. Ils détestaient les devoirs et les obligations attachés à leur position. Billon est tout autre. Au contraire, il juge son travail important71 et ses plaintes ne proviennent pas seulement de sentiments affectifs, mais aussi de considérations politiques : les Italiens ne respectent pas la supériorité des Français. Billon exprime le nationalisme tel que nous le connaissons de nos jours,72 mais qui était encore rare à l'époque. Le nationalisme de la Pléiade est un nationalisme plutôt abstrait et intellectuel; celui de Billon est politique et pratique. Il ne s'agit pas de mal du pays mais de la prédominance de la France que les Italiens refusent d'accepter. Cette différence se retrouve dans leur attitude vis-à-vis du Pape. Du Bellay critique la cour papale et les vices qu'on y étale, mais ne se préoccupe pas du rôle ou de l'autorité du Pape. Dans Billon, nous trouvons un fervent défenseur du gallicanisme. « L'église gallicane est le meilleur soutien


71 Voir le chapitre 7.
72 Lorsque Pauline M. Smith affirme (The anti-courtier Trend, p. 99) que les Français s'inquiétaient de l'infiltration italienne « not as yet because they feared the political consequences, it is true; their misgivings were on the subject of the integrity of French traditions, morals and manners, » cela est vrai pour Henri Estienne, mais certainement pas pour Billon.
169

de Dieu, »73 autre supériorité française suggérant que le Vatican n'occupe qu'une position secondaire. Et ce n'est pas étonnant vu les élections malhonnêtes des papes dont les Italiens74 sont responsables puisqu'ils veulent un bon pape plutôt qu'un homme bon.75 La rancune de Billon est sans doute causée en partie par les trois échecs successifs du candidat français au pontificat, le cardinal de Ferrare, au conclave de 1549/50 et aux deux conclaves de 1555.76 Au lieu de comprendre le rôle capital que doit jouer la monarchie de France, les papes ne font que contrarier les rois de France, en particulier les papes du nom de Jules !!77 Billon voit les événements selon la vieille coutume des chroniqueurs français. Le roi de France n'a jamais tort. Tout est jugé du point de vue de l'intérêt des Valois. Si on est pour le roi de France,


73 Billon, f. 238 r°, ligne 14.
74 Ibid., f. 117 r°. Comme si les Français étaient honnêtes ! La correspondence entre Henri II et son ambassadeur Claude d'Urfé à Rome révèle les intrigues et les communications secretes entre les cardinaux français officiellement incommunicado et l'ambassadeur. Cf. G. Ribier, Lettres et Mémoires d'état (Paris : François Clouzier et la veuve Auboyn, 1666), vol. II.
75 À comparer avec la lettre de d'Urfé au Roi : « Aucuns ont mis en avant le cardinal de Sainte-Croix, et ne s'est trouvé difficulté en luy sinon qu'il estoit trop homme de bien pour ester pape ... » (11 dec. 1549), citée par Romier, Guerres de religion, I, p. 217. Est-ce une autre prevue que Billon travaillait pour d'Urfé à cette époque ?
76 Il échouera encore une fois au conclave de 1559.
77 Billon, f. 172 v°, ligne 22. Allusion à Jules II (1503-1513) et Jules III (1550-1555).
170

on a raison; si on est contre le roi de France, on a tort.

« Les rois de France peuvent agir à leur guise, ils auront toujours bien fait; leurs actes seront toujours justifiables. Un personnage est apprécié d'après ses sentiments pour la France ».78

D'ailleurs Billon faisait imprimer ce que le roi de France entendait régulièrement de la part de son entourage; ainsi le cardinal de Guise lui fait savoir en 1547 qu'« il (le pape Paul III) esperoit que vous seriez un jour le plus grand Prince du monde. »79 Accuser Billon de vénalité80 semble injuste. La flatterie de Billon se compare favorablement à celle de l'Hymne du treschrestien Roy de France Henry II. de ce nom de Ronsard, publié la même année.81

La relation entre l'anti-italianisme et la littérature anti-aulique a été étudiée à plusieurs reprises.82 Il suffira de remarquer ici que Billon critique plutôt la noblesse que la cour. Son anti-italianisme et son gallicanisme ne font que renforcer sa conviction que le roi et son entourage sont


78 Jean A. Hamon, Un grand rhétoriqueur poitevin : Jean Bouchet, 1476-1577 ? (Paris : H. Oudin, 1901), p. 200.
 L'identification de la nature française et de la dynastie royale me semble évidente bien avant la Francidade de Ronsard (1572) contrairement à l'opinion de Jean Seznec, La Survivance des dieux antiques (London, 1940), tr. The Survival of the pagan gods (New York : Harper Torchbook, 1961), p. 24.
79 G. Ribier, Lettres et Mémoires, I, p. 74.
80 Cf. Les Bigarrures et touches du seigneur des Accords (Rouen : David Gueffroy, 1616), f. 75 v° : « L'autheur du Bastion des Dames qu l'on dit avoir eu grande recompense de son livre ... »
81 Pierre de Ronsard, Oeuvres complètes, Société des Textes Français Modernes (Paris : Didier, 1963), tome VIII, p. 5.
82 Voir É.V. Telle, Marguerite d'Angoulême, chapitre 6, et Pauline M. Smith, The anti-courtier Trend.
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particulièrement importants. Il reproche à la noblesse de dédaigner les collaborateurs du roi qui ne sont pas de sang noble, ni riches. En d'autres mots, ce n'est pas l'institution qu'il critique, mais le fait qu'il a du mal à s'y faire accepter.

Disciple de Guillaume Postel, Billon croit au rôle sacré du roi de France et à sa suprématie; il croit au rôle de prophète de Postel; il se croit lui aussi quelque peu prophète cause de ses liens avec la royauté.


83 Voir notre chapitre 7.
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Chapitre 7. De la divine grandeur des secrétaires.

 

Il va sans dire que pour réaliser la monarchie universelle, le Roi de France a besoin de collaborateurs. Or ces collaborateurs ne se limitent pas à ceux qui manient l'épée, contrairement à ce que croit la noblesse. Avant de pouvoir mettre à l'exécution la volonté du Roi, il faut la connaître; les secrétaires servent de trait-d'union entre le Roi et les exécutants. Le devoir des secrétaires ne se limite d'ailleurs pas à l'interprétation et à la communication d'ordres. La diplomatie commence à jouer un rôle de plus en plus important; les combats ne se font plus uniquement sur les champs de bataille, mais autant dans les chancelleries et les ambassades au moyen des « manieurs de la plume ». Après avoir fait l'éloge du Roi de France, Billon fait l'éloge du collège de secrétaires, allant jusqu'les comparer aux prophètes bibliques à la grand indignation d'Henri Estienne.

Fidèle à son habitude d'interprétation cabaliste, Billon base cette comparaison sur une explication de nombres : le nombre original des secrétaires royaux (59) correspond à celui des prophètes. Les faits mentionnés par Billon : confraternité de 60 du roi St. Louis et de ses 59 secrétaires, augmentée à 120, puis agrandie de nouveau, sont exacts. R. Doucet indique que

« L'élément principal du personnel était constitué par les notaires et secrétaires du roi et de la Maison et Couronne

1 Chapitre 8, p. 185.
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de France. Ce personnel de scribes et de secrétaires formait un collège, dont les origines remontaient au XIIIe siècle ... On avait limité le nombre à 59, le 60e étant attribué traditionnellement au roi. Dédoublé ... en 1500, il y avait donc 120 officiers que des créations ultérieures portèrent 200 en 1587. »2

Ces notaires étaient tous égaux en droits, et ils avaient les mêmes fonctions. Au 14e siècle les clercs du secret qui rédigeaient les actes qui émanaient directement du roi, ont pris le nom secrétaires.3 Ils formaient en effet une confrérie sous la direction du Chancelier, pourvue d'un véritable monopole. Ils avaient le pouvoir de rédiger et d'authentifier par signature tous les actes du roi, des chancelleries, des conseils et des cours souveraines.3 Ils jouissaient de nombreuses exemptions fiscales, plus que d'autres corporations, en particulier des « Tailles, Subsides, Impositions Gabelles Empruntz et autres charges aquoy sont de raison tributaires ceux qui ne joyssent du titre de Noblesse. »4 Bien des notaires sont anoblis en effet, et ces offices deviennent « un moyen pour la bourgeoisie de s'élever dans la hiérarchie sociale. Au 16e siècle, les honneurs et profits des offices tendaient à faire des plus importants officiers une classe sociale nouvelle intermédiaire entre la bourgeoisie d'affaires et la


2 R. Doucet, Les Institutions de la France au XVIe siècle (Paris : A. et J. Picard, 1948), p. 109.
3 Tous ces renseignements sont empruntés à Doucet, op. cit., p. 110.
4 Billon, f. 239 v°, ligne 29. Confirmé par Vincent de la Loupe, Premier et second livre des dignitez, magistrats, et offices du royaume de France, ausquels est de nouveau adjousté le tiers livre de ceste matière, outre la reveue et augmentation d'iceux (Paris : Guillaume le Noir, 1556), p. 39.
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noblesse d'épée. »5 Les honneurs c'est-à-dire « la sécurité à l'égard des nobles, la puissance sur les roturiers, le respect et la crainte, »6 formaient peut-être l'attrait principal, mais les profits n'étaient pas négligeables. Si les gages étaient petits, « il n'y avait sujet du Roi ... tant sot et abesti puisse-t-il estre, qui n'aperçoive au doigt et à l'oeil qu'en moins de rien un homme ayant la robe longue est riche outre mesure ...  »7 On s'enrichissait vite grâce aux exemptions d'impôts, aux indemnités reçues pour tout service rendu, au cumul des charges.8 Le commentaire de Billon, à propos du mariage, sur les officiers de justice et les receveurs d'impôts en dit long : ils sont à préférer par-dessus les marchands parce qu'ils deviennent riches rapidement et sans risques.9 Les offices se multiplient; le roi les accorde comme récompense, ou bien les vend comme moyen de revenus, particulièrement en temps de pénurie pécuniaire au moment de guerres. Malgré les protestations du Parlement, du clergé et de la noblesse, lorsqu'on fait le bilan en 1586 (bien avant la Paulette de 1604 qui rend héréditaires les offices au moyen d'un impôt annuel) des offices vénaux, la


5 R. Mousnier, La Vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII (Rouen : Maugard, 1946), p. 58.
6 Mousnier, op. cit., p. 3.
7 Noël du Fail, cité par Mousnier, op. cit., p. 54.
8 Mousnier, op. cit., p. 57, rappelle que Florimond Robertet, baron d'Alluye était, à sa mort en 1569, Secrétaire d'état, president à la Chambre des Comptes à Blois, Trésorier de France en Normandie.
9 Billon, f. 92 r°.
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liste est impressionnante car elle comprenait :

« tous les offices des Chambres des Comptes, même les Présidents; tous les offices de finance, Trésoriers des Parties Casuelles, trésoriers divers de la maison du Roi, trésoriers et contrôleurs des guerres, des Ligues Suisses, de la Marine, de l'Artillerie, officiers des bureaux de finance, des élections, des greniers à sel, toutes espèces de receveurs et de contrôleurs, tous les offices des eaux et forêts, tous ceux des chancelleries, même les grands audienciers et les Secrétaires du Roi, les offices inferieurs des Parlements, du Grand Conseil, des Cours des Aides, des Requêtes du Palais, des Monnaies, c'est-à-dire les receveurs et payeurs de gages, les procureurs postulants, les huissiers, les gardes des livres, les essayeurs, tailleurs et contregardes, les notaires et les sergents; les offices de police comme contrôleurs de foin, mesureur de blé, maître juré maçon, et chose curieuse, des offices de judicature, ceux des vicomtes de Normandie. »10

Billon cherche à rendre aux secrétaires, le personnel le plus ancien, leur dignité spéciale au moment précis où Henri II est « obligé par les énormes dépenses de guerre de doubler le nombre des conseillers au Parlement de Paris. »11 Parmi ces nombreux offices, plus ou moins nécessaires, plus ou moins utiles, celui de secrétaire est d'origine divine, comme doit le prouver sa comparaison avec les prophètes. Intermédiaire entre le roi et ses sujets, comme le prophète est intermédiaire entre Dieu et les hommes, le secrétaire est indispensable au Roi dans l'accomplissement de sa mission divine. Billon a une très haute opinion de son métier. Son collègue Joachim du Bellay, secrétaire de son oncle, le cardinal Jean du Bellay, ne partage pas son avis s'il faut en croire la description qu'il donne dans les Regrets :


10 Mousnier, La Vénalité des offices, p. 22.
11 Mousnier, op. cit., p. 24.
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«  ... Si vous ne sçavez donc nostre occupation
Ces deix vers ensuivans vous le feront notoire :
Suivre son cardinal au Pape, au Consistoire,
En Capelle, en Visite, en Congregation,
Et, pour l'honneur d'un Prince, ou d'une nation,
De quelque ambassadeur accompagner la gloire,
Estre en son rang de garde auprès de son seigneur,
Et faire aux survenans l'accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l'habile homme,
Se pourmener en housse, aller voir d'huis en huis
La Marthe ou la Victoire, et s'engager aux juifz,
Voilà, mes compagnons, les passetemps de Rome ».12

Sans doute du Bellay ne se rend pas compte de sa participation à l'établissement de la monarchie universelle du Trèschrestien ! Selon Billon, le secrétaire, compagnon du roi et frère de la même corporation, se trouve automatiquement anobli. Puisque le roi est secrétaire, et que le roi est noble, le secrétaire est noble.13 La noblesse ne le reconnaît pas parce qu'elle commet l'erreur de baser la noblesse sur la naissance plutôt que sur la vertu. Billon continue ici la vieille opposition du clerc et du guerrier, de l'homme de lettres et du noble. Si le noble méprise le secrétaire,14 le secrétaire lui rend bien la pareille. Les allusions à l'analphabétisme de la noblesse pullulent; Guillaume du Bellay est considéré une exception, un homme qui non seulement respectait les lettres mais les pratiquait :

« Comme celuy, celuy di je, qui le premier a donné à entendre à la Noblesse de France, que les lettres servoyenent beaucoup : laquelle Noblesse autrefois a tant hay l'estude, que mesmes le Roy Louis onzième ne voulut poinct que Charles huictieme son fils, seult autre chose de latin que ces mots : QUI NESCIT

12 Joachim du Bellay, Les Regrets (1558) (Genève : Droz, 1947), Sonnet LXXXIV, p. 87.
13 Billon, f. 239 v°.
14 Ibid., f. 233 r°, ligne 13. Cf. Brantôme, Les Dames galantes (Paris : Raoul Vèze, 1931), Septième Discours, p. 339. « J'ay cogneu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre des femmes qui aymoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valletz de chambre et autres personnes basses ... »
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DISSIMULARE NESCIT REGNARE : c'est-à-dire que celuy ne peut régner, qui ne peut dissimuler. Mais Maximiliam Empereur, a bien esté d'autre opinion car il disoit que celuy n'estoit savant et orné de vertus, qui font le Prince admirable à tout le monde. Je say bien que la loy des Gots defendoit à leurs Roys l'estude : pour ce qu'ils pensoyent que les lettres fissent les hommes effeminez ...  »15

Billon mentionne du Bellay en outre comme un homme qui appréciait ses secrétaires,16 et qui travaillait pour le roi avec ses secrétaires dans les négociations publiques ou secrètes.17 La diplomatie a pris de plus en plus d'importance au 16e siècle. C'est alors que se sont établies les premières ambassades permanentes (à Rome, Venise, en Angleterre, auprès de l'Empereur, en Suisse, au Danemark et en Turquie)18 qui employaient aussi un personnel nombreux de secrétaires, interprètes, courriers, agents secrets, espions, serviteurs, érudits même.19 Diplomates et guerriers rivalisent. Billon défend le soldat de la plume, serviteur tout aussi indispensable de son roi et de sa patrie. « Secrétaires du Roy ... et tous autres Secretaires de Seigneurs qui ont manyement des Affaires du Royaume ... sont tous du mesme bois ... dignement façonnéz de Main royalle plaine de toute Noblesse humaine. »20 Cette noblesse, basée sur la vertu ou le mérite, s'oppose à


15 Vincent de la Loupe, Des Dignitez, magistrats et offices du royaume, pp. 28-29.
16 Billon, f. 238 r°.
17 Ibid., f. 246 v° et f. 247 r°.
18 Doucet, Les Institutions de la France, p. 438.
19 Doucet, op. cit., p. 441.
20 Billon, f. 243 v°.
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celle basée sur le sang ou l'argent. Billon mentionne à plusieurs reprises qu'il est humble et pauvre, mais vertueux. Sa devise « Secutus semper probata » reflète la même pensée. Il insiste que le maniement de la plume rapproche le secrétaire de l'écrivain, du poète et du penseur. Il faut avouer que bien des écrivains ont effectivement occupé la position de secrétaire. C'était aussi un moyen de gagner leur vie pour les étudiants pauvres. H. Busson rappelle qu'Étienne Dolet a été secrétaire de Jean de Langeac vers 1530 à Padoue et Pierre de Bunel de Lazare Baïf à Venise en 1529.21 Louis des Masures a été le secrétaire du Cardinal de Lorraine, Hugues Salel celui de Bertrandi, président au Parlement; Olivier de Magny celui de Salel, et à sa mort celui de l'ambassadeur d'Avanson; Joachim du Bellay celui du cardinal du Bellay. Tous servaient de grands personnages, souvent des diplomates, au service du Royaume. Lorsque Billon est secrétaire d'Octave Farnèse,22 il travaille cependant pour son roi puisqu'il faut maintenir les bonnes relations entre le duché de Parme et la France, et leur alliance contre l'Empereur. Billon sert de négociateur lorsqu'il est envoyé quêter à Paris où il est en contact direct avec les


21 Henri Busson, Le Rationalisme dans la littérature française de la Renaissance (1533-1601), nouvelle édition (Paris : Vrin, 1957), p. 75.
22 Voir nos chapitres 1 et 2. Les lettres de Billon à Farnèse datent du printemps de 1553, et se trouvent en appendice IV.

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secrétaires d'état Beauregard et de L'Aubespine.23 C'est là qu'il devait faire preuve de ces qualités qui font du secrétaire un petit prophète :

« Ce mot de Secretaire, d'antiquité a tousjours été comprins sous plusieurs nominations, comme de Clercs, Prophetes, Symnistes, Scribes, Notaires et Greffiers, ne s'entend pas que l'Homme qui porte tel titre soit appelé Secretaire, pour taire et bien celer le Secret du Maistre simplement, Mais s'entend que en sachant par luy au seur la pensée d'icelluy, il ayt a discrettement en user a son Service et intention : en taysant aucunesfois fermement les Secretz, et selon l'occasion, ou qu'est requis, les maniféster aussi : en observant sagement en tous cas les graves et par fois les communes formes d'Ecriture, puis aussi les lieux les temps et les Personnes à qui on à affaire, le tout avec une diligence vive d'Esprit et de Main, que les Princes gentilz jadis estimerent chose tresnoble, et que les Gentilz d'apresent (non Princes que je pense) estiment en plus part estre basse ».24

Cette description s'accorde parfaitement avec celle donnée par Nathanael Adam,25 secrétaire de Madame de Mortemart, en 1628. Lui aussi insiste sur l'origine divine des secrétaires. Non seulement Moïse et Josué, mais les Evangélistes, tous les Pères de l'Eglise, les Oracles et les Sibylles ont tenu le rang de secrétaires, attribué aux Anges selon un poète :

« Les Anges glorieux sont tenus memement
Pour doctes Escrivains, quand en voulant descrire
Un parfait Secretaire, on dit communément :
Que comme un Ange il sçait divinement escrire ».26

23 Sur ces secrétaires d'état consulter N.M. Sutherland, The French secretaries of state in the age of Catherine de Medici (London : Athlone Press, 1962).
24 Billon, f. 233 r°.
25 Nathanael Adam, Le Secretaire françois. Enseignant quelle doit ester sa personne, et son institution pour se render capable d'une telle dignité (Rouen : Claude le Vilain, 1628).
26 Nathanael Adam, op. cit., f. 2 r°.
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Comme Billon, Adam insiste sur les positions importantes obtenus par d'anciens secrétaires, et sur leur importance en France où ils sont les « pillers et les bases de cet Estat puissant »27 grâce à « leur prudence, Justice, labeur, et sage conduite. »28 Selon Adam, le secrétaire doit savoir au moins le latin, l'orthographe, et écrire en lettre Française et Italique. Son loisir sera consacré à la lecture « des bons livres, »29 la compagnie de gens savants, et à la méditation. Il doit tendre à la vertu : être loyal, secret, discret, prudent, modéré, diligent et pourvu d'une excellent mémoire. Il doit perfectionner son jugement non seulement par ses lectures, en particulier dans le domaine de l'histoire mais aussi par ses observations personnelles, et surtout par les voyages. Adam donne une longue liste d'informations qu'un secrétaire doit recueillir pour pouvoir conseiller sagement son prince ou son seigneur. Il doit se former « un esprit accomply qui en somme doit estre meslé,30 et pour cela il « ne doit mespriser l'estude, et la pratique de la Jurisprudence. »31 Adam remplit le reste de son ouvrage d'exemples de lettres diverses, à la façon d'autres livres semblables de l'époque. Si en France avaient déjà paru au début du siècle le Protocole des Notaires (Lyon 1531) et le Protocole des


27 Nathanael Adam, Le Secretaire françois, f. 2 v°, ligne 22.
28 Ibid., f. 3 r°, ligne 2.
29 Ibid., f. 4 r°, ligne 2.
30 Ibid., f. 17 r°, ligne 21.
31 Ibid., f. 17 v°, ligne 4.
181

Secrétaires (Lyon 1534) c'est en Italie que j'ai relevé le plus nombres de manuels,32 dont la plupart consiste simplement en exemples. Nous pouvons en déduire néanmoins que


32 Francesco Sansovina, Del Secretario (Venetia : Francesco Rampazetto, 1565) décrit aussi les qualités du secrétaire et donne des exemples de lettres.

Angell Day, The English Secretary or methods of writing epistles and letters (1586), éd. R. Evans (Gainesville, Florida : Scholars' Facsimiles and Reprints, 1967), ouvrage technique consistent uniquement en exemples.

Marcello Scalzini detto Il Camerino, Il Secretario (Venetia : Heredi di Francesco de Franceschi, 1599), livre très curieux consistent en modèles d'écriture calligraphique et d'embellissements extravagants.

Torquato Tasso, Il Secretario (Venetia : Lucio Spneda, 1605), compare le secrétaire à l'orateur : « ... l'Oratore parla a presenti, il Secretario scrive a lontani ... » (p. 21). Son secrétaire a besoin de « del giuditio, e della prudenza : e sono convenevoli, e proprie della sua professione, e della sua nobiltà » (p. 27).

Une traduction anglaise d'un livre du Français Jean Puget de La Serre, The Secretary in fashion or An Elegant and compendious Way of writing all manner of letters, en est à sa 6e édition en 1683 (London : John Cripps).

Vincenzo Gramigna, Il Secretario, dialogo (Firenze : P. Cecconcelli, 1620).

Panfilo Persico, Del Segretario, libri quattro ... (Venetia : l'heredi di D. Zenaro, 1620), réimprimé en 1656 et 1670.

Juan Fernandes Abarca, Discurso de las partes y calidades con que se forma un buen secretario, con catorze capitulos, que debe guardar para su excercicio. Y de los generos que son, y las que tocan a cada uno. Y un tratado, de las partes quean de tener los criados, que an de server en las casas de los senores (Lisboa : P. Craesbeeck, 1618).

Gabriel Perez del Barrio Angulo, Direccion de secretaries de senores, y las materias cuy dados y obligaciones que les tocan ... (Madrid : A.M. de Balboa, 1613). Réimprimé en 1645 et 1667.

Rocchus Pilorcius, ... De scribendi rescribendique epistolas ratione liber ... (Antverpiae : C. Plantini, 1577).
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le métier de secrétaire demande une certaine éducation, et que les secrétaires réclament une position particulière, nettement au-dessus de la plupart des roturiers. Non seulement Billon est antérieur à tous ces ouvrages (exception faite des deux Protocoles), mais son but est nettement différent. Il ne cherche pas à enseigner le métier. Le croirait-il possible ? Le secrétaire est divinement inspiré, et l'inspiration divine ne s'apprend pas. Son but est de faire reconnaître par la noblesse d'épée la noblesse du secrétaire, basée sur la vertu. Il cherche à obtenir la dignité à laquelle il croit avoir droit et dont il se trouve lésé, comme les femmes se voient méprisées, elles aussi. Voilà le trait-d'union entre le féminisme et François de Billon. Les femmes sont sous-estimées, comme le sont les secrétaires. Il voit la similitude des préjugés envers les femmes et envers les bourgeois éduqués, comme le mouvement féministe moderne se rapproche souvent des mouvements de droits civils des Noirs. Son attitude est une manifestation de cette « mentalité d'évasion vers l'état nobiliaire »33 de la bourgeoisie.

« Dès qu'un bourgeois est riche, intelligent, actif, il n'accepte pas de rester bourgeois, il veut devenir noble, et renier sa roture d'origine. La bourgeoisie est un assemblage hétérogène de rivalités, d'instabilités, qui place à sa tête ce groupe hybride de « metis sociaux » que sont les robins, grands et petits : ceux qui pensent avoir échappé à cette condition inférieure du roturier, ceux qui, les premiers, ont mis un terme à leur inquiétude en devenant officiers du roi ».34

33 R. Mandrou, Introduction à la France modern (1500-1640) : Essai de psychologie historique (Paris : A. Michel, 1961), p. 157.
34 R. Mandrou, op. cit., pp. 157-158.
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Il est facile de comprendre le désir de Billon de passer dans une classe sociale supérieure et privilégiée, mais pour suivre sa pensée et son raisonnement il faut tenir compte de l'influence de Guillaume Postel, de la croyance aux prophéties et à la signification cachée de nombres et de mots. Billon n'était pas seul au 16e siècle à appeler secrétaires Moïse et les Evangélistes : Marguerite de Navarre, Ronsard, Du Bartas, Pasquier35 et Marconville36 ont fait de même. Mais il n'y a que lui qui ait fait le contraire en appelant les secrétaires prophètes.


35 On trouve des exemples de l'emploi du mot secrétaire dans ce sens par ces écrivains dans Huguet, Dictionnaire de la langue française du 16ième siècle (Paris : Didier, 1967), 7 vol.
36 Jean de Marconville, De l'Heur et malheur de marriage (Paris : Jean Dallier, 1571), f. 10 r° : « Moyse (premier secretaire et escrivain de Dieur pour affaires humaines). »
184

Chapitre 8. Billon vue par les autres.
(Contemporains et postérité)

 

La première mention de Billon dans la littérature française se trouve dans l'oeuvre déjà mentionnée d'Henri Estienne.1 Estienne place Billon dans la catégorie des Blasphémateurs qui ont l'audace d'imprimer leurs blasphèmes. Il n'en nomme que cinq : Rabelais qu'il compare à Lucien,2 Bonaventure des Periers,3 Guillaume Postel, Billon et Sébastien Castalio.4 Les renseignements qu'Estienne donne sur Postel semblent particulièrement intéressants, non seulement parce qu'il nous apprend des faits de la vie de Postel, mais surtout parce qu'il nous montre l'influence qu'il a eue sur ses contemporains. Si les idées de Postel nous semblent bizarres aujourd'hui, il n'en faut pas conclure qu'il était de même à l'époque.

Henri Estienne nous assure qu'il avait « entendu les resveux blasphèmes de cest homme tant de sa bouche, que de ses


1 Henri Estienne, Apologie pour Hérodote (1566), éd. P. Ristelhuber (Paris : Liseux, 1879), 2 vol. Voir notre chapitre 3, p. 29, note 42.
2 Estienne, op. cit., I, p. 189 : « Qui est donc celuy qui ne sçait que nostre siècle a faict revivre un Lucian en un François Rabelais, en matière d'escrits brocardans toute sorte de religion ? »
3 Estienne, op. cit., pp. 190 et 191 : qui apprend à ses lecteurs de « ne croire de Dieu et de sa providence non plus qu'en a creu ce meschant Lucrèce. »
4 Estienne, op. cit., p. 199. Sébastien Chatillon ou Castellion (1515-1563) est accusé d'avoir publié une traduction irrespectueuse de la Bible (1555), dénoncée par Genève. Après sa rupture avec Calvin, il a travaillé comme correcteur chez Oporin, l'imprimeur de Postel à Bâle de 1545-1552. Voir F. Buisson, Sébastien Castellion, sa vie et son oeuvre (Paris : Hachette, 1892), 2 vol. Castellion a plaidé pour la tolerance religieuse.
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escrits » et qu'il avait « veu tant de gens y prendre pied. »5 On écoute Postel; ne croyons pas qu'il n'intéresse que les fous. Ecoutons le témoignage vécu d'Estienne :

« Quelle merveille est-ce donc qu'il ait esté non seulement receu, mais grandement estimé en la ville qui s'est de longtemps vantée, et se vante encore à présent d'estre la thrésorière de toute la France en cas de vrayes richesses, qui sont les sciences ? On me respondra que combien que plusieurs l'allassent ouïr (tellement que pour la grand'foule on estoit en danger d'estouffer, toutesfois il n'est vraysemblable qu'aucuns luy adjoustassent foy, sinon quelques idiots... Mais je respon comme de chose de laquelle je suis bien asseuré, qu'au contraire il n'est point seulement vraysemblable mais totalement vray, qu'il donnoit je ne sçay quelle sause ausdicts propos, par laquelle il faisoit que ceux mesmement qui avoyent et bonnes lettres et bon jugement, y commençoyent à prendre goust, combien qu'auparavant ils s'en fussent mocquez comme de la plus badine impiété du monde ».6

De Postel, Henri Estienne passe à Billon. « Or ne sont les blasphèmes dudict François de telle sorte que ceux dont je vien de parler ».7 Billon n'est athéiste, ni innovateur ou rénovateur de la religion chrétienne. Mais il fait partie de ces flatteurs qui attribuent « aux hommes mortels et les titres de Dieu, et plusieurs paroles que la saincte escriture ne dit que de luy. »8 Estienne s'en prend au dernier chapitre du livre de Billon, où il compare les secrétaires aux prophètes. Estienne a bien compris que c'est là le chapitre le plus important de l'ouvrage et il attaque le point central du livre :


5 Estienne, Apologie, p. 192.
6 Estienne, op. cit., p. 193. Italiques de moi.
7 Estienne, op. cit., p. 195.
8 Idem.
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la déification de la monarchie.9 Le roi rendu quasi-divin, un reflet de cette divinité anoblit ses collaborateurs, et les collaborateurs de ses collaborateurs, dont François de Billon lui-même.

Henri Estienne ne s'est pas laissé fourvoyer par la défense des femmes des vraies intentions de l'auteur. Est-ce par hasard que le nom de Billon suit celui de Postel dans la pensée d'Henri Estienne, ou les savait-il amis ? Estienne a vu Postel en Italie;10 il est fort possible qu'il y ait rencontré aussi Billon.

Ce jugement sévère sur notre auteur ne se retrouve pas dans La Croix du Maine qui se contente d'une simple mention de Billon et de son livre.11 Antoine du Verdier fait de même.12 Tabourot13 l'accuse d'avoir été bien récompensé. Voilà tout l'effet que Billon a fait sur ses contemporains.

Le père Hilarion de Coste cite Billon en tant que défenseur des femmes dans ses articles sur Diane de France,14


9 Voir E. Bourciez, Les Moeurs polies et la littérature de cour sous Henri II (1886) (Genève : Slatkine Reprints, 1967), pp. 176-202.
10 Estienne, Apologie, p. 194 : « ... des propos lesquels il a tenus une fois à Venise à plusieurs, et à moy entr'autres, en la place de Realte ... »
11 La Bibliothèque du sieur de la Croix du Maine (Paris : Abel l'Angelier, 1584), article « Francois de Billon. »
12 La Bibliothèque d'Antoine du Verdier (Lyon : B. Honorat; I. d'Ogerolles, 1585), article « Francoys Billon. »
13 Voir p. 78, note 171.
14 F. Hilarion de Coste, Les Éloges et les vies des reines, des princesses et des dames illustres en piété, en courage et en doctrine qui ont fleury de nostre temps et du temps de nos pères ... (1630) (Paris : Sébastien Cramoisy, 1647), I, p. 503.
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Jeanne d'Autriche, princesse de Portugal,15 Jeanne la Folle16 et Marguerite de Parme.17

Pierre Bayle trouve l'oeuvre de Billon « bizarrement construit, »18 et mentionne qu'« Henri Estienne y a trouvé beaucoup de blasphèmes. » A part quelques renseignements biographiques,19 il indique qu'il l'a cité quelquefois. En effet, dans son article sur Jean Nevizan, il raconte l'anecdote rapportée par Billon selon laquelle Nevizan s'était vu chasser de Turin par les femmes après la publication de son livre anti-féminin.20 Cet extrait a été reproduit aussi par le Père Niceron21 qui l'a probablement emprunté à Bayle, car il ne s'occupe pas de Billon autrement. Abel Lefranc l'a repris dans son article22 bien connu sur la Querelle des Femmes et Rabelais, dont nous parlerons plus bas, et Ruth Kelso23 en parle pour prouver que les sentiments de révolte parmi les femmes n'étaient pas seulement un jeu littéraire, mais qu'il


15 Hilarion de Coste, Les Éloges des reines, II, p. 97.
16 Ibid., II, p. 61.
17 Ibid., II, p. 346.
18 Pierre Bayle, Distionaire historique et critique (1697), éd. M. des Maizeaux (Leiden : P. Brunel, 1730), article « Billon, » I, p. 565.
19 Voir le chapitre 1, p. 9, note 38.
20 Voir le chapitre 4, p. 45 et note 43.
21 Le Père Jean-Pierre Niceron, Mémoires pour server à l'histoire des hommes illustres dans la république des lettres (Paris : Briasson, 1729-1745, 43 vol.), vol. 24, p. 176.
22 Abel Lefranc, « Le Tiers Livre du ‹ Pantagruel › et la Querelle des Femmes, » Revue des études Rabelaisiennes, II, (1904), pp. 1-10 et 78-109.
23 Ruth Kelso, Doctrine for the lady of the Renaissance (Urbana : University of Illinois Press, 1956), p. 9.
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existait un mécontentement réel. Bayle continue la tradition commencée par Hilarion de Coste qui fait de Billon un expert sur les femmes, en le citant à propos de Julie de Gonzague. Mais il le cite aussi dans son article sur Guillaume du Bellay24 pour montrer l'adresse dont Langey faisait preuve dans l'espionnage et les intrigues, et le dévouement de ses secrétaires.

Les critiques du 19e et du 20e siècle se sont servis de Billon comme source de renseignements sur les femmes contemporaines, et petit à petit la réputation de Billon s'est fixée en tant que spécialiste et surtout défenseur des femmes. Henri Bouchot confirme ses données sur Les Femmes de Brantôme25 en citant Billon qu'il appelle à tort « secrétaire du roi. » Jules Favre26 voit en Billon en défenseur de Louise Labé. Dans son étude sur Olivier de Magny, il affirme que Le Fort inexpugnable est le premier ouvrage où l'on trouve l'expression La Belle Cordière. On mentionne toujours sa vie légère sans indiquer en même temps ses accomplissements intellectuels par lesquels elle est « homme, c'est-à-dire égale aux hommes : or la lubricité est, après tout, permise aux hommes. En parlant des hommes qui sont auteurs de tous maux en toutes créatures,27 Billon ne parle pas de leur médisance mais de


24 Pierre Bayle, Dictionnaire, tome I, p. 500, note A.
25 Paris : Maison Quantin, 1890, pp. 109-114.
26 Jules Favre, Olivier de Magny, 1529?-1561 (Paris : Garnier, 1885), pp. 112-114.
27 Billon, f. 15 r°, ligne 8.
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leur manie de séduire les femmes. Si donc la Belle Cordière a des vices, ce n'est pas de sa faute, mais celle du sexe masculin. Ses bonnes qualités compensaient largement les mauvaises. D'ailleurs, conclut Jules Favre, Billon n'a pas l'air de croire à ces méchants bruits. Comment ! s'écrie Albert Baur28 dans son étude sur les Lyonnaises, Billon ne réfute pas du tout le fait que Louise Labé était courtisane. Bien que Billon parle des louables qualités de Louis Labé qui des cieux sont procédées, de ses grâces et gentilles perfections, et qu'il croie que ses dispositions mauvaises ont été développées par les hommes, il l'appelle lubrique et autrement vicieuse et blâme ses sâfres déduytz.29 Baur en conclut que Billon confirme qu'elle avait partout la réputation de moeurs plus que légères, et qu'on avait l'habitude de la comparer à Cléopâtre pour sa perversité et sa lubricité. Le fait que Billon loue ses qualités n'efface pas le fait qu'elle était de moeurs légères.30

L'oeuvre de Billon continue de servir comme réservoir de renseignements sur les femmes contemporaines à plusieurs critiques; ainsi J. Texte s'appuie sur Billon dans son étude sur Claude de Taillemont,31 Charles Oulmont sur Gratian du


28 Albert Baur, Maurice Scève et la Renaissance lyonnaise, thèse de Zurich (Paris : Champion, 1906), p. 83.
29 Billon, f. 15 r°.
30 Baur aurait pu ajouter que Billon ne mentionne pas Louise Labé lorsqu'il fait l'éloge des Lynonnaises, f. 35 r° et v°.
31 J. Texte, « Note sur la vie et les écrits de Claude de Taillemont, » Bulletin Historique et Philologique (1894) (Paris : Imprimerie Nationale, 1895), pp. 406-420.
 Il ne cite pas Billon sur Taillemont !
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Pont,32 et Emile Picot fait de même à propos de plusieurs femmes dans son travail sur les Français italianisants.33 Pourtant E. Picot se rend compte que Billon avait un autre but que la défense des femmes car il remarque que Billon « nous a laissé un curieux éloge des secrétaires en général et des secrétaires du roi en particulier .... »34 et il ne manque pas de puiser dans Billon lorsqu'il s'agit de secrétaires, tels que Buonaccorsi et Raince.35 Il lui emprunte l'anecdote sur Raince, secrétaire incorruptible qui a refusé une offre de 5000 ducats de Charles-Quint, comme l'avait fait auparavant La Croix du Maine en 1584, mais incorrectement, d'où la correction de La Monnoye dans l'édition de 1772-3.36

Jusqu'ici Billon n'a servi qu'à fournir quelques détails sur des contemporains, en particulier des femmes; mais en 1904, il a été découvert par Abel Lefranc dans son étude sur la genèse du Tiers Livre,37 et c'est alors que Billon fait son


32 Charles Oulmont, « Gratian Du Pont, sieur de Drusac et les Femmes, » Revue des études Rabelaisiennes IV (1906), p. 5.
33 Émile Picot, Les Français italianisante au XVIième siècle (Paris : Champion, 1906), 2 vol.
34 Picot, op. cit., I, p. 86.
35 Billon, f. 247 r°. Picot, op. cit., I, pp. 86-87.
36 La Croix du Maine, Bibliothèque, éd. Rigoley de Juvigny, II, p. 180.
37 Voir ce chapitre, p. 187, note 22. Cet article a été réimprimé dans Grands écrivains français de la Renaissance (Paris : Champion, 1914), pp. 250-303. Il est incorporé dans l'Introduction au Tiers Livre de la grande édition des Oeuvres de Rabelais, par Abel Lefranc (Paris : Champion, 1912-1931), tome V, pp. XXX-LXIX.
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entrée dans les études rabelaisiennes. Abel Lefranc cite intégralement38 les pages que Billon consacre à Rabelais et qui consistent en une attaque violente contre les idées exprimées dans le chapitre XXXII par Rondibilis, personnage que Billon identifie avec Rabelais. Rondibilis donne une explication médicale de l'utérus qu'il compare à un animal incontrôlable et qui fait de la femme

« un sexe tant fragil, tant variable, tant muable, tant inconstant et imperfaict, que Nature me semble (parlant en tout honneur et reverence) s'estre esguarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé toutes choses, quand elle a basty la femme; et, y ayant pensé cent et cinq fois, ne sçay à quoy m'en resouldre, sinon que, forgeant la femme, elle a eu esguard à la sociale delectation de l'homme et à la perpetuité de l'espece humaine, beaucoup plus qu'à la perfection de l'individuale muliebrité. Certes Platon ne sçait en quel rang il les doibve colloquer : ou des animaus raisonnables, ou des bestes brutes. »39

Voilà le passage du chapitre auquel Billon s'attaque, et à la déduction que les femmes ont des désirs sexuels insatiables, et presque indomptables. Une femme chaste n'est qu'une femme qui n'a pas eu l'occasion de se donner à ses plaisirs; le désir ne lui fait jamais défaut. Billon donne libre cours à un flot d'injures à l'adresse de Rabelais et de ses Pantagruélistes. Abel Lefranc tire de Billon la définition « contempteur de femmes « pour Pantagruéliste, en se basant sur le passage suivant :


38 Abel Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes II, pp. 106-109; Billon, f. 18 v° - f. 20 v°. Marcel de Grève publie le même extrait en appendice dans L'Interprétation de Rabelais au XVIe siècle, études Rabelaisiennes III (Genève : Droz, 1961), pp. 261-263.
39 F. Rabelais, Le Tiers Livre, ch. XXXII, éd. Garnier, I, p. 539.
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« ... quelque bon Pantagruéliste, dans lequel l'Esprit de Maistre Jan du Pontalais a voulu tenir les assises, pour, en gergonnant des Femmes, fait rire tout gaudisseur varlet de boutique ... »40

Le mot Pantagruéliste dans Billon me semble associé au mot ivrogne. Contempteur de femmes, qui ne l'est pas parmi les adversaires de la femme ? mais Pantagruéliste, c'est l'ivrogne « si bien fourny de ce qu'attend une chaire persée apres la decoction »;41 c'est l'homme bestial, sans frein, répugnant. Les Pantagruélistes sont « gens de mise Satirique »42 qui ne veulent « habandonner le Pyot »43 leur maître étant le « vrai Philosophe du Tonneau. »44 Plus bas, dans un passage où Billon explique que tous les maux viennent des hommes, il mentionne « les Premiers, qui au grand interest des Pantagruelistes fesserent (en semblable) le bon Homme Pyot. »45 Le Pantragruéliste est avant tout un ivrogne, et parce qu'ivrogne, dénué de sens, et donc contempteur de femmes. Abel Lefranc conclut sa citation de Billon par le commentaire suivant :


40 A. Lefranc, « Le Tiers Livre, » Revue des études Rabelaisiennes II, p. 105; Billon, f. 17 r°, ligne 24. Marcel de Grève suit de très près l'exposé de lefranc, se servant des même citations. Je discuterai donc plutôt Lefranc que de Grève (L'Interprétation de Rabelais, pp. 66-68).
 Cf. Jean de Marconville, De l'Heur et malheur de marriage (1564) (Paris : Jean Dallier, 1571), f. 43 r° : « quelques Pantagruelistes qui ont compose tells choses pour faire rire les gaudisseurs et varlets de boutique. » Marconville suit de près la page entire (f. 17 r°) de Billon.
41 Billon, f. 19 r°, ligne 29.
42 Ibid., f. 19 r°, ligne 13.
43 Ibid., f. 19 r°, ligne 10.
44 Ibid., f. 19 r°, ligne 19.
45 Ibid., f. 175 r°, ligne 6.
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« Rabelais nous est donc présenté par l'historien le mieux informé des circonstances et des péripéties de la 'querelle' comme le chef des Pantagruélistes, adversaires nés des femmes, et comme celui qui les a menés au combat pendant la mémorable controverse; son tiers livre est directement et obstinément visé. Nous savons désormais pourquoi le voyage de Pantagruel et de Panurge annoncé à la fin du second livre, a été remis au IVe, pourquoi Rabelais a changé de ton et pourquoi, rentrant soudainement en scène, il a consacré tout un livre aux femmes. Le cordelier, de Fontenay-le-Comte, ami de Tiraqueau, vivait toujours en lui ».46

Il nous faut examiner deux points essentiels : Billon est-il l'historien le mieux informé de la « querelle » et Rabelais a-t-il voulu participer à cette « querelle » comme chef des ennemis de la femme ? Les deux autres points, Rabelais moine, et Rabelais, ami de Tiraqueau ont été traités en détails,47 et j'accepte les conclusions de ces travaux. Selon A.J. Krailsheimer, « to say that the preachers are anti-feminist is almost like saying that they are against sin. »48 Les sentiments de Rabelais envers les femmes ne diffèrent pas de ceux d'autres religieux, et après lecture des sermons de Maillard, Menot et Messier, M. Krailsheimer constate que « one finds proportionately greater emphasis on sex in the sermons than in Rabelais; » la femme est toujours mentionnée dans un contexte sexuel,49 et jamais à son avantage. Les idées


46 A. Lefranc, « Tiers Livres, » Revue des études Rabelaisiennes II, p. 109.
47 Voir A.J. Krailsheimer, Rabelais and the Franciscans (Oxford : Clarendon Press, 1963) et M.A. Screech, « A further study of Rabelais' position in the Querelle des Femmes (Rabelais-Vivès-Bouchard-Tiraqueau), » François Rabelais, Quatrième Centenaire de sa mort 1553-1953, Travaux d'Humanisme et de Renaissance VII (Genève : Droz, 1953), pp. 131-146.
48 A.J. Krailsheimer, op. cit., p. 53.
49 Ibid., p. 56.
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de Rabelais sont parfaitement traditionnelles : la femme est inférieure à l'homme de nature et moralement, mais ce n'est pas de sa faute.50 Rabelais n'est pas anti-féministe pour son époque. M. Screech montre que Tiraqueau va beaucoup plus loin que Rabelais et que son influence a été exagérée.51 Si l'on veut appeler Rabelais anti-féministe, il faut se rendre compte qu'il ne l'est pas plus que la grande majorité de ses contemporains.

On peut donc se demander pourquoi Billon s'est attaqué particulièrement à Rabelais qui, dans le Gargantua, avait loué le mariage, et qui, dans le Tiers Livre, ne recommande pas le célibat. Comme M. Screech le remarque à juste raison, les héros de Rabelais, Pantagruel et Gargantua, ne critiquent nullement l'institution du mariage dont le bonheur dépend des partenaires :

« Nous voyons bon nombre de gens tant heureux a ceste rencontre, qu'en leur mariage semble reluire quelque idée et representation des joyes de paradis ».52

Une raison peu littéraire mais très humaine, est l'antipathie personnelle. Billon et Rabelais se sont connus, sans aucun doute. Billon était secrétaire de Guillaume du Bellay, et Rabelais a passé les années 1540-1543 en Piémont auprès du même personnage, non seulement en tant que médecin, mais aussi


50 A.J. Krailsheimer, Rabelais and the Franciscans, p. 159.
51 M.A. Screech, « A further study of Rabelais' position, » 4e Centenaire de Rabelais, p. 145.
52 M.A. Screech, « Rabelais, de Billon and Erasmus (A re-examination of Rabelais's attitude to women), » Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII (1951), p. 254. Voir aussi l'édition du Tiers Livre par M.A. Screech, Textes Littéraires Français (Genève : Droz, 1964).
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comme mathématicien, géomètre, ingénieur consultant53 ... secrétaire d'état.54 Rabelais occupait une position supérieure à celle de Billon; peut-être que les deux hommes ne s'entendaient pas. Rabelais a fait le voyage de Rome pour la dernière fois en juin 1548, et il y a résidé auprès du cardinal Jean du Bellay jusqu'en juillet 1550. Certainement leurs chemins se sont croisés de nouveau; ils ont dû assister tous les deux aux fêtes données à l'occasion de la naissance du duc d'Orléans, fils du roi Henri II et décrites par Rabelais dans la Sciomachie.55 Rabelais a-t-il rencontré Guillaume Postel en Italie ? C'est fort probable; on parlait de lui, certainement, et on peut s'imaginer la réaction de Rabelais. En effet, Guillaume Postel avait été le premier à accuser Rabelais d'impiété et d'épicurisme. A. Lefranc, dans un cours au Collège de France en 1900/10 a cité le passage suivant de Postel :

« Non tantum haeresim tutari sed impietatem profiteri Cenevangelistas ... Facit fidem impie vivendi et more brutorum quicquid collibitum est sequendi omnium consuetudo, non paucorum etiam publica impietatis professio, id arguit nefarius tractatus Villanovani de tribus prophetis, Cymbalum mundi, Pantagruellus et novae insulae quorum authores olim erant Cenevangelistarum antesignani ...  »56

53 A. Heulhard, Rabelais, ses voyages en Italie, son exil à Metz (Paris : Librairie de l'Art, 1891), p. 112. Heulhard n'est pas certain de la date d'arrivée de Rabelais : elle a eu lieu entre 1538 et 1540.
54 Ibid., p. 123.
55 F. Rabelais, La Sciomachie et festins faits à Rome ... (Lyon : S. Gryphe, 1549), extraits dans Heulhard, Rabelais, pp. 286-306.
56 G. Postel, L'Alcorani seu legis Mahometi et evangelistarum concordiae Liber, in quo de calamitatibus orbi Christiano imminentibus tractator... (Parisiis, excudebat ... Petrus Gromorsus, 1543), p. 72, cité dans le "« Compte-rendu » de J. Plattard, Revue des études Rabelaisiennes VIII (1910), pp. 373-374.
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(trad. Ces néo-évangélistes ne professent pas tellement l'hérésie que l'impiété.... Le prouvent leur façon de vivre d'une manière impie et de suivre tous leurs désirs à la façon des bêtes, comme aussi la profession publique de beaucoup d'entr'eux d'impiété; comme il se voit dans les traités très néfastes de Villeneuf sur les trois prophètes, le Cymbalum Mundi, le Pantagruel et les nouvelles îles dont les auteurs étaient en effet les porte-drapeaux des néo-évangélistes.)

Dans une publication ultérieure Lefranc a ajouté ce passage-ci de Postel :57

« Qua enim Luterani habent ecclesiam eadem habent authoritate ab ecclesia traditum posteritati Evangelion impii, verbus crebro Evangelii professionem sibi adscribentes, ut sub eo tamen ita vivant (ut interpretatus est Christomastix in Abbatia [Θελμητων] ludoque pillae palmariae) ut velint, nec libidini quicquam substrahant ».58
(trad. Par cette autorité que les luthériens impies se donnent sur l'église et sur la tradition transmise par cette même église, ils s'attribuent le même pouvoir sur les paroles de l'Évangile afin de vivre ainsi (comme l'explique l'ennemi du Christ dans l'Abbaye de Thélème et dans son jeu de paume) afin qu'ils fassent selon leur volonté et ne se privent d'aucun désir.)

F. Secret, dans son introduction à l'édition qu'il a donnée du Thresor des propheties de l'univers de G. Postel, mentionne un passage d'un manuscrit où Postel écrit :

« Il y en ha un aultre de la grand bende de Dolet, Rablais et tels aultres du troupeau d'Epicure, auquel je ne veux pas faire le mal qu'il mérite en le nommant ...  »59

La mort de Rabelais en 1553 n'a en rien changé l'opinion de Postel, apparemment ! Rabelais ne devait pas apprécier


57 G. Postel, L'Alcorani seu legis Mahometi, p. 74.
58 A. Lefranc, « Addenda, » Revue du Seizième Siècle I (1913), p. 259. Ces extraits ont été commentées depuis par H. Busson, Le Rationalisme, p. 276, et L. Febvre, L'Incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais (1942) (Paris : A. Michel, 1968), pp. 111 et suiv.
59 F. Secret, p. 5, note 5. Le passage se trouve dans un manuscript (F. lat. 3400, fol. 18) écrit en 1565.
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l'hostilité de Postel, et A.J. Krailsheimer réussit à le prouver. Dans un article intitulé Rabelais et Postel,60 après avoir montré que les deux auteurs ont pu se connaître et certainement connaissaient leurs oeuvres réciproques, Krailsheimer discute l'hostilité de Postel, antérieure et non moins explicite que celle de « enraigé Putherbe »61 et de Calvin.62 Relisant le chapitre XXXII du Quart Livre, où Rabelais, parlant d'Antiphysie, dit :

« Depuys elle engendra les Matagotz, Cagotz et Papelars, les Manicles Pistoletz, les Démoniacles Calvins, importeurs de Genève, les enraigez Putherbes ...  »63

A. Krailsheimer constate que « la symétrie de ces trois derniers termes exigent une explication »64 et il ne doute pas que Pistolet est Postel.

« Le jeu de mots est assez précis pour être évident, l'adjectif convient spécialement bien aux malheureux érudit dont la folie visionnaire était notoire partout en Europe, et nul autre des ennemis de Rabelais n'occupait une position comparable à

60 Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII (1952), pp. 187-190.
61 Gabriel Dupuyhervault, Gabrielis Putherbei Theotimus sive de tolendis et expurgendis malis libris iis praecipue quos vix incolumi fide ac pietate plerique legere queant, libri tres (Parisiis : I. Roigny, 1549). Voir A. Heulhard, Rabelais, pp. 262-267; H. Busson, Le Rationalisme, pp. 169-170, et « Les églises contre Rabelais, » Études Rabelaisiennes VII (Genève : Droz, 1967), pp. 1-81, ainsi que l'Introduction de R. Marichal dans le même volume.
62 J. Calvin, Traité des scandales qui empeschent aujourdhui beaucoup de gens de venir à la pure doctrine de l'évangile et en desbauchent d'autres (1550) dans Trois Traités, éd. A.M. Schmidt (Paris-Genève : éd. « Je sers, » 1935), p. 223.
63 F. Rabelais, Le Quart Livre dans Oeuvres complètes, éd. Garnier, II, p. 137. La note 1 de M. Jourda indique par erreur Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XII pour l'article de A.J. Krailsheimer au lieu de Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII.
64 A.J. Krailsheimer, Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII, p. 190.
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celle de Calvin ou Putherbe. L'examen verbal, psychologique, historique ne peut faire penser qu'à Postel ... »65

Si donc de 1543 à 1565 Postel n'a pas changé son jugement sur Rabelais, et si Rabelais lui donne la réplique dans le Quart Livre (1552) en le mettant de pair avec Calvin et Putherbe, ses critiques les plus violents, il ne peut y avoir aucun doute sur l'hostilité entre ces deux auteurs. Billon, qui exprime son respect pour Postel ouvertement66 et qui suit les idées de Postel de si près,67 a dû prendre parti pour Postel dans cette dispute.

A part la jalousie personnelle de Billon envers Rabelais, l'accusation d'impiété lancée par Postel et la réplique dans le Quart Livre de Rabelais, il y a une troisième explication de l'hostilité de Billon envers Rabelais, à savoir l'incrédulité de Rabelais vis-à-vis de prophéties et de généalogies en général. Déjà en 1532, dans la Pantagrueline Prognostication certaine, véritable et infallible, pour l'an perpétuel,68 Rabelais écrit :

«  ... En l'arche de Noé ledict Triboulet estoit de la lignée des Roys de Castille, et Cailhette du sang de Priam; mais tout cest erreur ne procede que par deffault de vray foi catholique. Tenant doncques pour certain que les astres se soucient aussi peu des Roys comme des gueux, et des riches comme des maraux, je laisseray es aultres folz Prognosticqueurs à parler des Roys et riches, et parleray des gens de bas estat ».69

65 A.J. Krailsheimer, Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII, p. 190.
66 Billon, f. 126 v°, ligne 11 et f. 161 r°, ligne 16.
67 Voir chapitres 6 et 7.
68 Lyon : Fr. Juste, 1532.
69 Rabelais, Oeuvres complètes, éd. Garnier, II, p. 509.
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Ses Almanachs de 1533 et de 1535, et il en a fait d'autres, ont dû suivre cette même tendance. Rabelais ne prend pas les vaticinateurs aux sérieux comme atteste l'extrait de cette lettre écrite à Geoffroy d'Estissac, évêque de Maillezais :70

«  ... Je vous envoye un livre de prognosticqs duquel toute ceste ville est embesoignée, intitulé De eversione Europae. De ma part, je n'y adjouste foy aucune, mais on ne veit oncques Rome tant adonnée à ces vanitez et divinations comme elle est de présent. »

Quant aux généalogies, relisons le premier chapitre de Gargantua :

« Pleust Dieu qu'un chascun sceust aussi certainement sa geneallogie, depuis l'arche de NOE jusques cest eage ! Je pense que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducz, princes et papes en la terre, lesquelz sont descenduz de quelques porteurs de rogations et de coustretz, comme, au rebours, plusieurs sont gueux de l'hostiaire, souffreteux et miserables lesquelz sont descenduz de sang et ligne de grandz roys et empereurs, attendu l'admirable transport des regnes et empires :
     des Assyriens es Medes,
     des Medes es Perses,
     des Perses es Macedones,
     des Macedones es Romains,
     des Romains es Grecz,
     des Grecs es Françoys ».71

Comment croire que Rabelais ait pris Billon au sérieux ?

Postel, le grand prophète, et Billon, l'apprenti-prophète, ont certainement servi de cibles aux moqueries de Rabelais, directement ou indirectement, et le ressentiment de Billon envers Rabelais se comprend psychologiquement.

Bien que Billon ait commencé son livre en 1550, il l'a


70 Le 30 décembre 1535. Rabelais, Oeuvres complètes, éd. Garnier, II, p. 541.
71 Rabelais, Gargantua, éd. Garnier, I, pp. 11 et 12.
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écrit pendant cinq ans.72 Le passage contre Rabelais a été probablement écrit après sa mort, puisque Billon dit :

« Celluy dont est question fut un Medecin fort renommé en tout point de Literature, mais il ne s'est pas pour ce coup voulu montrer tel en votre endroit ...  »73

et donc certainement après la publication du Quart Livre. Billon ne s'attaque pas à la religion de Rabelais; son livre ne traite pas de religion. Il ne s'attaque pas à la politique de Rabelais; le Quart Livre soutient le gallicanisme74 autant que le Fort inexpugnable. Reste la question des femmes; Billon s'en sert comme prétexte d'injurier Rabelais. Car plutôt que de discuter et de persuader, Billon se contente d'insulter. Il me semble donc qu'il y a de bonnes raisons de supposer que des sentiments personnels ont poussé Billon à attaquer Rabelais, et que le chapitre XXXII n'a servi que de


72 Commencé en 1550 selon la date du prologue, et selon une indication f. 217 r°, ligne 28 (déjà 1550 ans accomplis), Billon mentionne des événements échelonnés sur cinq ans, le dernier étant la mort du roi Henri de Navarre, le 29 mai 1555. Voir le chapitre 9. Il faut donc corriger A. Lefranc lorsqu'il écrit : « Dès 1550, nous le savons par son propre témoignage, son livre était écrit, donc du vivant de Rabelais » (Revue des études Rabelaisiennes II, p. 103). De même M. de Grève, L'Interprétation de Rabelais, p. 66.
73 Billon, f. 20 v°, ligne 9. Italiques de moi.
74 Rabelais, Le Quart Livre, chapitres XLVIII-LIII en particulier.
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prétexte.75 Le jugement de Billon sur Rabelais ne peut être considéré impartial. É.V. Telle s'en est douté le premier, comme le reconnaît M.A. Screech76 qui a poursuivi plus à fond le thème de l'antiféminisme de Rabelais et qui montre qu'il faut se méfier de Billon. Screech fait ressortir la similitude des points de vue d'Érasme et de Rabelais, et il est utile de se rappeler ici qu'Érasme est acquitté par Billon comme adversaire du sexe féminin,77 une autre raison de croire à un ressentiment personnel envers Rabelais. M.A. Screech remarque à juste titre que Billon manque totalement d'humour78 et que c'est un handicap sérieux pour comprendre l'oeuvre de Rabelais. En effet, il me semble que Rabelais, plutôt que de


75 Ruth Calder, dans son introduction à la reimpression de la Louenge des Femmes, Invention extraite du Commentaire de Pantagruel, sus l'Androgyne de Platon (1551), French Renaissance Classics (New York : Johnson Reprint Corporation, 1967), après avoir indiqué que l'épitre luminaire paraphrase le chapitre XXXII du Tiers Livre, suggère que « it may well have been influential in establishing François de Billon's hostility to Rabelais in his Fort inexpugnable » (p. vii). Il est bien possible que cette épître lui ait fourni le suject précis de son attaque mais son hostilité était basée sur des ressentiments personnels et elle était antérieure à 1551.
 D'ailleurs Billon cite la Louenge des Femmes comme exemple d'un ouvrage anonyme, et n'accuse pas Rabelais d'en être l'auteur (f. 17 r°). Voir aussi à ce propos M.A. Screech, The Rabelaisian Marriage : Aspects of Rabelais' religion, ethics and comic philosophy (London : E. Arnold, 1958), pp. 132-135.
76 É.V. Telle, La Querelle des femmes, p. 379, note 40 : « ... Rabelais, qu'il ne faut pas ranger parmi les détracteurs du sexe quoi qu'en dise Billon, » cité par M.A. Screech, « Rabelais, de Billon and Erasmus, » Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII, p. 242.
77 Billon, f. 12 r°. Voir le chapitre 4, p. 42.
78 M.A. Screech, Bibliothèque d'Humanisme et de Renaissance XIII, p. 249.
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participer à la Querelle en tant qu'anti-féministe, s'en moque de bon coeur dans le Tiers Livre. M.A. Screech a tout à fait raison lorsqu'il insiste que seules les opinions de Gargantua et de Pantagruel sont à prendre au sérieux.79 Le Tiers Livre ne représente pas la participation de Rabelais à la Querelle des Femmes dans le parti des adversaires du sexe féminin, mais consiste en un commentaire moqueur d'un modéré sur un sujet la mode.80

Après avoir disqualifié Billon en tant que juge de Rabelais, et acquitté Rabelais en tant que combattant ennemi par excellence, il nous reste encore à examiner si Billon est l'historien le mieux informé de la Querelle.81 A. Lefranc base ce jugement sur le fait que Billon « a consacré tout un gros volume au récit de la controverse. »82 Le volume est gros, il est vrai, mais rappelons-nous que seule la première partie (f. 1-121 r°)83 est consacrée à la controverse. Si la deuxième partie84 est une imitation d'Agrippa von Nettesheim sous forme de déclamation, la première partie puise déjà souvent dans Agrippa. Que savait Billon de son sujet; avait-il


79 Voir l'introduction et les notes de M.A. Screech dans l'édition critiques du Tiers Livre (Genève : Droz, 1964).
80 Voir notre chapitre 5.
81 Voir ce chapitre, p. 193, et note 46.
82 A. Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes II, p. 103.
83 Voir le chapitre 4, p. 34.
84 Billon, ff. 121 v° - 182 v°.
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vraiment « une science approfondie de son sujet ? »85 La bibliographie de livres imprimés à l'époque de la Renaissance dont le sujet se rapporte à la femme, établie par Ruth Kelso,86 fournit des renseignements précieux. Jusqu'en 1555, le nombre de livres se rapportant à la Querelle des Femmes s'élève à un total de 98 en français et en italien : en français ont paru 25 volumes contre les femmes, et 36 en leur faveur. De même en italien, 13 sont anti-féminins, et 24 sont en leur faveur. Il y a donc presque deux fois autant de défenses que d'attaques. A peu près le même nombre de livres s'occupe d'amour, sujet que Billon touche à peine, 59 en italien et 43 en français. L'éducation des femmes est le sujet de quatre livres en français et de quatre en italien; enfin 20 ouvrages en français (24 en italien) traitent du mariage. Malgré ces 214 titres,87 Billon prétend que quatre auteurs seulement se sont dévoués à la défense des femmes. Voilà le premier faux-pas de notre historien. Les quatre auteurs choisis sont Guillaume Postel, le seigneur de Vineu, Claude de Taillemont et Jean du Pré.88 Ce dernier, « le Concierge


85 A. Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes II, p. 104.
86 R. Kelso, Doctrine for the lady of the Renaissance (Urbana : University of Illinois Press, 1956), pp. 326-468.
87 Le nombre total est de 252 mais j'ai retranché les auteurs anti-féministes. Le chiffre attaint en 1625 sera de 507, dont 444 en faveur des femmes.
88 Billon, f. 126 v°. Voir le chapitre 4, p. 75, notes 159-162.
204

bien avysé du Palais des Dames, »89 a probablement inspiré notre « Ingénieur »90 à construire sa forteresse. Le choix de Vineu surprend : il avait dix ans lorsqu'il a composé son éloge des femmes, probablement comme exercice de rhétorique scolaire,91 et de cela, il y a plus de dix ans (1540). Billon le connaissait personnellement en tant qu'envoyé d'Henri II à Rome. Certes il n'avait pas tort de l'appeler « courtisan » et « jeune » ! Taillemont aussi a dû rencontrer Billon. Au cours de son voyage à Paris en 1553, Billon s'est arrêté sans doute à Lyon. Il a l'air bien au courant des cercles littéraires de Lyon et l'oeuvre de Taillemont sortait ou allait sortir de presse.92 De nouveau, on se demande pourquoi parmi tant d'auteurs lyonnais Billon choisit un écrivain dont le livre, selon Jean Festugière, est « médiocre en somme, » et consiste en deux discours où l'on discute d'amour.93 L'admiration de Billon pour Postel, et l'influence que Postel a exercé sur la pensée de Billon, ont été discutées au chapitre 6. Sans doute, c'est la publication des « Très-merveilleuses Victoires


89 Billon, f. 122 v°, ligne 17.
90 Ibid., f. 123 r°, ligne 24.
91 Ad commendationem sexus muliebris Oratio. Habita Ticini per Hieronymum Ruvere, puerulum annum gentis decimum, ff. 8 (Ticini : Joannes Maria Simoneta, 1540). A part une autre Oratio faite à l'âge de neu fans, il ne reste de cet auteur que les sermons funèbres prononcés aux enterrements des rois Henri II et François II.
92 Claude de Taillemont, Le Discours des champs faez à l'honneur et exaltation de l'amour et des dames (Lyon : Michel du Bois, 1553).
93 J. Festugière, La Philosophie de l'amour de Marsile Ficin, p. 87.
205

des femmes du Nouveau monde et comment elles doibvent à tout le monde par raison commander et même à ceulx qui auront la Monarchie du monde vieil »94 qui a fait de Postel un défenseur des femmes aux yeux de Billon. J'espère avoir montré au chapitre 6 que Billon connaissait bien les oeuvres de Postel qui se rapportent au rôle universel de la monarchie française et qui avaient paru en 1551 et 1552.95 Dans un article publié en 195396 M.A. Screech en analysant de près cet ouvrage montre que le titre ne correspond pas au sujet, que Postel continue dans ce livre son exposé sur l'avènement du nouvel âge et la mission du Roi de France, que le livre est un livre religieux, et que Postel ne croit ni à l'égalité ni à la supériorité de la femme mais qu'il la trouve bel et bien inférieure. En effet, une lecture attentive du livre montre que Postel ne diffère pas beaucoup de Rabelais, en ce qu'il affirme en termes nets que la « Femme ... est l'Epitome ou Sommaire du monde Elementaire, Sublunaire, ou inférieur, »97 que « l'homme est plus excellent et intelligent et fort communément que la femme. »98 Postel accepte l'infériorité de la


94 Paris : Jean Ruelle, 1553.
95 Les Raisons de la monarchie ..., 1551; L'Histoire memorable des expeditions ... faictes par les Gaulois ou François, 1552; La Loi salique ..., 1552; Résolution eternelle destinée au Roy ..., 1552.
96 M.A. Screech, « The Illusion of Postel's feminism : A note on the interpretation of his ‹ Très merveilleuses victoires des femmes du Nouveau monde ›, » Journal of the Warburg and Courtauld Institutes 16 (1953), pp. 162-170.
97 G. Postel, Victoires des femmes, reimpression du 18e siècle, p. 8.
98 Postel, op. cit., p. 4.
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femme mais trouve qu'il ne faut pas l'en blâmer. Si on reproche à la femme d'avoir séduit l'homme, il faut en accuser les hommes « qui ont esté si lourdautz et malusantz de la plus grande excellence que Dieu leur ha baillé. »99 Le désir sexuel insatiable de la femme n'est pas de sa faute non plus :

« et quand à elles qui à cause de leur imperfection ont desir de se vouloir unir à une autre nature supérieure, formelle et plus parfaicte, elles n'en sont pas tant à blasmer ... elles tendent à ce qui est parfaict, qui est l'homme. »100

La femme est donc défendue contre ses adversaires mais sur la base de son infériorité de nature. Et si la femme « en laquelle domine le monde inférieur »101 « sauvera le monde », c'est parce qu'elle est « inférieure, et donc elle sera plus éclairée par Dieu. »102 Satan avait vaincu l'homme au moyen de la femme; il sera vaincu à son tour au moyen de la femme. Les femmes sont les instruments de Dieu par excellence, comme le prouvent les nombreuse saintes, et la mère Johanna, l'Eve nouvelle qui « presdist ... la destruction du regne de Satan et de la restitution de celuy de Christ. »103 Jeanne d'Arc aussi avait fait des prophéties, en tant qu'instrument de Dieu (quand elle a miraculeusement sauvé la France, comme


99 G. Postel, Victoires des femmes, reimpression du 18e siècle, p. 4.
100 Postel, op. cit., p. 5.
101 Ibid., p. 12.
102 Ibid., pp. 14-15.
103 Ibid., p. 16.
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la Mère Jeanne sauvera le monde),

« qui toutes advindrent comme elle les avoit prédictes. Cecy estoit pour accomplir ce que avoient prédict les saintz Richier et Valery au premier Roy de Sang Gauloys Hugues le Grand, Comte de Paris, quand il restitua leurs corps, que sa race perpétuellement regneroit. »104

Pour Postel, le rapport entre Jeanne d'Arc, instrument de la « consummation de la corporelle et civile force pour le Roi »105 et la Mère Jeanne, instrument du « vray accomplissement du divin pourvoir, selon la religion et police ensemble » saute aux yeux.106

Remarquons entre parenthèses que déjà du vivant de Jeanne d'Arc, on croyait à sa « mission divine » comme l'indique la dernière poésie de Christine de Pizan, datée du 31 juillet 1429 et composée dans l'abbaye où elle avait été reléguée depuis 1418 :

Strophe 12 :          O ! quel honneur à la couronne
                             De France par divine preuve !
                             Car par les graces qu'il lui donne
                             Il appert comment il l'appreuve,
                             Et que plus foy qu'autre part treuve
                             En l'estat royal, dont je lix
                             Que oncques (ce n'est pas chose neuve)
                             En foy n'errèrent fleurs de lys.

104 Si Billon fait un rapprochement entre la Mère Jeanne et « la Grande Jane, femme de Janus et Premiere Renovatrice de l'humain lignage apres le Deluge » (fol. 126 v°), c'est à cause de leur role mais surtout à cause du nom Jeanne : la grande Jane, Jeanne d'Arc et la Mère Jeanne. Il me semble que M.A. Screech se trompe lorsqu'il écrit que « there seems to be no justification for this » dans la note 4, p. 163, Journal of the Warburg and Courtauld Institutes 16 (1953). La signification des noms revient à plusieurs reprises dans Billon.
105 G. Postel, Victoires des femmes, p. 22.
106 Postel, op. cit., p. 27.
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Strophe 16 :          Car ung roi de France doit estre,
                             Charles, fils de Charles nommé,
                             Qui sur tous rois sera grand maistre;
                             Prophéciez l'ont surnommé
                             Le cerf-volant; et consomé107
                             Sera par celluy conquéreur
                             Maint fait; Dieu l'a à ce somé,
                             Et enfin doit estre empereur.

Christine compare Jeanne à Moïse, Josué Gédéon, Hester, Judith, Deborah.

Strophe 29 :          Par miracle fut envoiée
                             Et divine amonition
                             De l'ange du Dieu convoiée
                             Au roy, pour sa provision.
Strophe 34 :          Hée ! quel honneur au féminin
                             Sexe ! Que Dieu l'ayme, il appert,
                             Quant tout ce grand peuple chenin
                             Par qui tout le règne ert désert,
                             Par femme est sours et recouvert,
                             Ce que pas hommes fait n'eüssent,
                             Et les traittres mis désert;
                             A peine devant ne le crussent.
Strophe 36 :          Mais tout ce fait Dieu qui la menne
Strophe 42 :          En chrestienté et en l'Eglise
                             Sera par elle mis concorde.
                             Les mescréans dont on devise
                             Et les hérites de vie orde
                             Destruira, car ainsi l'accorde
                             Prophétie qui l'a prédit
                             Ne point n'aura miséricorde
                             De li, qui la foy Dieu laidit.
Strophe 43 :          Des Sarrasins fera essart
                             En conquerant la Sainte Terre;
                             La meura Charles, que Dieu gard !
                             Ainsi qu'il muire fera tel erre.108

107 J. Quicherat se demande si c'est « en vertu de cette prophétie que Charles VII et Louis XI eurent pour support de leurs armes deux cerfs ailés ? »
108 Christine de Pizan, « Poème à la Pucelle, » dans J. Quicherat, Procès de condemnation et de rehabilitation de Jeanne d'Arc (Paris : Renouard, 1849), tome V, pp. 1-21.
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Nous retrouvons dans ce poème la croyance dans la mission universelle de la monarchie française. Postel complète les idées de Christine au moyen de sa Jeanne à lui, mais tandis que Christine exprime sa fierté des accomplissements d'une personne de son sexe, Postel l'explique par l'infériorité de la femme : jolie illustration de la différence des points de vue masculin et féminin.109

Postel affirme que comme Jésus a été le nouvel Adam, la Mère Jeanne est la nouvelle Eve pour que « moyennant la partie Feminine, qui par la meschanceté de Satan ha communement ou esté ou apparu la plus desraisonnable du monde, la raison feust en tout le monde restituée, »110 La découverte du Nouveau Monde (la partie inférieure du monde), fait après la naissance de la Mère Jehanne, ne fait que confirmer symboliquement cette théorie.111

La femme, pour Postel, n'a de l'importance qu'en tant qu'instrument divin, et elle est instrument divin parce qu'elle est inférieure.112 Tout ce qu'on peut dire en défense de Postel, c'est qu'il n'insulte pas la femme.

Les experts de Billon sont donc bien mal choisis. C'est à tort qu'A. Lefranc (et M. de Grève à sa suite)113 considère


109 Notons l'absence de toute mention de Christine de Pizan dans le livre du « soi-disant » historien de la Querelle.
110 Postel, Victoires des femmes, p. 43.
111 Postel, op. cit., p 51.
112 Le livre de Postel n'est donc pas une « apologie du sexe féminin » (A. Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes I, p. 99).
113 A. Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes II, p. 105. M. de Grève, L'Interprétation de Rabelais, p. 66.
210

la liste des poètes qui ont combattu dans le camp de la Vertu comme une liste de défenseurs de femmes. Dans le contexte du chapitre II de Billon, cette liste114 sert d'illustration à la théorie que le poète sert d'interprète de Dieu, et par conséquent de combattant pour la Vertu dans le sens général, et non pas dans le sens de combattant dans le camp « des Dames »115 comme l'interprète Lefranc. Le poète a aussi sa fonction de prophète, tout comme le secrétaire.116 Appelés jadis vaticinateurs, ils ont « quelque espèce d'Esprit non vulgaire plus qu'a un autre, »117 ... « Et lesquelz Poetes ont été les premiers qui en Egypte étans Prestres et Prophetes, (enquoy les Secretaires étoient aussi comprins selon le tesmoignage de Joséphus) ont donné la notice des choses Humaines et Divines. »118 Billon remarque lui-même qu'il se lance dans une digression;119 ces poètes ne sont pas inclus parmi les défenseurs ou les ennemis des femmes.

Du camp des adversaires Billon mentionne neuf noms d'un total de 38 ouvrages publiés contre les femmes.120 Il ne nous apprend nulle part que le nombre d'amis dépasse largement le


114 Voir Billon, f. 29 v°, ligne 24 et notre chapitre 4, p. 48, pour la citation complète.
115 A. Lefranc, Revue des études Rabelaisiennes II, p. 105. M. de Grève, L'Interprétation de Rabelais, p. 66.
116 Billon, f. 28 r° - f. 29 r°. Voir le chapitre 4, p. 48 et le chapitre 7.
117 Billon, f. 28 r°, ligne 27.
118 Ibid., f. 28 v°, ligne 9.
119 Ibid., f. 29 r°, ligne 29 et f. 30 r°, ligne 1.
120 R. Kelso, Doctrine for the lady of the Renaissance.
211

nombre d'ennemis. On voit mal en Billon un historien de la Querelle. Ses connaissances ne semblent ni profondes ni objectives. Sans Agrippa von Nettesheim, Billon n'aurait su remplir ses pages. Son choix d'exemples contemporains n'est pas fondé sur le mérite des personnages, mais sur le fait que Billon les connaissait. Paradoxalement, c'est justement pour cela que le livre a encore de l'intérêt aujourd'hui. Car les observations, remarques, anecdotes et jugements de petits personnages sur leurs contemporains et les événements de l'époque forment une source importante de renseignements qui aident à comprendre l'atmosphère et le caractère d'une tranche de la société pendant une période. Le livre de Billon garde son intérêt par cet aspect de témoignage historique.

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Chapitre 9. Les autres vus par Billon.
(Commentaires sur l'époque)

La guerre entre les Valois et les Habsbourg forme la toile de fond du théâtre politique de l'époque. Billon, qui a vécu la conquête du Piémont et les guerres d'Italie, y fait souvent allusion. La plupart des faits mentionnés se sont produits entre 1542 et 1555. Le grand évènement des premières années était la bataille de Cérisoles qui a eu lieu le 15 avril 1544 entre les Français et les Impériaux. Billon en donne une description travestie,1 énumérant tous les grands capitaines français mais exagérant fortement le nombre des troupes. Au lieu de 200.000 hommes « myz en pieces, »2 les pertes des Impériaux sont estimées à 13.000, sur un total de 22.000.3 L'impression faite sur les participants a dû être énorme ! Si plusieurs chefs sont associés à la victoire de Cérisoles, le siège de Metz évoque toujours l'éloge d'un seul capitaine, François de Guise, « le valeureux Duc, »4 « le martial Duc, »5 dont les « braves effortz » ont repoussé Charles-Quint en personne et 30.000 hommes.6 Billon mentionne en


1 Billon, f. 46 v°, ligne 15.
2 Ibid., f. 46 v°, ligne 23.
3 Chiffres empruntés au Dictionnaire Larousse, édition 1865.
4 Billon, f. 52 r°, ligne 5.
5 Ibid., f. 75 v°, ligne 23.
6 Ibid., f. 134 r°, ligne 35. Le Dictionnaire Larousse, édition de 1865, attribute 60.000 hommes aux Impériaux et 10.000 hommes au duc de Guise.
213

outre les batailles de Montreuil,7 Boulogne,8 Jallon,9 Landrecy,10 Hedin,11 les sièges de Parme12 et de Sienne,13 la conquête de Boulogne par Henri II,14 en général parc qu'il connaît un participant qui s'y est distingué ou qui y a péri glorieusement. Ainsi c'est pour louer le Connétable de Montmorency qu'il mentionne la rébellion en Guyenne contre les gabelleurs.15 Dans le chapitre 6, nous avons déjà traité du nationalisme de Billon et de sa croyance dans la mission divine des rois de France. Billon défend et justifie l'alliance de François I avec les Turcs en expliquant qu'elle protège la Chrétienté contre leurs attaques.16 Billon rappelle qu'il ne fait que répéter la


7 Billon, f. 250 r°, ligne 35. Montreuil s/Mer (Pas-de-Calais) a été assiégé par les Anglaise n 1544.
8 Ibid. f. 250 v°, ligne 2. Boulogne a été occupé par les Anglaise n 1544.
9 Ibid., f. 19 r°, ligne 22. Ce combat a eu lieu en Champagne en 1543.
10 Ibid., f. 41 r°, ligne 5. François I a repoussé Charles V à Landrecies (Nord) en 1543.
11 Ibid., f. 64 r°, ligne 4. L'assaut du château de Hesdin (Pas-de-Calais) a eu lieu en juillet 1553.
12 Ibid., f. 109 v° et 110 r°. Le siège de Parme a eu lieu en 1551.
13 Ibid., f. 157 v°, ligne 5. Le siege de Sienna a eu lieu en 1555.
14 Ibid., f. 55 v°, ligne 6. La conquête de Boulogne par Henri II a eu lieu au mois d'août 1549.
15 Ibid., f. 41 r°, ligne 6. Cette révolte a été brutalement réprimée en 1548.
16 Ibid., f. 190 v°.
214

réponse faite par François I aux lettres adressées par Charles-Quint au pape en 1542 où celui-ci se plaint de cette alliance. Billon constate sans la moindre indignation que les Turcs sont aux portes de la Hongrie. Henri II avait renouvelé l'alliance avec les Turcs dans le même but que son père : immobiliser l'Empereur dans l'Est. Billon, non sans cause, ne souffle mot de l'incident de la prise de Tripoli à laquelle avaient assisté l'ambassadeur de France auprès de la Porte ainsi que la flotte française, incident qui avait indigné l'Europe,17 mais c'est sans doute cet incident, et les critiques qu'il a provoquées, qui l'ont poussé à défendre la politique d'alliance des Valois avec les Turcs.

A part la guerre, les fêtes et les intrigues occupent la haute société : les entrées du roi,18 la création d'un pape,19 les intrigues des conclaves,20 empoisonnements, réels ou


17 Voir p. 91, note 216. À consulter : Clarence Dana Rouillard, The Turk in French history, thought and literature (1520-1660) (Paris : Boivin et Cie, 1938).
18 Billon, f. 52 v°, ligne 5, l'entrée d'Henri II à Paris en juin 1549.
19 Ibid., f. 138 v°, ligne 16, création de Jules III en 1550.
20 Ibid., f. 117 r°, ligne 25.
215

imaginaires,21 intrigues d'espionnage22 ... Billon connaît les circonstances ou les personnages en question, et les décrit en tant que participant plutôt qu'observateur.

Les luttes et les intrigues des familles rivales Montmorency et Guise préoccupaient plus le milieu où vivait Billon que « le grand trouble des choses qui sont a present en debat par l'Europe. »23 La position de Billon vis-à-vis de la Réforme est énigmatique. Il défend Marguerite de Navarre contre l'accusation de « mauvaise Foy, »24 et considère son oeuvre « le Myroer de l'Ame pécheresse », condamnée par la Sorbonne, « oeuvre doré ... rare petit volume, Mais tresgrand oeuvre », à tort des « Chrestiens, je dy Chrestiens, non Mesdisans, seulement fueilleté. »25 Elle était chrétienne exemplaire, dont portent témoignage sa vie, son décès et sa charité. Quant à Renée de Ferrare, qui toute sa vie avait offert asile aux poursuivis et qui était en correspondance régulière avec Calvin, jusqu'à lui demander de lui recommander des précepteurs pour ses enfants, elle est « un tableau de vertu


21 Billon, f. 171 r°, ligne 25, soi-disant empoisonnement du cardinal Ridolfi au moment du conclave de 1549/50, et f. 175 v°, ligne 35, soi-disant empoisonnement du dauphin François en 1536 par Sebastiano de Montecuculli, écartelé à Lyon. Rien n'est moins certain mais on y croyait.
22 Ibid., f. 246 v°, ligne 6 : tentative à Rome en 1532 d'acheter une lettre addressée par un cardinal à François I; f. 246 v°, ligne 17 : réussite de Guillaume du Bellay à acheter des renseignements parmi les renseignements parmi les gens du Marquis du Vast, chef des troupes imperials en Piémont; f. 247 r°, ligne 12 : échoec de Charles-Quint dans sa tentative de corrompre le secrétaire Raince à Rome.
23 Ibid., f. 179 r°, ligne 12.
24 Ibid., f. 33 r°, ligne 21.
25 Ibid., f. 33 r°, lignes 5-8.
216

chrestienne à toute femme Italienne, come elle est, quoy que le Vulgue en ayt peü murmurer. »26 En 1554, à la demande du duc Hercule II d'Este, Henri II envoie Mathieu Ory, « inquisiteur furieux » à Ferrare pour la convertir. Les Guise envoient Jamet, Calvin envoie Morel. On lui enlève sa compagnie, ses filles même. Elle doit paraître devant le tribunal d'Inquisition qui la condamne le 6 septembre 1554 et la fait enfermer. Le 13 septembre elle capitule, et l'inquisiteur Ory repart.27 Mais Billon juge qu'on la poursuit « à extermination presque tout ainsi que Juifz une Divine humanité. »28 Est-ce l'opinion de Billon, celle de la noblesse, ou celle des lettrés ? Lorsqu'il parle des femmes de Paris, il explique l'absence de femmes écrivains par « le trouble de l'Heresye, qui a gardé de germer beaucoup de belles Plantes, aumoien de la continue Rosée de Suspicion qui tumbe sur tout ce que lon s'efforce metre en lumiere, »29


26 Billon, f. 37 v°, ligne 21.
27 Voir E. Rodocanachi, Une Protectrice de la Réforme en Italie et en France : Renée de France, Duchesse de Ferrare (1896) (Genève : Slatkine Reprints, 1970), chapitre XI.
28 Billon, f. 37 v°, ligne 27.
29 Ibid., f. 36 r°, ligne 27.
217

allusion sans doute à la Chambre Ardente.30 Pourtant Billon cite en tête des bons juges de son temps le président Lizet31 que les réformés considéraient leur pire ennemi, mais dont « l'ardeur justicière outrepassoit la Gravité des Sénateurs antiques, »32 selon Billon. Il est difficile d'expliquer cette contradiction à moins qu'on ne tienne compte du fait que jusqu'en 1557, « Henri II porta peu d'attention aux luthériens. »33 La répression systématique contre les protestants


30 La Chambre Ardente, une chambre du Parlement de Paris exclusivement compétente en matière d'hérésie, créée par Henri II en 1547. Cf. H. Hauser et A. Renaudet, Les Débuts de l'âge modern (Paris : Presses Universitaires, 1956), p. 522.
31 Pierre Lizet (1482-1554), président du Parlement de Paris. Voir Henri Estienne, Apologie, II, p. 426; « Et à propos de Liset que pensons-nous que dira la postérité quand ell'orra parler d'une chambre ardente ?, » suivi d'un réquisitoire contre Lizet.
32 Billon, f. 175 v°, ligne 18. Cette opinion flatteuse n'est pas partagée par les protestants s'il faut juger selon l'épitaphe de Théodore de Bèze :
Hercules desconfit jadis
Serpens, Géans et autres bestes.
Roland, Olivier, Amadis
Firent voler lances et testes;
Mais, n'en déplaise à leurs conquests,
Liset, tout sot et ignorant,
A plus fait que le demourant
Des Preux de nations quelconques,
Car il feit mourir en mourant
La plus grand'beste qui funt onques.
Cité par Rigoley de Juvigny, Les Bibliothèques de la Croix du Maine et de Du Verdier, sieur de Vauprivas (Paris, 1772-73) (Graz, Autriche : Akademischen Druck- u. Verlagenstalt, 1969), vol. II, p. 294.
33 Romier, Guerres de religion, II, p. 248.
218

n'a commencé qu'après la fin de la guerre de Toscane; jusque-là, on ne poursuivait que les classes inférieures. Ce n'est que vers la fin de son règne que le roi s'est rendu compte qu'un tiers des habitants du royaume s'était détaché de l'Eglise romaine, et que la majeur partie de l'armée était composée de luthériens allemands et suisses.34 Selon Romier, Henri II a mis fin aux guerres d'Italie pour pouvoir combattre sérieusement les « hérétiques. » L'arrestation en 1558 de François d'Andelot, neveu du Connétable de Montmorency et serviteur dévoué d'Henri II,35 est symbolique de la décision du roi de combattre l'hérésie plutôt que les Habsbourg. La défense des princesses Marguerite et Renée d'une part,36 et celle du président Lizet d'autre part, pourraient indiquer justement à quel point et jusqu'à quand37 on acceptait les nouvelles idées dans la haute société tout en les condamnant chez les petites gens.38 Qui eût cru aussi qu'à Rome même, les prêtres avaient pris l'habitude « d'entrelarder sur les Orgues, leurs hautes Messes et Vespres, de Chansons de Pétrarque, d'Aryoste, et de Marot, chantées


34 Voir Romier, Guerres de religion, II, pp. 243-255.
35 Fait prisonnier en 1551 dans la guerre de Parme, François d'Andelot, fils de Gaspard I de Coligny et de Louise de Montmorency, et frère de l'Amiral de Coligny et du Cardinal de Châtillon, est resté emprisonné à Milan jusqu'en 1556.
36 Billon loue aussi Julie Gonzague, « et son Etude ordinaire es Choses saintes, Enquoy elle est autant exercitée, que sont Envyeux a mesdire » (f. 77 v°, ligne 25). Elle était le centre du movement protestant à Naples.
37 Billon écrit de 1550 à 1555.
38 Cette même distinction entre classes sociales se retrouve dans les conditions des traités de paix pendant les Guerres de Religion.
219

quelquefois musicalement par voix d'Enfant »39 pour que les hommes ne s'ennuyent pas au service divin.40 On s'ennuyait donc à la messe ? Voilà qui donne à réfléchir. D'ailleurs on ne trouve dans le livre de Billon ni le mot luthérien, ni calviniste, ni évangéliste, ni réformateur, ni athée, ni même des insultes à l'adresse des juifs ou des mahométans. Notre auteur se considère simplement chrétien et gallican.41 Nous pourrions y voir l'influence de Guillaume Postel, qui cherchait à montrer ce que les religions avaient en commun plutôt que leurs différences en vue d'en arriver à la concorde du monde.

Si Billon n'attaque pas les réformateurs, il ne s'en prend pas non plus aux moines et aux prêtres. Il est vrai que, lorsqu'il loue le mariage,42 il s'applique montrer que l'homme marié est supérieur au célibataire, que les gens d'Eglise sont inutiles pour leur famille et leur pays, et que la vie des moines est contraire à la vie préconisée par Platon et les Stoïciens, mais ce sont des constatations sans conséquences qui ne minent pas l'institution du monachisme ni le célibat du clergé. Le lecteur d'Érasme43 ne reproduit pas l'acerbité de ses violentes critiques et moqueries contre les moines. Billon va même jusqu'à défendre les « Pauvres


39 Billon, f. 109 r°, ligne 30.
40 Ibid., f. 109 v°, ligne 2.
41 Voir le chapitre 6 sur le gallicanisme de Billon.
42 Billon, ff. 1 v° - 3 v°.
43 Voir le chapitre 5, p. 133.
220

Chartreux, qui d'aucun Bien n'ont cure »44 contre l'accusation qu'ils offensent les femmes en nettoyant les traces de leurs pas.45 Au contraire, c'est un honneur qu'ils leur rendent. Quant au célibat des prêtres, Billon affirme, à propos des « Prestres d'Allemagne » qui sont mariés, qu'il n'estime

« onc chose a pudicité si contraire, ne tant d'honneste en tout lieu qu'une Femme prestresse : et pour le regard de la Religion, qui est le principal, je croy qu'il ny à qualité de Gens si offusquée qui ayt (en CHRIST) consenty a cela. Chacun congoissant bien par quelque raiz de divin Esprit tant seullement, que
L'Etat divin requiert la Continence
Qui ne la veult aux Ordres ne s'avance. »46

Une seule allusion est faite à Calvin, et ceci sur un ton moqueur, à propos d'une femme qui savait miraculeusement distinguer le pain divinement sacré du pain ordinaire :

« O Calve et seche Caboche de Geneze, qui entre celles pres du Lac levent la creste, es la plus inepte. A quantz coups pourroit-on entreprendre (si ce n'etoit par un Picard édifiant, et avec Dépense d'Orryble Inquisition) de te faire confesser cet Histoire ? »47

Que conclure de ces remarques ? Que Billon suit la religion traditionnelle, mais qu'il défend la famille royale coûte que coûte, même contre l'accusation de « mauvaise Foy. »48 Que,


44 Billon, f. 143 r°, ligne 18.
45 Cf. Rabelais, Gargantua (Paris : Garnier, 1962), I, p. 189 :
« veu que en certains conventz de ce monde es ten usance que, si femme aulcune y entre (j'entends des preudes et pudicques), on nettoye la place par laquelle ells ont passé, feut ordonné que si religieux ou religieuse y entroit par cas fortuit, on nettoiroit curieusement tous les lieulx par lesquelz auroient passé » (Ch. LII).
46 Billon, f. 183 v°, ligne 30.
47 Ibid., f. 109 r°, ligne 17.
48 Ibid., f. 33 r°, ligne 21.
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d'autre part, il ne fait pas partie non plus du groupe de catholiques militants,49 puisqu'il n'attaque pas les nouvelles idées. Et pour cause, par il pratique lui-même l'exégèse biblique.50 Dans le chapitre VIII de la Contremyne, il interprète les Proverbes de Salomon et les Epitres aux Corinthiens de St. Paul de façon à prouver que la femme est particulièrement bénie, qu'elle n'a pas péché et qu'elle est l'image de Dieu. Dans le dernier chapitre de la Contremyne, il s'applique à prouver que « les Fautes, les Erreurs, les Traverses, les Brunchures, les Tromperyes, les Traysons ou Imperfections de plusieurs d'entre les Femmes sont et ont été excusées receuées et approuvées de DIEU en ses sainctz Registres »,51 et préférées aux sacrifices et aux bonnes oeuvres des hommes. Ces pages illustrent à quel point grands et petits se croyaient capables et permis de commenter et d'expliquer l'Ecriture et font mieux comprendre pourquoi Montaigne soupira dans les Essais que

« Ce n'est pas l'estude de tout le monde, c'est l'estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorans s'y empirent. Ce n'est pas une histoire à compter, c'est une histoire à reverer, craindre, adorer. Plaisantes gens qui pensent l'avoir rendu maniable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire ! Ne tient-il qu'aux mots qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par escrit ? »52

49 Billon ne mentionne jamais les Jésuites. Ignace de Loyola se trouvait pourtant à Rome à même époque. Guillaume Postel s'était rendu à Rome pour joinder l'ordre, et s'était vu expulser à son grand regret.
50 Billon, chapitres VIII et XIIIII de la Contremyne, ff. 152 v° - 155 r° et ff. 254 r° - 256 r°.
51 Ibid., f. 254 r°, ligne 21.
52 Livre I :56, « Des Prières » (Paris : Garnier, 1962), I, p. 354.
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Ce n'est pas à Érasme que pensait Montaigne quand il écrivait ces lignes.

Quant au chapitre qui a tant indigné Henri Estienne53 jusqu'à le faire traiter Billon de blasphémateur,54 chapitre où Billon affirme « la Semblance d'Etatz d'entre les Prophetes et Secretaires de DIEU, et les Notaires et Secretaires du Roy des Gaulles, »55 il est déduit du chapitre précédent qui fait du roi de France le monarque universel, chargé d'une mission divine et du peuple français le peuple élu de Dieu. Certes, les prophètes, les hommes qui croyaient que Dieu parlait par leur bouche, pullulaient au 16e siècle. Les contemporains pouvaient-ils distinguer entre Luther, Zwingli, Calvin, Knox et Postel, Billon, Nostradamus, pour n'en nommer que quelques-uns ? Billon est d'une époque où abondent les hommes divinement inspirés; il a eu la modestie au moins de se considérer un tout petit prophète ! Nous avons ici un bel exemple de l'influence subconsciente de l'atmosphère d'une époque sur les hommes. « Qu'on le veuille ou non, commenter un auteur ancien c'est faire oeuvre d'historien ».56

Puisque le roi de France est le représentant sur terre du « Haut Justicier, »57 faire régner la justice dans le pays sera son premier devoir. Or la justice en France laisse beaucoup


53 Billon, ff. 229 r° - 254 r°, chapitre XIIII de la Contremyne.
54 Voir le chapitre 8, pp. 184-186.
55 Billon, f. 239 r°, ligne 17.
56 Robert Marichal, Préface au tome VI des Études Rabelaisiennes (Genève : Droz, 1965), p. xiv.
57 Billon, f. 59 v°, ligne 23.
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à désirer et Billon s'en plaint sérieusement.58 Il y a trop de mauvais juges; notre auteur fait appel aux princes de nommer de bons juges, de les surveiller et de punir les mauvais.59 Il faut que la justice soit rétablie, que l'on ait des juges honnêtes et surtout qu'on les contrôle.60 Est-ce une critique contre la vénalité des charges ? Bien qu'il y ait de bon juges (et Billon en énumère),61 les bons souffrent de la réputation des mauvais, d'où il advient que l'on méprise les juges comme les laboureurs.62 Rien n'est plus diabolique qu'un faux et savant justicier.63 Billon a l'air d'en vouloir surtout aux juges qui protègent les riches, ou leurs propres intérêts. Les plaintes de Billon contre la chasse à l'argent et le pouvoir de l'argent montent régulièrement à la surface, que ce soit à la Cour :

« ... on luy a promis l'Office de grand Clacquebaudier du Roy, c'est un bel état que de suyvre la Court, il n'y faut qu'une heure et un Amy pour devenir riche »64

Ou en justice :

« il ... ne fait qu'attendre que son Pere meure pour acheter quelque Office de Judicature ... Il n'est pour le présent, Argent que de Gens de plaid ...  »65

58 Billon, f. 181 r°.
59 Ibid., f. 179 v°, ligne 25.
60 Ibid., f. 181 r°, ligne 1.
61 Ibid., f. 178 v°, ligne 17.
62 Ibid., f. 181 r°, ligne 12.
63 Ibid., f. 181 v°, ligne 36.
64 Ibid., f. 91 v°, ligne 23.
65 Ibid., f. 92 r°, ligne 18.
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ou dans l'administration :

« [se mêler] du Domaine, Car (a ce que lon dit) il y à bien a gerber en telles choses a qui en veult amasser, Tesmoing celluy qui en à tant amassé en la recepte de Paris ...  »66

Notre « Humble ministre de vertueuse nature »67 insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de baser la noblesse sur la vertu ou le mérite, et non pas sur la naissance ou l'argent, et de ne pas automatiquement accorder les charges aux « Opulentz. »68 Il exprime son dédain pour le noble qui fait la chasse, exploite ses paysans, et s'en va-t-en guerre,69 qui dédaigne les lettres,70 qui se vante de son sang noble et méprise ceux qui ne le sont pas,71 et qui se considère supérieur simplement par accident de naissance.72 Précisons qu'il ne s'agit pas de critiquer l'existence d'une classe sociale supérieure ou d'abolir la noblesse. Billon se plaint de la façon dont cette classe est constituée. En d'autres mots, il faudrait une noblesse de mérite, ouverte aux lettrés, y compris les secrétaires, et plus particulièrement encore les


66 Billon, f. 92 r°, ligne 34.
67 Ibid., f. 16 r°, ligne 8.
68 Ibid., f. 99 r°, ligne 22.
69 Ibid., f. 91 v°, ligne 30; f. 117 v°, ligne 10; f. 244 v°, ligne 22.
70 Ibid., f. 124 r°, ligne 5.
71 Ibid., f. 244 v°, ligne 30.
72 Cf. M. de Beaumarchais, « Le Mariage de Figaro » dans Oeuvres complètes (s.l., 1785), V, 192 :
« ... Parce que vous êtes un grand Seigneur, vous vous croyez un grand genie ! ... noblesse, fortune, un rang, des places; tout cela rend si flier ! Qu'avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naïtre, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire » ! (Acte V, scene III).
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secrétaires pauvres qui ne peuvent se permettre d'acheter une charge ou une terre noble. Billon fait penser parfois à La Bruyère; il souffrait, comme lui, de vivre dans une position subalterne parmi les grands. Son amour-propre était en révolte contre un mépris déraisonnable et injustifié. Par-là, il se sentait solidaire des femmes; elles souffraient de la même maladie : c'est le lien entre le secrétaire et les femmes.

Parce qu'il puise constamment dans l'actualité, Billon nous fournit des détails sur la vie de l'époque. Ainsi on peut se faire attaquer par des loups à Parme en 155273 ou des ours près de Rome en 1545 !74 Il nous apprend qu'il vaut mieux ne pas tomber malade à Rome : Billon donne une description saisissante des hôpitaux de la ville. Les infirmiers se contentent de nettoyer les lieux, et négligent le bien-être physique et spirituel des malades. En France par contre, ce sont les religieuses qui ont, depuis toujours, soigné les malades avec sollicitude. Billon précise que l'hôpital Saint Esprit a 30.000 livres de revenus « a employer au soulagement des Malades; »75 l'hôpital de Genève en a 40.000. Billon suggère qu'avec des revenus pareils il est inexcusable qu'on laisse les malades mourir de faim, comme il prétend avoir vu en 1549.76 Il n'est pas seul à s'en plaindre : « les Pierres


73 Billon, f. 104 v°, ligne 30.
74 Ibid., f. 105 r°, ligne 5.
75 Ibid., f. 110 v°, ligne 22.
76 Ibid., f. 110 v°, ligne 25. En 1549, « peu avant la mort du susdit Pape Paul » sont morts 1100 Français.
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et Statues pasquinalles du païs s'en lamentent par divers cryz écritz, et du rude soin que lon à de telz lieux au scandalle de l'Eglise chrestienne. »77 A bon entendeur salut : le contraste avec la splendeur des cardinaux romains et de leurs festivités a dû inspirer plus d'un critique de la Papauté.

Les anecdotes parsemées dans l'ouvrage révèlent des préjugés courants à l'époque : que tous les légistes sont des menteurs;78 que les cadets de Bretagne assiègent les cardinaux de Rome à la recherche de faveurs;79 que les Gascons sont coureurs de jupons;80 que les femmes noires sont laides;81 que les Italiens sont usuriers.82 Il est certainement curieux que chez Billon ce sont les Italiens qui personnifient le financier malhonnête et louche, et qu'il ne mentionne jamais les Juifs, boucs émissaires traditionnels. Faut-il conclure peut-être que la haine du Français envers l'Italien dépassait celle du Chrétien envers le Juif ? Billon mentionne et approuve par exemple les fameuses confiscations de Philippe


77 Billon, f. 110 v°, ligne 34. Les Romains avaient l'habitude d'afficher à certaines statues des satires, des plaints ou des médisances sous forme rimée.
78 Ibid., f. 168 r°, ligne 30.
79 Ibid., f. 8 v°, ligne 15. La Bretagne ne se distingue pas par sa richesse.
80 Ibid., f. 65 r°, ligne 33. Le Gascon Montaigne ne confessera-t-il pas que « jamais homme n'eust ses approaches plus impertinement genitales ? » (« Sur des Vers de Virgile » (III:5) dans Les Essais (Paris : Garnier, 1962) II, p. 320).
81 Billon, f. 71 v°, ligne 6.
82 Ibid., f. 58 v° et f. 59 r°.
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de Valois en 1347 des biens des prêteurs lombards.83 Or les persécutions contre les Juifs étaient particulièrement violentes vers cette époque : en plus des accusations ordinaires d'usure, ils étaient accusés d'avoir causé la grande épidémie de la peste.84 Mais pour Billon, Shylock est italien. Si Billon a affaire aux usuriers, c'est que « la Bourse de France ... depuis quarante ans en ça s'en est fort desenflée. »85 Il constate la longue inflation et se rend compte de l'impasse :

« Fut il onc au monde tant d'Argent ? Fut il jamais neanmoins si souffreteuse Pauvreté ? O merveilleuse contradiction, Le monde oncques ne fut si Riche qu'a present : et ne fut aussi jamais veü telle indigence en icelluy. Qui pourroit donner sollution de tel Argument en soy tant contradictoire ? »86

Il défend le droit du roi de lever des impôts, cause du « murmure du populaire, »87 mais il faut répartir les charges et faire payer tout le monde : les grands, les parents et les amis, et non seulement « le Commun. »88 Une fois « cela refformé »89 il n'y aura plus de révoltes contre le roi. Billon a bien compris que l'inégalité devant l'impôt est injuste et que cette injustice produit les émeutes. La royauté a donc intérêt à l'abolir. Intimement mêlé aux difficultés financières du


83 Billon, f. 58 v°, ligne 36.
84 Voir Maya Lifschitz-Golden, Les Juifs dans la littérature française du Moyen âge (New York : Columbia University Publications of the Institute of French Studies, Inc., 1935).
85 Billon, f. 25 v°, ligne 26.
86 Ibid., f. 99 v°, ligne 7.
87 Ibid., f. 204 v°, ligne 22.
88 Ibid., f. 205 r°, ligne 4.
89 Ibid., f. 205 r°, ligne 7.
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duc de Parme, et par là à celles du roi de France,90 Billon comprend la nécessité de lever des impôts. Et le texte trahit la perplexité de l'homme de 1550 qui voit l'énorme augmentation de la frappe d'argent et la pénurie croissante dont souffraient les dirigeants. S'il y a un conflit entre privilège de classe et intérêt du roi, c'est le privilège qui devra céder; Billon n'en doute pas. Ce bouleversement économique dont il est conscient, l'inquiète. Nous en percevons l'écho dans sa description ironique et amusante des classes sociales : les gentilshommes férus de noblesse91 et les roturiers à l'affût d'argent. Billon explique pourquoi les charges de justice sont recherchées :

« D'un Marchant le temps n'est plus, Il tracace par Mer et par Terre, puis voulant faire du Gentilhomme marchant a la Genevoise, il cherche le siege d'un petit Banc, le fons est debile, et se rompt, Le Marchepied renverse, et voila mon homme a Banquerotte ».92

Il vaut donc mieux investir dans une charge où l'on s'enrichit sans risques; il en résulte des juges qui recherchent le profit plutôt que la vérité.93 L'inquiétude de Billon se trahit par son insistance sur la nécessité d'estimer les gens selon leur mérite, sans tenir compte de leur noblesse ou de


90 Voir le chapitre 1.
91 Billon, f. 91 v°, ligne 30.
92 Ibid., f. 92 r°, ligne 21.
93 Cf. Montaigne, « De la Coustume, et de ne changer aisément une loy receüe, » dans Les Essais (Paris : Garnier, 1962), I, p. 124 :
« Qu'est-il plus farouche que de voir une nation où par legitime coustume la charge de juger se vende, et les jugemens soyent payez à purs derniers contans, et où legitimement la justice soit refusée à qui n'a dequoy la payer ... » (I:23).
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leur richesse.94

En appliquant ce principe de juger selon le mérite et sans préjugés Billon avoue, malgré tous ses sentiments anti-italiens, que l'Italie est belle, que « cette Ruyne Romaine donne encores a present, grand-ébayssement, aussi bien que fait la Nature toute du Païs, »95 dont il loue « les fertilitéz et grandes douceurs. »96 Il déplore qu'on néglige les ruines, signe d'ingratitude.97 Dans ses remarques sur l'amour qui d'ailleurs préoccupe peu notre auteur, Billon reflète les idées ficiniennes et le vocabulaire néoplatonicien tels que le Courtisan les avait répandus dans le public lettré. La « Beauté qui ... n'est autre cas, fors une réplendissante Lumiere de Face donnée aux Creatures qui joyssent de cete Grace aymable »98 est aussi bonté, car « on ne se laisse facilement persuader qu'une Creature de laide présence, puisse estre belle en l'Esprit ».99 La « Beaute femenine, dans le Myroer de laquelle celle des Cieux quelque fois s'apperçoit figurée ou protraitte »100 est décrite sensuellement en grand détail,101 preuve que Billon, quoi qu'en Italie, reste Français ! La


94 Billon, ff. 99 r°, ligne 25; 140 v°, ligne 5; 252 v°, ligne 12.
95 Ibid., f. 102 v°, ligne 35.
96 Ibid., f. 249 r°, ligne 3.
97 Ibid., f. 25 v°, ligne 25.
98 Ibid., f. 141 r°, ligne 3.
99 Ibid., f. 143 r°, ligne 9.
100 Ibid., f. 149 v°, ligne 2.
101 Ibid., ff. 141 r° - 142 v°.
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conclusion n'est autre que « tous les Membres de l'exterieure Beauté femenine, sont façonnéz chacun en sa propriété, de quelque naturelle Singularité, singulierement singularisée par le SINGULIER des Singuliers, pour plus singuliere Singularité. »102 Comment donc douter de l'influence civilisante de l'amour sur les hommes ?103 La conception de Billon sur la poésie et le rôle du poète est conforme au néo-platonisme et la Pléiade. Le poète est l'interprète de Dieu, à la fois « Docte et scavant ... Poete (qui en Grec signifié facteur ou Ouvrier expert).104 Billon cite les poètes de la Pléiade, ceux de l'École lyonnaise, et leur modèle Pétrarque.105 Il est au courant des réformes en cours de la grammaire et l'orthographe de la langue française,106 et ne manque pas de donner son opinion : ce sont des vaniteux qui cherchent à se faire une réputation mais qui ne réussissent qu'à se disputer entr'eux. D'ailleurs ces prétendus réformateurs qu'il ne nomme pas « n'ont a suffizance cognu et pratiqué les diverses qualitéz d'Ecriture de la France, la ou se fait publique profession dicelle langue, pour en faire un sain Jugement de


102 Billon, f. 142 v°, ligne 7.
103 Ibid., f. 67 r°.
104 Ibid., f. 28 r°, ligne 35.
105 Ibid., f. 29 v°; f. 35 r°; f. 30 v°; 35 r°; 81 r°; 141 r°; 124 r°; 226 v°.
106 Ibid., f. 28 v°, ligne 36 - f. 29 r°, ligne 27.
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bien assize Reformation. »107 C'est une remarque judicieuse : il faut la collaboration d'hommes de professions diverses; le savant n'y suffit pas. Billon propose la collaboration d'un courtisan, d'un avocat, d'un savant et, – est-ce surprenant ? – d'un secrétaire.108 Il s'en tient, pour sa part, au chemin du milieu : son orthographe est ordinaire modernisé, avec des accents intérieurs et des consonnes doubles supprimées.109 C'est probablement Meigret que Billon critique puisqu'il nomme Peletier avec appréciation parmi les poètes français


107 Billon, f. 29 r°, ligne 17. Rappelons les ouvrages essentiels de cette polémique :
Louis Meigret, Traité touchant le commun uage de l'escriture Françoise, faict par Loys Meigret, Lyonnois : auquel est debattu des faultes, et abuse en la vraye, et ancienne puissance des letres... (Paris : Jeanne de Marnef, 1545).
 Guillaume des Autels, Traité de l'antique scripture de la langue françoyes, et de sa poesie contre l'orthographe des meigretistes (1548).
a) Défenses de Louĭs Meigret touchant son orthographíe françoęze, contre les censures ę calônies de Glaumalis du Vezelet ę de ses adhęrans (Paris : Chrestien Wechel, 1550).
Guillaume des Autels, Replique ... aux furieuses defenses de Louis Meigret (Lyon : J. de Tournes et Guil. Gazaeau, 1551).
b) Reponse de Louĭs Meigret a la dezesperée repliqe de Glaomalis de Vezelet, transformé en Gyllaome des Aotels (Paris : Chrestien Wechel, 1551).
Dialogue de l'ortografe et pronunciation françoęse departi an deus livres par Jacques Peletier du Mans (Poitiérs : de Marnef, 1550; Lyon : J. de Tournes, 1555), précédé d'une Apologie de Louĭs Meigret, 1549.
c) La Reponse de Louĭs Meigret a l'Apolojĭe de Jáqes Pelletier (Paris : Chrestien Wechel, 1550).
d) Le Tretté de la grammęre françoęze, fęt par Louĭs Meigręt Lionoęs (Paris : Chrestien Wechel, 1550).
a), b), c) et d) ont été reproduits en facsimile par R.C. Alston (Menston, Angleterre : The Scolar Press Ltd., 1969).
108 Billon, f. 29 r°, ligne 25.
109 Nina Catach, L'Orthographe française à l'époque de la Renaissance (Auteurs-Imprimeurs-Ateliers d'imprimerie) (Genève : Droz, 1968), p. 332.
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à la page suivante.110

En plus de ses commentaires sur la vie politique, religieuse et intellectuelle, Billon offre aussi à son lecteur son jugement dur un vaste nombre de ses contemporains. J'ai relevé 266 noms111 souvent accompagnés d'un éloge, d'une anecdote ou d'un fait divers. La majorité de ces personnages provient des cercles où se meut Billon : gouvernants, envoyés en mission, courtisans, magistrats, secrétaires et leurs familles. Souvent ils avaient des liens avec les régions où avait vécu Billon : l'Italie, le Piémont, Lyon. Il va sans dire que Billon mentionne aussi un nombre infini de figures littéraires qu'il emprunte à ses lectures, sources primaires ou secondaires, qu'importe, mais ces emprunts font partie du bien commun à tous les écrivains et présentent moins d'intérêt. En étudiant la liste de ces personnages contemporains on pourrait se demander pourquoi dans un livre entièrement consacré la défense du sexe féminin, on mentionne deux fois autant d'hommes que de femmes !112 Les secrétaires au service du roi de France forment un quart du total. Presque la moitié des personnages ont des relations soit avec l'Italie soit avec la cour. Professeurs, écrivains et artistes représentent un


110 Billon, f. 29 v°, ligne 29. Quant à Claude de Taillemont que Billon loue en tant que défenseur des femmes, il publiera en 1556 : La Tricarite plus qelqes chants an faueur de pluzieurs damoëzelles, de Cl. De Taillemont, Lyones (Lyon : J. Temporal, 1556).
111 Voir en appendice V la liste de ces noms.
112 Les chiffres sont : 92 femmes et 171 hommes sur un total de 263. Il y a aussi trois noms de familles.
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huitième du tout.113 Les anecdotes ou les détails descriptifs que fournit Billon ne sont pas sans intérêt pour l'historien des idées. Certainement un fait saute aux yeux : c'est l'absence de toute mention du cardinal Jean du Bellay dans ces 260 folios, bien qu'il ait séjourné à Rome presque sans interruption de 1547 à 1560. Est-ce parce qu'il a protégé Rabelais ? Ou parce qu'il ne s'entendait pas avec le cardinal de Ferrare que Billon loue si chaleureusement ?114 Le saura-t-on jamais ? Mais il semble fort peu probable que François de Billon ait été à son service, comme on dit si souvent.115

Glorificateur de la couronne de France et de tous ceux qui travaillent pour elle, François de Billon est un « fonctionnaire en herbe, » un commis en miniature. Convaincu de la grandeur de son pays, personnifiée par le roi de France dont il est le serviteur dévoué, il place l'intérêt de la patrie au-dessus de tout autre. Ainsi il réclame l'égalité devant l'impôt et l'égalité civile, les charges ouvertes à tous, pour éliminer les difficultés financières dont souffre le roi, et améliorer l'administration de la justice ainsi que celle du pays. Les privilèges de classe doivent céder devant le mérite. Ainsi fortifiée par des collaborateurs plus capables et de meilleurs circonstances matérielles, la royauté réussira dans sa mission divine.


113 Ces nombres ne représentent que des tendances puisqu'on pourrait classer plusieurs personnages dans deux categories à la fois.
114 « le Phénix en Italye » (Billon, f. 248 v°, ligne 30).
115 Voir le chapitre 1, p. 2.
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Conclusion

 

Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin, commencé en 1550 et terminé en 1555, est l'oeuvre d'un secrétaire français, qui a servi sous Guillaume du Bellay, lieutenant-gouverneur au Piémont, Claude d'Urfé, ambassadeur du roi de France à Rome, et Octave Farnèse, duc de Parme, bénéficiaire principal de la politique italienne d'Henri II. L'ouvrage reflète les circonstances politiques, l'ambiance de la haute société et certaines tendances intellectuelles des années 1540 à 1555. Nous ne savons rien de précis sur Billon avant cette période ni ce qu'il est devenu ensuite, sauf qu'il était encore en vie en 1564, ayant paraphé de sa main deux exemplaires de son livre remis en vente sous un nouveau titre à cette date. Après la défection des Farnèse en 1556, tous leurs anciens serviteurs se sont vu expulser, et il se pourrait bien que Billon se soit trouvé en difficultés, à moins que son livre patriotique ne l'ait sauvé de la disgrâce.

En tant que secrétaire, Billon a souffert du mépris accordé à ceux qui, n'étant ni de haute naissance, ni pourvus d'une belle fortune, étaient obligés de gagner leur vie dans des positions subalternes. Cette classification automatique dans une catégorie sociale inférieure, sans tenir compte de la vertu ou du mérite individuels, lui semble profondément injuste. Billon a bien compris que les femmes souffraient de la même maladie : elles étaient jugées inférieures de nature (c'est-à-dire de naissance) sans

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considération pour leur mérite individuel. En défendant les femmes, Billon préparait sa défense personnelle, but véritable de son livre.

La raison profonde de son ressentiment provient du fait qu'il avait une haute opinion de son métier. Bourgeois instruit, il se sent supérieur au courtisan, au guerrier, au marchand et au banquier qui n'en savent pas autant. Espèce de « métis social » selon la jolie expression de R. Mandrou, bourgeois se croyant digne d'être noble, il veut faire reconnaître par la noblesse d'épée la noblesse basée sur la vertu. Son livre s'adresse à la noblesse, sous forme allégorique (thème militaire) qui devait l'intéresser, dans l'espoir d'ouvrir la caste aux intellectuels dépourvus de pécule.

Entamer le livre par la défense des femmes était un geste habile. Sujet à la mode dont la vente était garantie, la défense du sexe féminin attirait des lectrices et des lecteurs dans les cercles même que Billon voulait convaincre. Une fois le livre ouvert, Billon espérait bien qu'on le lirait jusqu'à la fin. Il nie la soi-disante infériorité de la femme en montrant que cette infériorité est dûe au manque d'éducation, au manque de liberté, au manque de droits civiques et à l'interdiction de participer à la res publica. De la défense, Billon passe à l'attaque en montrant qu'au contraire, ce sexe n'est pas inférieur mais supérieur, suivant de près son modèle, Agrippa de Nettesheim.

De toutes les femmes, les moins malheureuses sont celles qui ont la joie et le bonheur de vivre en France, ou plutôt

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en Gaule. Voici le simple trait-d'union qui permet à Billon de se lancer dans l'éloge de sa patrie et surtout de son roi. Dans sa conviction que les Gaulois, descendants de Noé par son fils Japhet, avaient peuplé le monde occidental après le Déluge, et qu'ils sont supérieurs aux autres peuples grâce au droit de primogéniture accordé par Noé à Japhet, il se montre le disciple de Guillaume Postel dont il suit de fort près les idées. Rejetant catégoriquement la légende troyenne, il croit les Troyens descendus des Gaulois : le petit groupe de survivants qui débarqua en France sous la conduite du roi Francus ne faisait que rentrer dans la mère patrie. Les Francs sont bien allemands; Billon accorde volontiers cette revendication des chroniqueurs allemands, mais comme les Allemands descendent de Tuyscon, fils de Noé né après le Déluge, ils ne représentent aucun danger pour la supériorité des Gaulois, descendants de Japhet, né avant le Déluge. Seul le Gaulois a droit au sceptre mondial; le Franc Charlemagne était donc un usurpateur. Ganelon, ayant voulu chasser Charlemagne, est un héros méconnu. Hugues Capet a accompli ce que Ganelon avait tenté : il a remplacé la dynastie germanique par une dynastie gauloise. Les Valois, descendants de Capet, ont le droit de gouverner le monde, et ils réaliseront l'unité nécessaire qui mènera au millénarisme et au bonheur des hommes. Billon donne une version plus politique et moins religieuse que Postel. Postel voyait dans le roi de France l'instrument de Dieu, chargé d'une mission divine très urgente. Lorsque le roi de France ne se lance pas à la

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conquête du monde, Postel se tournera vers l'Empereur, lui demandant à son tour de réaliser la concordia mundi. Billon par contre fait du roi de France la main droite de Dieu sur terre et du peuple gaulois le peuple choisi. Le roi « de droit divin » devient quasi divin lui-même. L'interprétation de Billon est laïque pourtant : le roi de France, supérieur à l'Empereur, doit devenir le monarque le plus puissant du monde, et les Français doivent être reconnus comme le peuple supérieur. Ce qui pour Postel n'était qu'un moyen devient le but pour Billon. Selon Postel la toute-puissance du roi ne devait servir qu'à préparer le monde à l'âge d'or. Billon ne voit que la domination politique du roi de France, et donne libre cours à ses sentiments anti-allemands et anti-italiens. Son patriotisme est un nationalisme chauvin, concentré sur la dynastie royale qui représente le pays et le peuple de France.

Qu'y a-t-il de plus beau que d'aider ce roi de France qui n'a jamais tort, à accomplir sa mission divine ? Les collaborateurs du roi, le Chancelier et les secrétaires, sont semblables aux collaborateurs de Dieu, Jésus-Christ et les prophètes. La fonction de secrétaire est d'origine divine : elle date de Moïse qui a écrit sous la dictée de Dieu. Comment donc ne pas se rendre compte qu'un secrétaire est une personne vertueuse qui surpasse le noble ordinaire ? Si l'on jugeait les gens selon leur mérite, les secrétaires seraient nobles.

Femmes et secrétaires souffrent : les femmes du mépris des

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hommes et les secrétaires du mépris des nobles. Or, « le Mespris a tousjours eté et sera une chose que personne ne peult endurer : Parce qu'il ny à Creature de raison, si basse ou abjecte, qui merite estre méprisée. »1 Billon élargit la Querelle des Femmes en y rattachant celle du petit bourgeois instruit, avec cette différence que, selon Billon, la femme se contentera de jouer un rôle secondaire pourvu que son sort s'améliore, tandis que le petit bourgeois instruit cherche à se glisser dans le groupe le plus puissant. C'est un petit bourgeois instruit qui est l'auteur de ce livre, et c'est son sort qu'il a à coeur.

Faire de Billon le féministe le plus enthousiaste du siècle me semble erroné. Peu au courant de la littérature en faveur des femmes, il choisit mal ses exemples, et ne peut être considéré l'historien de la Querelle des Femmes. S'il est devenu participant, c'est que l'union fait la force. Tous les êtres humains devraient être jugés selon leur mérite au lieu de leur naissance ou leur fortune.

Ce que Billon perd en importance par sa disqualification en tant que juge de Rabelais, il le gagne en tant que commentateur de son siècle. Les aspirations de la bourgeoisie instruite, leur désir de passer dans la noblesse, et leur dévotion à la famille royale ont joué un rôle dans la préparation du climat qui a permis l'établissement


1 Billon, f. 126 v°, ligne 29.
239

de la monarchie absolue. Pour comprendre le siècle, il faut aussi connaître le petit écrivain dont l'importance ne réside pas dans l'influence qu'il a exercée mais dans les influences qu'il a subies et qu'il reflète.2


2 Norman Cohn, The Pursuit of the millennium (Fairlawn, N.J. : Essential Books Inc., 1957), p. 122 : « His importance lies not in any influence he exerted but in the influences which he underwent and registered. »
240-256

Appendice I
Foliotation corrigée du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin - 240 [not reproduced here]
Appendice II
Table des Matières du Fort inexpugnable de l'honneur du sexe femenin - 242 [not reproduced here]
Appendice III
Un exemplaire du paraphe de Billon - 247 [not reproduced here]
Appendice IV
Trois lettres de Billon au duc de Parme - 248 [not reproduced here]
Appendice V
Liste de contemporains cités par Billon - 253 [not reproduced here]
257

Bibliographie

Pour faciliter les recherches, cette bibliographie comprend en une seule liste alphabétique tous les ouvrage cités dans le texte et les notes, ainsi que quelques ouvrages consultés particulièrement utiles. Lorsque deux dates sont mentionnées, la première indique la première édition, la second l'édition consultée. Les libres que je n'ai pas pu examiner personnellement sont marquéa d'un astérisque.

Abarca, Juan Fernandes.
Discurso de las partes y calidades con que se forma un buen secretario, con catorze capitulos, que debe guardar para su exercicio. Y de los generos que son, y las que tocan a cada uno. Y un tratado, de las partes quean de tener los criados, que an de servir en las casas de los senores. Lisboa : P. Craesbeeck, 1618.
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Anselme, le Rév. Père.
Histoire de la Maison Royale de France, et des grands officiers de la Couronne, dressée sur plusieurs chartes d'églises, titres, régistres et mémoriaux de la Chambre des Comptes de Paris, histoires, chroniques et autres preuves. Paris : Estienne Loyson, 1674.
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La Defense et forteresse invincible de l'honneur et vertu des dames, divisé en quatre bastions. Le premier desquelz contient la force et vertu, dont elles sont meublées : addressé à tresillustre et magnanime dame, madame Catherine de Medicis, Royne, mère du Roy. Le second est de chasteté et honnesteté, à ma dame la duchesse de Savoye. Le tiers embrasse leur clemence et liberalité, à ma dame la duchesse de Nevers. Le quart leur devotion et piété, à dame Anne de Ferrare, duchesse douairière de Guise. Par Francois de Billon, Secretaire. Paris : Nicolas Chesneau, 1564.
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Le Tretté de la grammęre françoęze, fęt par Louĭs Meigręt Lionoęs (Paris : Chrestien Wechel, 1550) Éd. fac-simile R.C. Alston. Menston : The Scolar Press, 1969.
Reponse de Louĭs Meigret a la dezesperée repliqe de Glaomalis de Vezelet, transformé en Gyllaome des Aotels (Paris : Chrestien Wechel, 1551). Éd. fac-simile R.C. Alston. Menston : The Scolar Press, 1969.
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L'Histoire memorable des expéditions depuys le deluge faictes par les Gauloys ou Françoys depuis la France jusques en Asie, ou en Thrace et en l'orientale partie de l'Europe, et des commodités ou incommodités des divers chemins pour y parvenir et retourner. Le tout en brief ou epitome, pour monstrer parquelz moyens l'empire des infideles peut et doibt par eulz estre deffaict. Paris : S. Nivelle, 1552.
La Loy salique, livret de la première humaine vérité. La ou sont en brief les origines et auctoritez de la loy gallicque nommée communément salique, pour monstrer a quel poinct fauldra nécessairement en la Gallique République venir : et que de ladicte République sortira ung monarche temporel. Paris : S. Nivelle, 1552; Paris : Lamy, 1780.
Les Raisons de la monarchie, et quelz moyens sont nécessaires pour y parvenir, la ou sont comprins en brief les tresadmirables, et de nul jusques a aujordhuy tout ensemble considérez privileges et droictz, tant divins, celestes, comme humains de la gent gallicque, et des princes par icelle esleuz, et approvez. Paris, 1551.
*Résolution eternele destinée au Roy et peuple treschrestien. Pour obtenir la vraye et finale victoire, qui est celle des coeurs de tout le monde, faisant qu'il despende pour le vray, et tant de Dieu que du Ciel ordonné Empire les biens la vie et l'honneur. Paris, 1552.
Le Thresor des propheties de l'univers. Ms. ca.1551. Éd. François Secret. La Haye : Nijhoff, 1969.
Les Très-merveilleuses victoires des femmes du Nouveau monde et comment elles doibvent à tout le monde par raison commander et même à ceulx qui auront la Monarchie du monde vieil. A la fin est adjoustée : La Doctrine du siècle doré, ou de l'évangélike règne de Jésus,.... Paris : Jehan Ruelle, 1553; éd. copiée au début du XVIIIième siècle.
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Le Tombeau de Marguerite de Valois, royne de Navarre, faict premièrement en disticques latins par les trois soeurs princesses en Angleterre, depuis traduictz en grec, italien et françois par plusieurs des excellentz poètes de la France. Avecques plusieurs odes, hymnes, cantiques, épitaphes sur le mesme subject. Paris : V. Sertenas, 1551.
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Sleidan, Jean.
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Miriam Claude Meijer, Ph.D. © All Rights Reserved

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